Copyright Capricci Films
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Les enfourcheurs enfourchés

À propos de Conte nuptial, de Claire Bonnefoy

Conte nuptial, de Claire Bonnefoy, est un malicieux marivaudage post #MeToo, porté par une conception de la sexualité, où cette dernière rime avec intelligence.


Voici que paraît le DVD d’un film, Conte nuptial, titre à vous attirer l’oreille et sorti en salles fin 2024, qu’il fera bon voir ou revoir dans les chaumières… et les pavillons ! N’y voit-on d’ailleurs pas, à l’angle d’un pavillon de banlieue où vivent les couples amis, deux silhouettes d’hommes puis de femmes se croiser tour à tour, tressautant en catimini de comédie, pour s’échanger d’un lit à l’autre ? Dans la nuit elles n’y verront que du feu et vive le piment dans les couples, s’étaient dit les deux maris, collègues au boulot, dont l’un, sûr de ses performances, pousse l’autre à mettre le feu à la routine. Et d’échanger, pendant la pause déjeuner à la cantine professionnelle, des détails bien techniques et crus sur leurs habitudes sexuelles réciproques – pour mieux duper… d’où notre sourire lorsque les deux ombres masculines autour du mur du pavillon sont suivies, en parfaite symétrie, des deux ombres d’épouses.

Tel est … qui croyait…

Car leur chassé-croisé libertin, les messieurs s’en croient les initiateurs, pas très futes-futes à vrai dire puisqu’il a germé dans leur petite tête quand une des femmes a glissé dans les mains de son compagnon un recueil de nouvelles érotiques incluant La Grande Entourloupe, du romancier anglais Ronald Dahl parue dans Playboy en 1974. Mine de rien la maline, qui nous séduit par ses interrogations face caméra et avec sa voisine, a dégoupillé sa bombe dans la morne plaine des copulations sans fantasmes. Et tel sera baisé qui croyait baiser, il n’y a pas d’autre mot, au propre si l’on peut dire ; quant au sens figuré, il revient en boomerang à celui des messieurs qui s’était cru malin. Au petit matin il se prendra en pleine figure un bilan cinglant de sa femme sur leurs nuits de couple. M’as-tu donné le plaisir que tu croyais, ou pas ? Telle est la (grosse) question, au fond, dans les couples, souvent informulée. Alors malheur au partenaire inadvertant qui, faute d’attention et d’imagination, enferme la désirée/désirante dans un schéma.

Ce n’est pas si simple ni schématique, justement, dans cette comédie décidément malicieuse qui parvient à tirer tous les cas de figures d’un stratagème au départ élémentaire. Elémentaire mais pas simpliste, sous des dehors simplets dus au niveau de langue et au jeu lourd et beauf, à dessein, des acteurs masculins. Au demeurant parfaits dans leur genre, adéquats à la leçon de fantasmes que donne ce film, comme les deux actrices, qui ont activement participé au scénario.

Conte nuptial, de Claire Bonnefoy, est un malicieux marivaudage post #MeToo qui n’a rien des leçons de féminisme administré. Et pourtant, l’on y pense, l’on y pense ! chantonnerait-on, pris par le suspense sexué. On pense et réfléchit en effet beaucoup dans ce film, on y discute entre personnages, et avec nous spectateurs, au point que les entretiens, en bonus, pourraient presque s’intégrer au film. Depuis les seventies et Playboy les mœurs ont changé et d’autres libertés ont été conquises, par la grâce notamment d’un féminisme affiné. Le conte de 2024 ajoute donc un complément alternatif au chassé-croisé, tout en reprenant le code théâtral des déguisements et perruques dans la nuit des alcôves. Claire Bonnefoy explique cette évolution avec une belle maturité intellectuelle et elle en a tant à dire qu’elle le dit à débit rapide, avec si peu d’apprêt et de ronds de jambe que cela la rend sympathique sans le vouloir. Sa conception théorisée est consubstantielle au sujet : la sexualité, c’est de l’intelligence, cosa mentale disent les Italiens. De l’intelligence amusée, drôle et sérieuse, comme les jeux en rêvent. D’où le tempo du film, de bout en bout, consubstantiel au propos lui aussi.

Une narration entre fantasmes et stratégies

Le film tire entre autres sa vitalité d’avoir un rythme de tournage qui fut souvent improvisé, de l’aveu de la réalisatrice et des acteurs. Ainsi n’avaient-ils pas prévu initialement le chien, qui devient une bonne idée car, pour qu’il ne flaire pas le changement d’homme dans le lit conjugal, il faudra penser à l’enfermer dans la remise. Détail croustillant comme maints autres autour de la piscine ou de la table de repas, où les deux couples ont l’habitude conviviale de se retrouver le dimanche à midi. Il y est incidemment question du livre de départ ; d’autres conseils de lecture et la chanson anglaise rimant Les Hauts de Hurlevent n’enlèvent rien au suspense narratif, au contraire. Cela fait partie de l’esprit, l’esprit oui, de ce marivaudage et de la sexualité bien comprise. Les quelques allusions culturelles de ces trentenaires de catégorie modeste circulent comme on déclinait au XVIIIème siècle le « commerce amoureux », sans préjudice ni rabais de manières, au contraire.

Inutile de trouver théoriques les personnages ; ils le sont dans tout marivaudage, dont le propos est l’interrogation sur notre psychologie en toute situation et non pas de tel ou telle. Or, en matière de sexe, on s’instruit en instruisant, la profondeur obéit aux lois de la légèreté. L’intrigue de ce théâtre intime resserre le piège de l’échangisme truqué, où c’est à qui, des copains initiateurs et des copines plus initiées, débandera les yeux de l’autre sexe. Lequel sexe, quand il est féminin, peut conclure les débats et ébats en enfourchant la tête du compère le moins viriliste des deux. C’est un régal.

 

Conte nuptial, de Claire Bonnefoy, interprété par Raphaël Quenard, Flore Babled, Hugo Dillon, Inas Chanti, 2024 / France / 1h14, DVD en vente le 3 juin 2025, éditions Capricci.