Voter Trump. Autres explications

De multiples arguments, à la fois sociologiques, politiques ou économiques ont été mobilisés pour expliquer l'élection de Donald Trump. Mais aucun ne rend compte du phénomène majeur dont le succès de Trump témoigne : le relâchement de toute éthique civique, qui permet à la mauvaise foi de triompher.


Le 13 décembre 2024 en Virginie (Etats-Unis), un chasseur a été écrasé par un ours tombé d’un arbre après qu’un autre chasseur a tiré sur l’animal. Le fait divers, authentique, est trop tentant politiquement : et le chasseur se relèvera… Petit apologue qu'on invente spontanément quand on entend ceux qui croient encore que les électeurs de Donald Trump seront « écrasés », déçus par les quatre ans de présidence qu’il inaugure le 20 janvier 2025. Quoi qu’il fasse ou ne fasse pas, ils s’en relèveront, et le plébisciteraient une troisième fois si le permettait la Constitution ou un assaut du Capitole tel qu’il le commit le 6 janvier 2020 sans que cela ne les gêne, ni eux ni la Cour suprême des États-Unis qui l’a couvert.

Expliquer ce pronostic revient à expliquer pourquoi ils l’ont réélu. Depuis, les analyses sociopolitiques, économiques, stratégiques, sémiotiques, ne cessent de se multiplier, comme si, pourtant précises, l’événement résistait, outre qu’il brouille la vue par l’inquiétude mondiale qu’il suscite. Des explications manquent parce qu’elles doivent être adaptées à la singularité, littéralement énorme, de cette réélection. Je vais en essayer deux qui, sans les exclure, sont donc hétérogènes aux standards politologiques jusqu’alors usités. L’une, psycho-anthropologique, tient au pouvoir de sidération qu’a la vulgarité carnavalesque ; l’autre, analogue du lâcher-tout pulsionnel qu’analysait Freud mais sur le plan intellectuel cette fois, vient de notre besoin de relâchement de pensée. Ces deux explications sont embarrassantes. Mais l’esprit de finesse n’est pas toujours ce qu’il faut à l’intelligence politique, étant donné toutes les tendances humaines, des plus lourdes aux plus fines, des destructrices aux civilisatrices, qui font l’Histoire.

L’épineuse question de la responsabilité démocratique

Embarrassantes explications qui ne nous distingueront pas, ni personne, de l’électorat trumpiste. C’est le moindre des préalables démocratiques. Les commentateurs que réjouit la réélection de Donald Trump, y compris français, ont cru bon d’accuser de mépris anti-démocratique ceux qu’elle consterne, les renvoyant au mot de Brecht - vous voudriez « dissoudre le peuple ». Et de citer à l’envi Hillary Clinton qui avait traité de « panier de déplorables » les partisans de ce même concurrent en 2016 ; erreur tactique et psychologique (pointer le refus de réfléchir le renforce), mais qui disait vrai au vu du prévisible climat de guerre civile et de l’âge de la fin des faits qu’a instaurés la première présidence de Trump. À l’inverse, ce fut plus qu’une erreur mais une faute de la part du président Macron de déclarer le peuple français « responsable » du résultat de la dissolution parlementaire qu’il a seul imposée ; malgré sa brutale absence d’explication, les Français ont assumé leur responsabilité, ils ont empêché l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national qu’envisageait le président en vue de renarcissiser sa fonction pour jouer les remparts aux yeux du juste milieu et des éperdus de gauche. La question de la responsabilité de l’électorat est délicate mais mérite d’être pensée un jour. Plus d’un peuple a amèrement regretté son vote, l’avertir est le respecter. Sans compter que donner des leçons de démocratie à la gauche américaine quand on soutient Trump est un pompon de malhonnêteté intellectuelle. Tel est l’effet de la tactique rhétorique des « vérités alternatives » qu’a créée Trump : on sait qu’on ment mais, à force de répéter, on force le débat à ne se situer que par rapport aux mensonges. La mauvaise foi de l’intelligence trumpiste a encore une fois imbibé les têtes éditoriales qui n’ont pas montré à l’opinion le contraste avec la tenue éthique du camp démocrate. Ce dernier a reconnu sa défaite sans conteste, lui, et le président Biden a immédiatement organisé la passation de pouvoir et d’informations à l’égard d’un adversaire politique qui n’avait pas précisément fait preuve de la même décence commune lors de la passation inverse, pour ne rien dire du coup d’État qu’il a nié mais lancé contre les représentants du peuple, rien de ses tentatives prouvées de manipulation des décomptes de voix, rien des quatre ans d’intervalle passés à répandre qu’on lui avait « volé » la victoire. Loin du refus trumpiste de penser démocratiquement, c’est tendre le miroir que de comprendre, même contre soi-même, les motifs qu’ont eus nos semblables de choisir à nouveau un représentant politique qui leur avait donné tout le temps de les écœurer.

La sidération par vulgarité carnavalesque

Regardons-nous nous-mêmes. Repassons ce qui s’est passé en nous lorsque Donald Trump est apparu annonçant sa première candidature. Cette descente au ralenti sur l’escalator surdoré de son palace, Trump, toujours élégant patricien il faut dire, avec son épouse aux galbes d’ex-mannequin, puis, doigts d’une main en théière mais lippe en dogue, courte allocution dénonçant les « Mexicains qui entrent dans le pays pour violer vos femmes »  et menacent la grandeur américaine qu’il va restaurer, faute de quoi le pays ira à la catastrophe avec ses prédécesseurs « tous stupides » et « aux mains des lobbies », « je serai le plus grand président de l’emploi que Dieu ait jamais créé », et le magnat de l’immobilier de New York et de Las Vegas rejoint sa noire limousine Cadillac de quinze mètres de long. Depuis, nous nous sommes accoutumés à sa greffe de coiffe oxygénée et à ce teint orange azoté d’Ubu de show qui l’avait fait connaître par son violent You’re fired ! - « Vous êtes virés ! ». Huit ans plus tard, la silhouette massive en costume bleu soyeux se dandine sur les marches et tapis rouges de ses derniers meetings de campagne, tandis qu’au même rythme la Bourse à Wall Street monte, monte d’un enthousiasme qui réveille les pires caricatures du capitalisme, du court-termiste appât d’argent qu’hystérisent les promesses de baisses d’impôts (« irresponsables »… mais le mot est méprisant), comme si elles n’avaient pas déjà été massives en faveur des plus fortunés sous Trump, et propices à la faillite budgétaire d’une nation. C’est par là que les Etats-Unis déclineront, après leur perte de démocratie causée par le trumpisme ; mais par là on n’explique rien puisque c’est ce qui aurait dû dissuader leur vote. Ils ont préféré l’autocrate qui, dès après sa deuxième victoire,  a comme toujours confirmé qu’il fait ce qu’il annonce : « Je pense que je ne me représenterai pas, à moins que vous ne vous disiez, ‘‘il est bon, nous devons envisager autre chose’’  », et les sénateurs républicains de bien se marrer. Échantillon parmi mille de l’énormité performative du culot. Ne pas croire que Trump n’est audacieux qu’après-coup ; le provocateur a prévenu son monde : quand les sondages le plaçaient juste en-dessous de sa concurrente Kamala Harris, il lançait aux chrétiens assemblés : « Les chrétiens sortent et votent. Juste cette fois-ci. Vous n'aurez plus à le faire. Quatre années de plus. Vous savez quoi ? Ce sera réglé. Tout ira bien. Vous n'aurez plus à voter, mes beaux chrétiens ». Et les chrétiens ont majoritairement voté pour Trump. S’ils ont avalé ça, comme ils ont avalé, en toute morale chrétienne, ses frasques pendant l’accouchement de son épouse avec call-girl tarifée puis retarifée pour qu’elle se taise ; s’ils ont fermé les yeux sur sa christique division de l’humanité entre killers et losers, sur son immoralité, mais se sont offusqués que Biden, autrement chrétien, le qualifie juste, justement, de « dépravé » qui n’est pas un gros mot ; c’est bien que cet électorat, averti, lucide, a été sous le charme de la permanente infraction verbale et morale de Donald Trump.

Et nous ? Au début nous regardions l’invraisemblable ; puis, Ubu tient ; puis c’est l’adhésion collective qu’on regarde. Ne pas en revenir, tel est l’effet de souffle coupé que provoque la vulgarité sans frein ; mais cette permanente transgression civile, cette égrillarde brutalisation des consciences, les gens en redemandent, et on réalise qu’ils n'ont bientôt plus qu'une peur : que cela cesse. Que le spectacle de la campagne électorale cesse, frustration véhémente. Il suffit de réélire le pitre et le carnaval ne cessera plus ; l’orgie d’infractions qu’il promet, il l’a amplement servie toutes ces années, là-dessus le chef est fiable, rien que là-dessus.

Meeting : « Nous allons gagner tellement que vous allez en être épuisés. Vous allez dire : s’il vous plaît, s’il vous plaît, Monsieur le président, nous en avons assez de gagner. S’il vous plaît, laissez-nous avoir au moins une défaite. Ce n’est plus excitant de gagner. Et je vais vous dire : non, nous allons continuer de gagner, et je me fiche que vous aimiez ça ou non. » Shakespeare s’en serait servi… Après sa première victoire, des poètes américains eurent le projet d’un grand recueil de poèmes anti-Trump. Naïveté des cérébraux. Quel poète dirait mieux que : « Je suis un génie extrêmement calme ! » Ou ceci : « Pendant mon premier mandat, l’air et la lune étaient purs » … Et à Macron : « Le peuple français est excellent. » La vulgarité peut être inventive, l’énormité vulgaire peut provoquer le rire, un rire embarrassé mais de vertige, par le franchissement de limites qu’elle ose. De même, la bêtise s’améliore au fil de l’intelligence, dont elle retourne chaque nouvelle idée.

Le besoin de relâchement de la pensée

Dès sa première annonce, on l’a vu, Trump lâche tout ; on ne sait pas encore que c’est le signal d’un lâcher-tout pulsionnel et intellectuel qui produira l’époque des vérités alternatives où nous sommes. Avec sa notion de « fake news » qu’il jacte dès qu’une vérité le dérange, l’homme le plus puissant du monde a donné le modèle du dévoiement d’un des principes de la démocratie : que tous les hommes aient le droit de leur opinion ne s’ensuit pas que toute opinion en vaut une autre. Pourquoi ? En ce qu’elle est plus ou moins vérifiable, reliée, consécutive. On vient de voir, dans les précédents résumés, qu’avec Trump on n’est plus là-dedans, on n’est plus dans le raisonnement. Il peut traiter Biden de « corrompu » puisque corrompu il l’est lui-même au dernier degré ; et plus encore : son auditoire le croit, en sachant que c’est faux mais justement, c’est plus excitant de le maintenir. Et ce serait erreur d’analyse de réserver cette pulsion transgressive aux citoyens moins cultivés : les juges de la Cour suprême sont contrevenus à leur mission de garants de la Constitution en empêchant que Trump soit jugé pour tentative de putsch le 6 janvier 2020. Or, tous les citoyens qui ont voté pour cet homme ont suivi heure par heure sur tous les écrans cette violence contre leur démocratie : ils ont voté contre le régime qui leur donne liberté de vote. Ce n’était pas si compliqué à comprendre ; il y a donc eu suspens du raisonnement. Du raisonnement démocratique, mais sur le plan moral et religieux de même, comme on a vu. Sur le plan économique aussi : se laisser dire que la politique de Joe Biden a été « catastrophique », quand on constate et constatera tout ce qu’elle a légué, requiert de ne pas réfléchir, ni de se souvenir de ce que fut le premier mandat de Trump. Sur le plan ethnique, que des Latinos insultés en meeting se soient reportés sur leur insulteur, marque un suspens de la pensée. De même les ouvriers, les « cols bleus » dont Biden, en plein pays capitaliste, a soutenu victorieusement les grèves salariales tout en augmentant l’impôt des plus riches, relève d’un blanc de mémoire et de pensée. Ils ont porté au pouvoir l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, qui a institué une loterie d’achat des électeurs ; il interdit dans son entreprise les syndicats, qui ont aidé les mêmes ouvriers dans leur grève – quel raisonnement d’économie individuelle faut-il leur prêter ? Et huit ans avant, ce même relâchement de pensée économique et de toute éthique civique était là : leur candidat à la responsabilité suprême répliquait à Hillary Clinton que oui, s’il ne payait pas ses impôts « cela prouve que je suis intelligent ! ». Sous couvert de lutter contre « l’État profond », selon une de ses formules de complotisme magique, c’est l’affaissement civique qui est profond, recherché. On a bien vu Trump venir sans préparation au débat fondamental avec Kamala Harris ; celle-ci a démontré l’irrationalité puérile du personnage, mais Trump avait compris que la maturité d’intelligence la desservirait. Quant à l’affaissement moral par ses insultes misogynes, les éditorialistes trumpistes ont l’esprit de comprendre les hommes et les femmes qui apprécient. Tout comme le signe égal que met Trump entre les suprémacistes blancs et les « antifas ». 

Alors oui, le vote Trump s’explique par l’épuisement de la démocratie libérale, le populisme économique, le discrédit programmé de l’éducation, l’abréviation de tout raisonnement qu’opère un certain usage des réseaux sociaux – pour rappeler quelques-unes des pertinentes synthèses qui ont été délivrées. Mais ces facteurs sont rationalisations auxquelles il manque les ingrédients majeurs pour qu’elles prennent. Elles laissent en creux le relâchement mental qu’il faut en chacun pour que ces rationalisations marchent.

L’introspection, sans laquelle on s’aliène, fait de plus en plus peur dans nos sociétés. La régression est certes une nécessité psychique, par respirations. Nous connaissons tous le vertige d’être sot à nos yeux. Nous éprouvons tous ce trouble : devant un personnage dont l’épaisseur d’arguments nous heurte, notre pensée entre en suspens, non seulement qu’il ose, mais surtout, s’il ose, c’est que des gens, nos semblables, l’approuvent, en redemandent. Il faut certes à cette sidération deux conditions : qu’il n’y ait pas de sang, et que la vulgarité soit inventive. C’est la différence entre les deux leaders qui, en miroir aujourd’hui, orchestrent la mauvaise foi verbale à échelle mondiale : Vladimir Poutine et Donald Trump. Celui-ci du moins renouvelle le mensonge - démocratie oblige… Si bien que Trump, plus que le dictateur qui reste figé dans sa tradition, a, en innovant sans cesse par des formulations frappantes, plus contaminé le sens des mots dans le discours politique mondial. Un fort taux de mensonge caractérise aujourd’hui le réel imposé par le discours politique. C’est donc en travaillant sur les mots que nous pourrons sortir de l’âge de la fin des faits.