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Comment faire l'histoire de l'Algérie?

juillet 2013

#Divers

Entretien avec J.-P. Peyroulou* :

Présentation du livre Histoire de l’Algérie à la période coloniale

 

* Jean-Pierre Peyroulou est historien, spécialiste du Maghreb et plus particulièrement de l’Algérie coloniale et postcoloniale. Il a publié sur l’Algérie des années 1990, L’Algérie en guerre civile (avec A. Belkaïd Ellyas), Calmann-Lévy, 2001. Sa thèse d’histoire est parue sous le titre Guelma 1945, une subversion française dans l’Algérie coloniale, Editions La Découverte, 2009. Il a dirigé, en compagnie d’Abderrahmane Bouchène, de Ouanassa Siari Tengour et de Sylvie Thenault l’ouvrage Histoire de l’Algérie à la période coloniale (Paris, Editions La Découverte/Barzakh, 2012).   

 

Le projet de ce livre  n’est pas de donner une interprétation nouvelle de l’histoire de l’Algérie coloniale, mais d’en produire une nouvelle synthèse, celles de Charles-André Julien et Charles-Robert Ageron datant de plusieurs décennies. De plus, ce projet a été réalisé en un temps restreint (moins de deux ans), ce qui rendait impossible de produire une histoire continue de la période, dans une perspective de renouvellement historiographique. Nous avons donc voulu produire un état des lieux des savoirs sur le sujet, en nous inspirant des recherches les plus récentes.

 

Le livre est organisé autour de quatre temps chronologiques. Chaque période inclut un texte de présentation générale, suivi d’une chronologie, et quatre entrées : par les problèmes, par les espaces, par les acteurs, et enfin par le contexte, non seulement algérien ou français mais aussi mondial ou méditerranéen. Il fallait dégager à chaque fois les logiques, qu’elles soient coloniales, françaises, algériennes, maghrébines ou internationales, qui ont marqué l’Algérie. Le but de cet éclatement, qui est recherché, est lié au sentiment qu’il n’y a plus beaucoup de place dans l’édition aujourd’hui pour lire un très gros ouvrage de la première à la dernière ligne. C’est la lecture de l’ouvrage de Philippe Artières et de Michelle Zancarini-Fournel,  Mai 1968 : une histoire collective, qui a fait naître chez nous ce désir de proposer un livre convenant à une lecture assez éclatée. Je crois qu’il s’adapte assez bien aux formes de lecture actuelles en sciences humaines. C’est bien sûr une histoire plus tragique que celle qu’évoquent P. Artières et M. Zancarini-Fournel. Elles ont en commun un aspect : il est difficile d’avoir un seul regard sur elles. Un ouvrage en mosaïque leur convient mieux.

 

Renoncer à une vision rétrospective de l’histoire algérienne

 

Nous avons également voulu nous écarter de la vision habituelle de l’historiographie de cette période, qui se focalise sur les raisons de l’échec français. Pendant longtemps, notamment les années 1950-1960, du fait de relations affectives avec l’Algérie, et pour certains, de la difficulté à surmonter la rupture de 1962, même lorsqu’on se situe dans une posture anticolonialiste, l’historiographie a eu un regard rétrospectif sur cette question, et a insisté sur les occasions de reforme manquées, qui auraient pu être saisies pour maintenir la présence française en Algérie en ouvrant la citoyenneté française aux Algériens et réformer ainsi le système colonial de façon à passer d’un système de domination à un système plus égalitaire, puis plus tard pour décoloniser en douceur, sans connaître la rupture de la guerre d’indépendance.

 

Si l’on réfléchit dans ces termes, la question est de savoir où placer le curseur historique de cet échec. En 1918-1919 quand, plutôt que d’étendre la citoyenneté française, on étendit le droit de vote à la moitié des Algériens environ mais dans un second collège électoral, distinct des citoyens français de plein droit ? Faut-il considérer que ce fut sous le Cartel des gauches, quand le gouverneur général d’Algérie, Maurice Violette, souhaita attribuer la citoyenneté française à une petite élite algérienne sans renoncer au statut musulman, projet repris sous le Front Populaire et qui déclencha d’immenses espoirs parmi les Algériens mais qui ne fut pas même examiné par l’Assemblée Nationale ?  Faut-il placer le curseur historique en 1944, quand on étendit la citoyenneté française à 75 000 algériens sans l’accompagner des reformes économiques et sociales suffisantes ? Ou encore en 1947, quand on réforma en profondeur l’assemblée algérienne - avec une égalité de représentation des Algériens et des Français - mais sans lui donner les pouvoirs d’un parlement, et surtout en fraudant lors les élections pour éviter que les nationalistes ne les remportent ? Faut-il considérer que la dernière chance de mettre fin à la guerre, commencée en 1954, fut l’arrestation en 1956 des chefs de la délégation extérieure du FLN, à la suite de l’arraisonnement par l’armée de l’avion marocain qui les transportait à Tunis en vue des discussions avec des émissaires du gouvernement français, ce qui repoussa de cinq ans, en 1961, la reprise des négociations ? On s’est toujours concentré sur la recherche du moment historique où placer le curseur de l’échec. Si une telle approche était compréhensible et justifiée dans les années 1950, quand Charles-André Julien, anticolonialiste socialiste, professeur d’histoire à la Sorbonne, parlait de « politique des occasions perdues », il n’est plus possible aujourd’hui d’appréhender ainsi cette histoire.  

 

On sait désormais que les Algériens ne souhaitaient pas devenir français : ils réclamaient depuis l’entre-deux-guerres une nationalité algérienne que ne pouvait leur accorder la France. Lorsque le Comité français de libération nationale (CFLN) voulut accorder à des Algériens la citoyenneté française sans abandon du statut coranique, il eut le plus grand mal à trouver des candidats. De plus, l’Algérie ne peut être abstraite de son contexte historique, qui est aussi celui du nationalisme arabe. En 1918, quand l’Algérie entre dans l’histoire mondiale par la participation à la guerre, un mouvement de renaissance arabe apparaît, la nahda, qui permettra l’expression  d’un sentiment, déjà présent chez les Algériens mais non formulé comme tel : celui d’une personnalité différente, autonome des Algériens par rapport à celle des Français et des Européens, tenant à la religion, à la langue, aux mœurs. L’Algérie ne regardait plus seulement vers l’Europe mais aussi vers le Caire, vers Damas, vers le Moyen-Orient en général. Seconde raison : le mouvement mondial pour la décolonisation doit lui aussi être pris en compte. Dès 1914-18, les empires sont condamnés. A partir de 1943 et de l’arrivée des Américains et des Anglais en Afrique du Nord, on entre dans un mouvement de décolonisation qui se déroule à l’échelle mondiale. L’Algérie comme les autres colonies est prise dans cette dynamique historique.

 

De plus, il y a une troisième raison pour laquelle on ne peut plus penser en termes « d’occasions manquées » : le système colonial n’était pas réformable. Toutes les tentatives de reforme ont échoué à cause du triangle infernal formé par l’Etat français métropolitain, les Algériens et les Français d’Algérie, qui rendait impossible toute réforme en profondeur puis toute négociation après 1954. Car le projet colonial obéissait non seulement à une logique de grandeur nationale mais aussi à une logique capitaliste. Depuis le XIXe siècle, il s’agissait d’implanter en Afrique du Nord un capitalisme colonial, agricole, basé sur une main d’œuvre peu chère et dont les débouchés se trouvaient non pas sur le marché mondial mais en métropole. Les positions économiques des grands colons dépendaient de l’étroitesse des liens politiques avec la métropole. C’est pourquoi le capitalisme colonial a produit un grand nombre d’élus en Algérie, souvent radicaux, grands propriétaires terriens, liés par la presse et le trafic maritime entre Marseille et Alger au commerce colonial, et qui ont toujours fait échec aux projets de reforme afin de préserver leurs intérêts économiques et sociaux : ces individus avaient des positions économiques fortes en Algérie, avec des relais politiques en métropole. Les Français d’Algérie, souvent des personnes relativement modestes, ont aussi été victimes de ces intérêts. Tous les gouvernements métropolitains qui ont eu des velléités de reforme ont été renversés sous l’influence du lobby colonial, le gouvernement de Pierre Mendès-France en février 1955 par exemple ; les députés qui font défaut et qui font tomber Mendès-France sont les députés d’Algérie, des radicaux du même parti que Mendès-France.

 

Fixer des périodes

 

Nous avons également essayé d’innover concernant le découpage chronologique appliqué à cette période. Faut-il calquer une périodisation française sur l’histoire de l’Algérie coloniale? Ce serait aisé, mais pas forcement justifié. La démarche usuelle consiste à placer en 1830-1870 la phase de conquête et le début de la colonisation, avec une coupure en 1870, c’est-à-dire lors du début de la IIIe République. A cette période succède une seconde, généralement étendue jusqu’en 1954 et le début de la guerre d’Algérie, qui fait l’objet d’un traitement spécifique. On a donc une périodisation en trois séquences. Ce n’est pas celle que nous avons retenue. Nous avons décidé d’arrêter la première période de l’ouvrage en 1881. Souvent, les livres d’histoire estiment que la période de conquête et d’établissement s’arrête en 1870, avec l’établissement du régime civil et ce qui est présenté comme la répression du dernier soulèvement algérien par la France avant 1954, l’insurrection de la Kabylie sous Mokhrani. Or si l’on s’intéresse aux modalités de conquête et de résistance à la conquête, on s’aperçoit que cette résistance a été extrêmement tenace et longue, ce qui explique les difficultés qu’a posé la conquête de l’Algérie. Il a fallu cinquante ans pour soumettre le pays, jusqu’à la dernière révolte de 1880, celle d’une tribu du sud-ouest algérien, qui a pris en écharpe les hautes plaines algériennes et qui remontait vers la Kabylie. C’était une révolte plus longue et de plus basse intensité mais qu’il faut prendre en compte : c’est à partir de ce moment là qu’on entre dans une période de soumission forcée de l’Algérie.

 

C’est cette approche algérienne que nous avons privilégié, plutôt que de se référer aux changements qui se déroulent en France. Ensuite, à partir de 1880, on entre dans la période dont les éléments saillants sont la mise en œuvre d’une colonisation foncière, l’achèvement de la dépossession de la terre des paysans algériens et l’application du code juridique de l’indigénat qui fixait des pratiques discriminatoires et d’exception. La plupart des historiens peuvent se reconnaître dans une période dont on fixe la fin en 1918. Mais cette société redémarre dès les années 1920, et ce à la fois sur les plans démographique et foncier. D’après l’observation des mutations foncières, on peut dire, avec des nuances géographiques et chronologiques, que les Algériens achètent davantage de terres qu’ils n’en vendent aux Européens. La reconquête politique est ainsi précédée par un mouvement de reconquête économique et sociale et une repossession progressive de la terre. Les années qui suivent la Grande Guerre sont aussi une période d’ouverture au monde de l’Algérie : immigration algérienne vers la métropole, circulation des idées venant du Moyen-Orient, attention portée par la petite classe moyenne algérienne à l’actualité du monde. Cette troisième période ne s’arrête pas dans notre ouvrage en 1954, comme dans la plupart des livres d’histoire, mais en 1942-1945. C’est à ce moment-là, avec l’arrivée des Alliés en Algérie, le mouvement de reconquête de l’Europe du Sud depuis l’Afrique du Nord, les débuts des Nations unies, les massacres du Constantinois, que la lutte pour l’indépendance imprime son rythme à l’Algérie, même si la guerre elle-même ne commence qu’en 1954, c’est-à-dire relativement tardivement, quand toutes les autres options ont été épuisées. Nous avons essayé, dans notre propre chronologie, de prendre en compte à la fois la chronologie propre à l’Algérie, qui est celle de l’émergence du nationalisme, la chronologie française, et celle du monde.

 

L’historiographie en Algérie  

 

            Relativement aux disparités qui subsistent entre les historiographies française et algérienne, notons d’abord qu’il ne s’agit pas d’un problème de nationalité : ce n’est pas le fait d’avoir une nationalité algérienne, française ou américaine qui détermine la manière dont on écrit. Distinguer un historien français et algérien, ou une histoire française et anglo-saxonne de l’Algérie coloniale, est secondaire et n’a pas beaucoup de sens. Ce qui est marquant, c’est l’écart entre les recherches menées en France, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, et ce qui est fait en Algérie. Les raisons sont multiples : la fonction idéologique de l’histoire en Algérie - elle a été utilisée pour légitimer le pouvoir du FLN depuis 1962 - et le problème de l’enseignement  - il y a eu peu de maîtres bien formés en Algérie, et ceux qui l’étaient sont partis après l’arabisation des années 1970. Il n’y avait plus d’enseignants férus d’histoire à proposer aux élèves et étudiants algériens, et il a fallu faire venir des enseignants des pays du Moyen Orient, souvent d’Egypte, arabisants, plus souvent formés à l’école réformiste qu’à l’école d’une pensée critique, que ce soit en arabe ou en français d’ailleurs, puisque là n’est pas le problème.

 

De plus, les universités sont en très mauvais état  dans le domaine des sciences humaines. Dans les bibliothèques, les abonnements ont cessé dans les années 1980 ; il manque beaucoup d’ouvrages; les conditions matérielles pour faire du bon travail, pour les étudiants comme pour les chercheurs, ne sont pas réunies. De plus, l’histoire est écrite en Algérie en fonction des témoignages des anciens combattants.  On ne recherche pas à faire comprendre, mais à laisser un témoignage pour la postérité. Il y a beaucoup de récits qui sont publiés chaque année, qui sont intéressants en eux-mêmes, mais qui s’inscrivent dans une démarche de légitimation par rapport à la société algérienne.

 

L’accès aux archives est lui aussi problématique : on ne peut pas accéder à celles du FLN, car elles dépendent de la présidence de la République et ne sont pas ouvertes. D’autres archives sont disponibles, mais elles ne sont pas suffisamment consultées. À Guelma, où j’ai pu travailler sur les archives locales, j’étais le premier à les examiner. Il n’y a pas ou peut-être plus, depuis les années 1980, dans l’historiographie algérienne, ce reflexe de l’archive, du moins pour la période coloniale. C’est différent pour la période ottomane. Cela s’explique aussi par un manque de questions ou plutôt parce qu’on est obsédé par une seule question : pourquoi la guerre d’indépendance n’a-t-elle pas accouché d’un régime démocratique et d’une société juste mais d’un régime autoritaire? C’est une question fondamentale pour laquelle on a des éléments de réponse mais ce n’est pas la seule. Par ailleurs, pour y répondre, il faut poser des questions plus modestes. On ne se pose pas toujours les questions préalables sans lesquelles des archives ne peuvent donner d’informations utiles. On a souvent une conception magique de l’archive, que l’on voit comme un lieu où l’on pourrait trouver des choses extraordinaires, des secrets, et on a longtemps préféré l’idéologie au travail critique et au travail sur les archives.

 

Chaque année, dans le département d’histoire de l’université de Guelma, a lieu un colloque où l’on invite des universitaires, et ce colloque a une fonction idéologique forte. Il permet de remettre sur le tapis les massacres coloniaux de 1945, que l’Algérie qualifie de génocidaires. Une partie de la réponse se trouve dans les archives locales. Mais on ne les fouille pas. Bien sûr, le problème essentiel est celui de la démocratie. Sans véritable démocratie, pas d’espace public libre, peu d’esprit critique, donc une historiographie assez pauvre. Ces problèmes structurels de l’historiographie algérienne font que de nombreux historiens algériens qui écrivent cette histoire vivent et travaillent en France. Toutefois, il faut dire avec force qu’il y a en Algérie des historiens qui font un travail essentiel de vulgarisation de l’histoire dans la presse qui joue un rôle assez important de médiation entre l’histoire des historiens et un public plus large.

 

Histoire et blocage politique algérien

 

Concernant le blocage politique de l’Algérie depuis 1962, l’histoire en est un élément fondamental. Elle a longtemps eu pour but de légitimer le FLN, jusque dans les années 1980. Des changements fondamentaux ont lieu avec la démocratisation de 1988 à 1991. Recherches historiques et processus politique de démocratisation vont de pair, puisqu’à cette période fleurissent en Algérie des études historiques qui soulignent la diversité du nationalisme algérien. Plutôt que le Ferhat Abbas du gouvernement provisoire de la République algérienne, on s’intéresse à celui de la Fédération des élus, qui avait une position assimilationniste dans les années 1930 ou à celui du nationalisme modéré entre 1943 et 1956. On redécouvre aussi le Parti du Peuple algérien de Messali Hadj, où le FLN avait trouvé sa matrice. Un public plus large que celui des seuls spécialistes découvre que le nationalisme algérien est aussi divers que l’histoire de la société algérienne : il n’est pas réductible au FLN arabo-islamiste des années Boumediene.

 

Les violences extrêmes de la guerre civile des années 1990 réinterrogent la nation, ses rapports à l’Etat et à l’islam. Lorsqu’on est algérien, se représente-on comme un membre de l’Umma vivant sous une loi coranique supérieure, ou comme un citoyen algérien d’un Etat civil ? Cette nation que l’on avait présentée comme unie d’abord contre la France puis ensuite dans la construction d’un Etat socialiste, arabe et pétrolier, est-elle une ou plusieurs ? Dans quel Etat souhaitons-nous vivre ? Un Etat islamiste, un Etat arbitraire, un Etat corrompu, un Etat civil et démocratique ? Quel rapport entretient-on avec la violence ?

 

Or ces questions étaient déjà souvent présentes dans les années 1930. L’histoire du nationalisme algérien comprend en effet, dès l’origine, trois courants : le courant islamo-culturaliste des Oulémas de Ben Badis, le courant constitutionnel et républicain de Ferhat Abbas et de la Fédération des élus puis de Union démocratique du Manifeste algérien, et le courant radical du Parti du peuple algérien (PPA), indépendantiste, populiste et plutôt arabiste. Le mouvement républicain qu’a pu incarner Abbas souhaitait la prise en compte de la diversité de l’Algérie, de l’islam, en faisant le pont avec les Oulémas, et essayait de tenir ensemble la revendication de l’indépendance et le maintien de relations étroites avec la France, contrairement à la vision islamo-nationaliste qui est celle d’une Algérie arabe et non pas aussi française ou berbère. C’est le courant radical qui l’a emporté en Algérie, pour diverses raisons parmi lesquelles la volonté de la France de rester en Algérie sans rien changer n’est pas secondaire. Aussi, une synthèse entre le courant islamo-nationaliste et le courant républicain n’a pas pu aboutir en Algérie, comme d’ailleurs dans la plupart des pays arabes, à l’exception de la Tunisie sous Bourguiba. Il n’a pas été possible de construire un esprit républicain musulman, fusion d’un Etat civil et de l’apport juridique musulman. L’impossibilité de cette fusion est une des causes du blocage politique de l’Algérie. Ces problèmes, qui se sont manifestés dans un climat démocratique en 1988-91 puis dans une extrême violence par la suite, étaient déjà présents dans les années 1930, même si leur formulation ne prenait pas les mêmes formes dans le contexte colonial.

 

 

Discussion

 

Allez-vous élaborer un deuxième tome, sur l’histoire de l’Algérie postcoloniale ?

 

Ce serait difficile, du fait de l’insuffisance d’auteurs : on ne pourrait pas rassembler 80 auteurs pour les années post-1962. Les études ethnologiques, sociologiques, économiques sur la question du développement pullulaient en 1960-70. L’Algérie intéressait beaucoup. Cet intérêt s’est résorbé depuis. Il faudrait faire appel à des personnes issues de cette première vague qui avaient des sympathies pour l’anticolonialisme et pour l’Algérie indépendante ; mais cela ne suffirait pas. L’intérêt pour l’Algérie diminue depuis dix ans. Il était indexé sur le nombre de litres de sang versé dans les années 1990 et début 2000. Il l’est maintenant sur les bulletins de santé du président Bouteflika. Il y a de plus une difficulté du côté algérien, qui porte sur la réticence des Algériens à répondre à une série de questions fondamentales : celles qui portent sur la violence, sur le pouvoir algérien, sur la corruption. Aujourd’hui on ne risque plus sa vie en écrivant sur ces questions de façon fouillée et nominative. C’était encore le cas, il y a peu. Il faut effectivement écrire un ouvrage sur cette période. Que devrait-on écrire ? Qui pourrait l’écrire ?

 

Qu’en est il de la place de l’histoire culturelle de l’Algérie dans votre ouvrage ? Quand est-ce que la littérature algérienne a pris son essor ?

 

On ne privilégie pas une certaine approche de l’histoire dans notre ouvrage. Je dirais d’ailleurs que toute histoire est une histoire culturelle. L’histoire culturelle est présente dans le livre, par exemple avec l’étude sur les Médinas, avec l’exemple de Nédroma, l’étude sur le peintre Etienne Dinet…

 

En Algérie, c’est pendant l’entre-deux-guerres que la littérature algérienne apparaît, notamment celle de langue française. Elle s’affirme dans les années de séparation, celles de la guerre d’indépendance, avec Kateb Yacine, Mohammed Dib et bien d’autres, puis dans l’Algérie indépendante avec Rachid Boudjedra et plus récemment Tahar Djaout (il fut assassiné),   Boualem Sansal etc. Il y a eu de nombreuses études sur la littérature maghrébine de langue française dans les années 1960-1980. Maintenant, cela se tasse un peu. Cette problématique de la littérature algérienne de langue française est devenue moins importante malgré sa vitalité depuis soixante ans. Elle était liée à la problématique universitaire des écrivains du Sud des années 1960-70 et à la possibilité pour le dominé de faire une arme de la langue du dominant. Kateb Yacine parlait de la langue française comme d’un « butin de guerre ».

 

On a fait remonter la violence qui a caractérisé l’Algérie des années 1990 et qui a beaucoup choqué à celle des années d’indépendance ou à la violence coloniale, à la violence propre de la société algérienne. Des auteurs affirmaient qu’on peut également faire un lien entre la violence et l’islamisation qui a eu lieu sous le FLN de Boumediene, à cause de la nécessité pour celui-ci de s’appuyer sur la religiosité des classes populaires, et de l’enseignement arabisant mis en place. Qu’en pensez vous ?

 

Sur la question de la violence, il faut faire la part entre origines indirectes et directes de celle-ci. L’origine indirecte est fondamentale : il y a eu en Algérie une héroïsation de la violence et une croyance en sa capacité à résoudre tous les problèmes politiques et sociaux. Or il n’a pas été expliqué aux Algériens que la victoire de 1962 était une victoire politique et diplomatique, où le FLN a réussi à faire basculer les pays arabes, africains, communistes, et les alliés traditionnels de la France, dans son camp, poussant la France à devoir accepter des négociations avec lui. La victoire du FLN n’est donc pas une victoire militaire. La proclamation du 1er novembre 1954 ne recèle pas l’idée que les Algériens vont battre militairement les Français. Après-guerre, on a héroïsé le moudjahid. Critiquer la violence était impossible, car le pouvoir en place l’utilisait lui-même contres ses ennemis.

 

Concernant les origines directes de la  violence des années 1990, leur compréhension est, croit-on, incomplète et floue en France; on en est encore à essayer de distinguer GIA et Armée islamique du salut, et à penser que l’on ne peut pas faire la part entre violence du pouvoir et violence islamiste. C’est faux : on dispose d’une vision assez précise grâce aux travail des défenseurs de droits de l’homme en France, en Algérie ou ailleurs. Dans les faits, à la suite du coup d’Etat de janvier 1992, les islamistes du Front islamique du salut prennent les armes, puisqu’on leur vole leurs élections. Concrètement, ils ne sont pas majoritaires, mais ont obtenu 47 , 13% des voix au premier tour des élections législatives de décembre 1991. Il était donc très probable qu’ils obtiennent une vaste majorité au deuxième tour. Les urnes se dérobant, des maquis se forment. Face à cette violence, l’armée algérienne s’est trouvée désemparée, confrontée à une situation de guerre à laquelle elle n’a pas été préparée à réagir. Elle va y répondre, avec la police et la gendarmerie, de trois façons. D’abord de façon ouverte par des arrestations (souvent suivies de disparitions), par des barrages sur les routes, par le black-out des villes et des ratissages. Ensuite en armant des milices d’autodéfense (les gardes communaux et les patriotes). Enfin, par une guerre anti-subversive, contre-insurrectionnelle menée par les « services », car il ne s’agit pas de contrôler le territoire mais les populations. L’armée va manipuler la violence islamiste et les groupes islamistes armés, soit pour combattre les groupes islamistes qu’elle ne contrôle pas, soit pour amener la population favorable aux groupes armés islamistes dans le camp du pouvoir par une surenchère de violences. Il y a donc deux niveaux de compréhension de la violence, l’un qui repose sur la mise en perspective historique, l’autre sur la manière dont la guerre a été conduite par les islamistes et l’armée. C’est sur cette dernière qu’il faut travailler.

 

D’une part, y a-t-il eu des débats, des tabous entre vous au cours de votre travail sur ce livre ? Ensuite, l’ouvrage a-t-il été publié en Algérie ? Quelle en a été la réception ?

 

Il n’y a pas eu de débats franco-algériens entre nous. Le livre s’est bien vendu en Algérie. Mais la couverture par la presse a été très médiocre, surtout quand on la compare à celle en France : on s’est limité à reproduire les éléments donnés par les éditeurs, sans entretiens, analyses critiques, sans réelle exigence intellectuelle.

 

Pouvez vous nous donner votre appréciation sur la manière dont est enseignée l’histoire d’Algérie en France ? Et que pensez vous par ailleurs de la question mémorielle, des guerres de mémoires et des tensions diplomatiques qu’elles engendrent entre Algérie et France ; comment faire pour les surmonter ?

 

Pour ce qui est de l’enseignement de l’histoire en France, la colonisation et la guerre d’Algérie sont des sujets que l’élève aborde de la troisième à la terminale. Mais à l’Université, ce n’est pas du tout le cas ou plutôt ce n’est plus le cas : l’histoire coloniale algérienne comme l’histoire coloniale tout court est complètement laminée. Il n’y a pas un seul poste qui soit profilé « histoire coloniale », encore moins histoire algérienne, alors qu’autrefois il y avait des chaires d’histoire coloniale. Ce qui polarise l’attention, ce sont d’une part l’Europe et d’autre part les paradigmes de la  transversalité, de la globalité et du post-colonial. Cela donne le meilleur et le fumeux. On ne veut plus des études axées sur des aires géographique ou des aires de civilisation, ce qui correspondait à la manière d’écrire l’histoire inspirée de Fernand Braudel dans les années 1950-1970, mais des études de global history, entre autres. On peut seulement citer une question qu’on avait posée au Capes et l’agrégation d’histoire, ces deux dernières années : « Sociétés coloniales : 1850-1950 ». L’enseignement de l’histoire du fait colonial se porte plutôt mal à l’université, bien mieux, en termes de quantité en tout cas, dans l’histoire scolaire du secondaire et davantage pour des raisons civiques qu’historiques.

 

Pour ce qui est des enjeux mémoriels, il s’agit de scénarios que l’on met en scène à destination interne ; avant c’était les revelations de torture autour l’affaire Aussaresses qui exacerbaient les tensions, désormais c’est ce sont les massacres de 1945 ; mais cela n’entame pas l’entente franco-algérienne. La France et l’Algérie s’entendent bien dans les faits, à la fois concernant le secteur pétrolier et mlitaire. La controverse sur le passage d’avions français au-dessus de l’Algérie pendant la guerre au Mali a occulté le fait que l’Algérie a toujours ouvert son espace aérien aux appareils français. La collaboration policière se porte aussi fort bien : le juge Trevidic ne pourra pas enquêter en Algérie sur le meurtre des moines de Tibhirine. Le jeu diplomatique qui se noue autour des questions de mémoire fait partie du clapotis des relations interétatiques, c’est quelque chose de superficiel.

 

Mais cette question de la mémoire a tout de même une influence sur la politique française ; on ne peut pas dire que ce ne soit pas un sujet, de Narbonne à Nice, que cela n’ait pas d’influence sur les élections, n’est-ce-pas ?

 

Je ne saurais me prononcer sur ce sujet. L’influence du Front national dans le sud-est découle pour partie de l’histoire coloniale et pour partie de problèmes économiques et sociaux ; mais les questions économiques sont probablement les plus déterminantes. Dans les départements du Sud-Est, Jean-Marie Le Pen avait réalisé quelques tous petits pour cents à la présidentielle de 1974. Le vote pied-noir, qui avait été fort dans le Sud-Est pour les candidats de la formation de Jean-Louis Tixier-Vignancour aux législatives de 1967, avait été réintroduit dans le jeu républicain au cours des années 1970. Aujourd’hui, certaines circonscriptions ou communes du Nord ou du Nord-Est ont des scores comparables et souvent supérieurs à des communes où les descendants de pieds noirs sont en nombre. Bien sûr, on peut toujours parler d’un retour du refoulé pied-noir à partir des années 1980. Mais ceux qui sous-estiment le ressentiment, la peur de déclassement, l’inquiétude légitime mais mal exprimée face à une Europe qui apparaît de plus en plus anti-démocratique, et surtout le chômage de masse et au contraire sur-estiment le facteur post-colonial et les représentations héritées du passé colonial n’aident pas à avoir une analyse lucide de ce vote. Il faut certainement prendre en compte les deux mais en les hiérarchisant bien.

 

Propos recueillis par Xénophon Tenezakis