Les petits imaginaires du travail
L’effondrement des grands imaginaires du travail (chrétien et marxiste) a laissé place à une mosaïque de petits imaginaires fragmentés, enracinés dans des groupes sociaux et professionnels étanches. Chacun cherche désormais, par l’expérience et auprès de ses pairs, à donner du sens à son travail. Comment réinstituer le travail comme lieu de subjectivation et de socialisation commune ?
L’autre vie est possible, plus loin, mais l’autre vie, à un chien près, ne sert à rien. Partout les roulettes de caddie font le même bruit. Plus loin, nuit et jour reposeraient l’un sur l’autre, pareil. Là-bas, c’est périr calmement en cherchant la lumière. Ici, c’est crever brutalement, les yeux dans la lune.
Ariel Kenig, La Pause, Paris, Denoël, 2006.
La Pause, d’Ariel Kenig, confronte deux imaginaires du travail. Le père, ouvrier, habite le travail comme promesse collective. Chaque geste compte, inscrit dans une histoire qui le dépasse mais lui donne sens. Pour le fils, le travail est forclos : il est le bruit des caddies, cette sonorité marchande qui ramène tout effort à la consommation vaine. Si « l’autre vie ne sert à rien », c’est que le travail n’y promet plus rien.
99% des travailleurs français se déclarent confiants dans leurs compétences, mais à peine 62% se disent satisfaits de leur emploi. Nous nous savons capables, mais nous ne savons plus pourquoi nous travaillons. Ce malaise ne tient pas seulement aux conditions d’emploi ou à des défauts de management. Il révèle une mutation plus profonde : l’effondrement des grands récits qui donnaient au travail sa grandeur.
Les deux piliers effondrés
Pour comprendre ce qui s’est brisé, il faut revenir à ce que Castoriadis nommait l’imaginaire social : l’ensemble des significations qui fondent et organisent les institutions d’une société1. Pendant près de deux siècles, deux grands imaginaires ont structuré le sens du travail en Occident.
Le premier est d’inspiration chrétienne. Il tient ensemble malédiction et rédemption. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (Genèse 3, 19) : le travail est peine, mais peine qui élève, participation à l’œuvre divine. La souffrance acceptée, l’effort consenti deviennent des chemins vers le salut. En 1891, l’encyclique Rerum Novarum réactualise cet héritage en inventant la doctrine sociale catholique. Elle reconnaît la légitimité ouvrière et propose une « troisième voie » entre libéralisme sauvage et socialisme révolutionnaire. Le travail devient dignité, responsabilité, construction du bien commun.
Le second récit est marxiste. Il voit dans le travail l’essence même de l’homme. « Ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche2 », écrit Marx. Cette puissance créatrice se retourne pourtant contre l’homme par le capitalisme : le produit du travail devient étranger au producteur, l’activité devient aliénation. Mais l’espérance demeure : dans la société sans classes, le travail redeviendra libre, premier besoin vital, activité enfin émancipatrice.
Ces deux imaginaires ne coexistaient pas dans l’indifférence ; ils formaient un système. Chacun proposait une éthique du travail : le chrétien comme humble artisan de l’œuvre divine, le communiste comme producteur conscient et acteur de la révolution. Chacun ouvrait sur un avenir : Royaume de Dieu ou société sans classes. Le travail prenait sens car il s’inscrivait dans une histoire collective qui dépassait l’individu tout en lui donnant une place. Ce double imaginaire structurait la société de trois manières essentielles. D’abord, il garantissait une intégration sociale lisible. Chacun savait où il se situait, quelles distances le séparaient des autres. Cette lisibilité n’effaçait pas les inégalités, mais elle donnait à l’altérité sociale une grammaire. Ensuite, il entretenait une conflictualité féconde. Catholiques et communistes s’affrontaient, mais cet affrontement offrait des adversaires identifiables, canalisait les tensions et donnait aux individus le sentiment d’appartenir à un camp. Enfin, il créait un horizon d’attente partagé. Même divergentes, ces deux visions promettaient un dépassement du présent, une amélioration possible, une espérance.
Ce qui s’est effondré n’est donc pas seulement une doctrine du travail, mais toute une architecture de sens. Un discours sur le travail réel s’est perdu. Les gestes, les savoir-faire et l’intelligence pratique ont été remplacés par des abstractions. Compétences ou indicateurs de performance définissent le travail de l’extérieur : le métier disparaît derrière la métrique gestionnaire. Ensuite, l’avenir devient incertain et conditionnel. Intelligence artificielle, mondialisation instable, urgence écologique : tout brouille les projections. L’avenir n’est plus un horizon collectif, mais une chance individuelle réservée aux plus adaptables. Enfin, les occasions de rencontrer d’autres mondes sociaux se raréfient. La conflictualité cède la place à un ressentiment diffus, sans cible ni possibilité de résolution.
Et le travail désinstitutionnalisé devient ce que Milan Kundera appelait le kitsch : un ensemble d’images convenues, sans profondeur, auxquelles on adhère que de surface, par conformisme ou par opportunisme. C’est cette vacuité que refuse le héros de Kenig.
Le besoin de sens et ses ressources
L’errance du héros montre que le besoin de sens ne disparaît pas. Karl Weick a montré que les individus sont constamment engagés dans un processus de sensemaking, de « fabrication de sens »3. Face à l’expérience vécue, nous cherchons à construire des narrations qui rendent le monde intelligible et notre action légitime. Ce travail interprétatif n’est pas une quête désintéressée de vérité. C’est une nécessité existentielle : nous avons besoin de cohérence pour agir.
Mais le sensemaking, tel que Weick le décrit, fonctionne selon une mécanique cognitive contre-intuitive. Les individus lisent le monde à travers des cadres mentaux forgés par l’expérience passée. Ces cadres orientent l’attention vers les signaux qui les confirment et écartent ceux qui les contredisent. Le processus de création de sens devient alors une opération de sélection et de renforcement : on ne cherche pas tant à comprendre le nouveau qu’à stabiliser l’ancien. Ce mécanisme produit des boucles de renforcement. Chaque expérience est interprétée de manière à conforter les croyances existantes. Les imaginaires produisent la réalité qu’ils prétendent décrire. Cette dynamique autoréférentielle assure une stabilité psychique, mais elle ferme l’individu à l’altérité et aux possibilités de reconfiguration. Elle oriente vers des groupes (collègues, amis, communautés professionnelles) où trouver des confirmations. Ces cercles tendent à se refermer sur eux-mêmes. Ils deviennent des chambres d’écho où l’on renforce ses propres croyances plutôt que de les confronter à d’autres visions du monde. Idem face aux médias traditionnels ou nouveaux : chacun sélectionne les sources qui confirment son univers mental. On lit ce qui rassure, on fréquente les médias qui confortent. Là encore, la boucle se referme. À la disparition des grands récits ne s’est pas substitué le vide, mais une prolifération de petits imaginaires enracinés dans des groupes étanches les uns aux autres.
Ces petits imaginaires fonctionnent comme des régimes de vérité locaux. Chacun définit ce qu’est un « bon travail », une carrière « réussie », un emploi « désirable ». Chacun repose sur quelques axiomes structurants mais jamais verbalisés. À la différence des « cités » de Boltanski et Thévenot4, les petits imaginaires ne se rencontrent pas dans des disputes publiques. La confrontation des cités permettait des compromis, des ajustements et une vie démocratique, mais les petits imaginaires contemporains, eux, fonctionnent comme des mondes fermés. On n’y dialogue qu’avec ceux qui partagent déjà les mêmes règles du jeu. Le conflit ne prend plus la forme d’une discussion entre justifications rivales, mais celle d’un cloisonnement croissant.
Ainsi s’explique l’incompréhension entre générations au travail, l’incapacité du dialogue social à créer des compromis durables, la difficulté des politiques publiques à adresser des enjeux que chacun vit selon un filtre distinct. Les petits imaginaires offrent du sens local mais empêchent la société de se penser collectivement. Ils stabilisent les individus mais déstabilisent le commun.
Réinstituer le travail
La tentation serait d’invoquer un retour aux grands récits d’autrefois. Ce qu’il faut penser, c’est la possibilité d’une nouvelle institution imaginaire du travail.
Castoriadis nous rappelle que les sociétés humaines ne sont pas condamnées à répéter indéfiniment leurs formes héritées. Elles possèdent une capacité créatrice intrinsèque (l’imaginaire instituant) qui leur permet d’inventer de nouvelles significations, de nouveaux modes d’organisation, de nouvelles manières d’articuler individuel et collectif. Cette capacité n’est pas une abstraction philosophique. Elle se manifeste dans les moments de crise, quand les formes anciennes ne tiennent plus et qu’il faut en forger de nouvelles.
Nous sommes dans un tel moment. L’effondrement des grands imaginaires du travail n’appelle pas seulement des ajustements techniques ou managériaux. Il exige une refondation : réinstituer le travail comme fondement d’une forme de vie collective.
Cette refondation suppose d’abord de reconnaître les besoins fondamentaux que tout travail doit satisfaire. Le premier est d’ordre éthique. Le travail ne peut se réduire à l’exécution de tâches prescrites. Il est toujours une expérience située où l’on compose avec des normes, des contraintes, des imprévus, mais aussi avec ses propres exigences. Entre le prescrit et le réel s’ouvre un espace d’interprétation, de responsabilité, parfois de solitude. C’est dans cet espace que les individus inventent leur métier, engagent leur subjectivité et cherchent à bien faire. Reconnaître cette dimension, c’est redonner au geste sa dignité, au savoir-faire son intelligence.
Le deuxième besoin est social. L’individu construit son identité à travers l’appartenance à des collectifs (équipe, pairs, cause commune). Le travail est un donneur d’identité. Il permet de se définir et de lutter contre les identités flottantes. Mais cette construction ne peut avoir de sens que si elle s’articule à d’autres appartenances, si elle permet la rencontre avec d’autres mondes sociaux. L’enjeu n’est pas de créer des bulles homogènes mais des espaces où l’altérité reste possible.
Le troisième besoin est téléologique. Les individus ont besoin de comprendre à quoi ils contribuent, de relier leur action à quelque chose qui les dépasse. Ce n’est pas une demande d’utopie mais une exigence de cohérence. L’éco-anxiété, la dissonance que ressentent quatre salariés français sur dix entre leurs convictions et leur travail montrent que cette exigence est réelle. Travailler sans comprendre à quoi l’on contribue, ou pire, en sachant que l’on nuit, génère un épuisement destructeur.
Ces trois besoins (éthique productive, appartenance sociale, cohérence téléologique) dessinent les conditions d’un travail vivable. Mais reconnaître ces besoins ne suffit pas. Il faut aussi créer les conditions de leur satisfaction. Cela suppose plusieurs déplacements. D’abord, refuser l’injonction à l’adaptation perpétuelle. L’imaginaire contemporain fait de l’adaptabilité une vertu morale universelle5. On valorise la capacité à « évoluer », à « rebondir », à « se transformer ». Mais derrière ces termes se cache une demande de renoncement à soi. Dans La Pause, le fils ne s’adapte pas. Son retrait est une forme de résistance lucide. L’adaptation n’est vertueuse que si l’environnement mérite d’être épousé.
Ensuite, réhabiliter le travail réel. L’imaginaire gestionnaire a effacé les gestes, les savoir-faire, l’intelligence des corps. À leur place : des abstractions, des indicateurs, des tableaux de bord. Mais ce sont les gestes qui font la vérité du travail. Tailler une haie, réparer une fuite, écrire une ligne de code bien pensée : chacun de ces actes engage une intelligence singulière. Réhabiliter le travail réel, c’est redonner au geste sa place, au métier manuel son prestige, au savoir-faire sa reconnaissance.
Il faut aussi reconstruire des appartenances choisies. Dans un monde où religion, village, syndicat et parti se dissolvent, le travail demeure l’un des rares lieux d’appartenance concrète. Mais à condition qu’il cesse d’être pure coordination fonctionnelle. Un collectif digne se construit autour d’une activité partagée, d’un langage commun sur le métier, de rites informels, de fiertés collectives. Ces communautés ordinaires ne sont pas des méthodes artificielles de team building ; ce sont des lieux où se tisse du lien durable.
Quatrième exigence : rétablir la fierté et la parole. La fierté simple de dire « c’est moi qui ai fait ça, et je sais pourquoi c’est bien fait » s’effondre quand la parole sur le métier est confisquée. Or la parole est constitutive du travail. Parler de ce qu’on fait, c’est lui donner forme, le penser, le transmettre, le contester. Rouvrir les espaces de discussion sur le travail réel, valoriser les récits de métier comme savoirs, entendre les critiques comme ressources : voilà ce qui ouvre la voie à une démocratisation de l’organisation.
Enfin, relier à une cause commune. Communisme et christianisme avaient en partage cette conviction : le travail transforme le monde. Royaume de Dieu ou société sans classes offraient un horizon. Aujourd’hui, l’horizon s’est rétracté aux objectifs trimestriels et à la survie jusqu’à la retraite. Les individus ont pourtant besoin de sentir que leur action a une portée au-delà d’eux-mêmes. Il ne s’agit pas de « sauver le monde » depuis l’open space, mais d’articuler tout travail à une finalité intelligible, des conséquences réelles, une éthique collective. La fatigue peut être acceptable. L’absurdité devient destructrice.
Ces cinq voies ne forment pas un programme clé en main. Elles dessinent une orientation : traiter le travail non plus comme un agrégat de postes et de compétences, mais comme une forme de vie à réinstituer. S’il redevient désirable, ce ne sera pas par une utopie imposée d’en haut, mais par ce que Castoriadis appelait l’auto-institution de la société : une création collective où le réel compte plus que l’indicateur, où l’appartenance est hospitalité plutôt qu’instrument, où l’horizon se choisit au lieu de se calculer.
- 1. Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société [1975], Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1999.
- 2. Karl Marx, Le Capital [1867], trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Éditions sociales, 1983, p. 140.
- 3. Karl E. Weick, Sensemaking in Organizations, Thousand Oaks (CA), Sage Publications, 1995.
- 4. Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur [1991], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2022.
- 5. Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique [2019], Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2023.