Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Flux d'actualités

L’apaisement des morts

À propos de Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa (2015)

octobre 2015

#Divers

L’expérience de la mort d’un proche est celle d’une rupture brutale, rupture que l’on essaie de surmonter avec l’aide, toujours infirme, de traces ou d’objets laissés par la personne disparue.

Le film Vers l’autre rive de Kyoshi Kurosawa va tout à l’encontre de cette perception de rupture, en instaurant échanges et fluidités entre les vivants et les morts. Ainsi, trois ans après son suicide, Yuzuke revient-il retrouver son épouse Mizuki dans l’appartement qui fut le leur au sein d’une ville japonaise. Il l’emmène ensuite en voyage dans trois lieux différents qu’il a traversés dans sa pérégrination débutée après sa mort : chez un vieux distributeur de journaux, chez un couple de restaurateurs, enfin chez un père et sa belle-fille habitant dans une vallée dédiée à la riziculture.

La présence des morts parmi les vivants prend dans ce long métrage différentes figures : les morts sans crier gare peuvent revenir dans le monde des vivants comme Yuzuke, mais aussi, plus tard, la petite sœur de la restauratrice, le mari de Kairu, la veuve des rizières, ou encore le père de Mizuki ; des morts, que l’on croit vivants, voisinent aussi avec nous durablement au sein de la société et contribuent à son bon fonctionnement : tel est le cas de Shimakage, le vieux distributeur de journaux, qui chaque matin apportent les nouvelles du jour.

Ces morts sont tout aussi vivants que les vivants et échangent constamment avec eux : leur corps est intègre, voire puissant comme celui de Yuzuke ; ils mangent avec gourmandise et cuisinent, apportent leur aide, éduquent les vivants et continuent d’apprendre eux-mêmes, comme la petite sœur de la restauratrice qui améliore sa pratique du piano.

Ils apparaissent d’ailleurs souvent plus vivants que les vivants, notamment parce que nombre de ces derniers sont hantés par la mort : Kairu, à demi absente au monde et à son fils, à cause de son mari défunt, la restauratrice minée par le remords de ses trop nombreux reproches adressés à sa petite sœur perdue.

Les sociétés des morts et des vivants ainsi se superposent et se mêlent étroitement, formant un nuancier subtil.

En cela Vers l’autre rive est un film profondément apaisant pour le spectateur qui a connu le deuil. Comme Mizuki, nous pourrions donc rappeler les morts à nous en leur préparant un plat qui leur plaît. Nous pourrions les convoquer pour annuler le remords qui nous mine : la lumière du jour qui baisse et voilà la petite sœur de la restauratrice qui revient momentanément prendre une leçon de piano ; après quelques hésitations, elle progresse dans son jeu, rendant ainsi sans objet les reproches que lui adressait son aînée et la douloureuse culpabilité qui s’en est suivie. Dans cette perspective, le film est l’exact inverse du film précédent de Kurosawa, Shokuzai, qui mettait en scène quatre jeunes femmes dont la vie était déviée et détruite par la malédiction d’une camarade d’école assassinée.

Mais ce n’est pas seulement notre expérience intime de la mort que le film bouscule, ce sont aussi les représentations que s’en fait notre société à travers ses mythes et ses fictions : en l’espèce les morts ne reviennent pas nous terroriser ou nous malmener, mais plutôt nous soulager. À la différence d’Orphée et d’Eurydice, ils peuvent nous emmener en voyage, sans que l’échange des regards et des paroles mette fin à cette itinérance et entraînent la disparition, bien au contraire. L’autre rive n’est pas cet envers infernal du monde où nous emmènerait le batelier Charron pour un voyage sans retour.   

Cette thèse originale sur la présence des morts parmi les vivants n’est pas démonstrative. Le film garde toujours une part d’ambiguïté ou d’ironie vis-à-vis de lui-même et de ses personnages. Lorsque l’on découvre l’existence de sa liaison passée avec Tomoko, on se pose la question : l’infidèle Yuzuke est-il vraiment mort depuis trois ans ou a-t-il couru le Japon pour vivre d’autres vies avec d’autres femmes ? À la fin du film, on le voit peu à peu perdre son énergie, notamment après son altercation avec le mari défunt de Kairu : ce cliché digne d’un mauvais film de science-fiction nous conduit aussi à porter un regard amusé.

Mais l’apaisement principal que le film procure à son spectateur vient de plus loin encore. Dans notre société, le deuil est une période durant laquelle le souci de soi et l’attention des autres apparaissent ô combien légitimes. La douleur nous occupe et loisir nous est accordé de nous occuper d’elle. Or Kurosawa nous invite à décentrer ce regard du vivant sur lui-même en mettant l’accent sur des enjeux inédits et habituellement invisibles : comment les morts vivent-ils, eux, la suite ? Sont-ils heureux, comme Yuzuke qui s’est donné la mort, ou malheureux et inquiets comme le mari de Kairu qui a subi la maladie et la mort à son corps défendant ? S’ils voyagent comme le film nous le révèle, qui peut bien les héberger et les nourrir ? Forment-ils une communauté d’entraide secrète, ainsi que le suggère la relation entre Yuzuke et Shimakage ?

Nous, vivants, faisons le deuil des morts, mais les morts ne portent-ils pas tout autant le deuil des vivants ? Tel est le cas du vieux Shimakage à l’égard de sa femme qu’il battait et qui l’a quittée. On ne sait si la tombe de Shimakage est ornée de fleurs, car dans ce film les morts parcourent le vaste monde et ne sont pas cantonnés à l’étroit périmètre du cimetière ; mais lui n’a de cesse de découper des fleurs en papier et d’en orner sa chambre, en souvenir de son épouse toujours vivante mais irrémédiablement éloignée.

De même, durant le deuil, la consolation prend-t-elle généralement deux formes : nos proches nous apportent soutien et compassion ; et nous nous consolons aussi pour une part en prenant soin des morts : dans l’implication propre aux derniers gestes, l’évocation des souvenirs, le soin apporté à leurs objets. Mais dans ce film, les morts aussi prennent soin de nous. En particulier de Mizuki, que la force tranquille et l’épanouissement de son mari défunt rassérènent ; et dont le père, disparu lui-aussi, quitte son existence confortable quelques minutes pour venir la conseiller sur la conduite de sa vie, avec les préjugés habituels du regard paternel !

Au final, quelle est donc cette autre rive dont nous parle le film ? Il ne s’agit guère en tout cas de la rive escarpée du royaume des morts, que l’on ne cherche jamais à rejoindre au cours du film. Il s’agit plutôt de la rive du monde des vivants, de notre monde, que les morts abordent avec aisance pour en apaiser une part de douleur.  

Jérôme Giudicelli