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Bernard Cazeneuve en 2015 |  Gyrostat Wikimédia
Bernard Cazeneuve en 2015 | Gyrostat Wikimédia
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Cazeneuve, le funambule

décembre 2019

L’ancien Premier ministre avance sur un fil au-dessus du vide : la gauche est émiettée et les Verts voguent au large toutes voiles dehors.

Tirant les enseignements du mouvement des Gilets jaunes, Bernard Cazeneuve, dans un article paru dans Le Débat, affirme que le projet écologique ne saurait se déployer sans s’inscrire dans les principes de la République sociale : l’aspiration à la liberté, le combat pour l’égalité, une conception active de la citoyenneté, une capacité de projection collective portée par l’État mais aussi les collectivités territoriales[1].

L’ambition écologique, fortement revendiquée par la présidence ­d’Emmanuel Macron, aurait jusqu’à présent échoué pour les raisons suivantes : une trop grande confiance dans le libre jeu du marché, une co-construction démocratique insuffisante des réformes, une absence de prise en compte des inégalités sociales et territoriales, en matière de transport notamment (entre les élites métro­politaines utilisatrices de l’avion, dont le kérosène n’est pas taxé, et les habitants des zones périurbaines et rurales tributaires de la voiture).

Selon Bernard Cazeneuve, seuls les instruments élaborés par la social-démocratie permettraient de relever avec succès le défi écologique : la fiscalité, à condition d’être équitable tant dans son champ d’application que dans sa redistribution ; l’investissement public, dès lors qu’il est massif et concentré sur les cinq secteurs clés dont la mutation doit être ­accompagnée : énergie, mobilité, urbanisme, construction et agriculture ; le relais démultiplicateur de l’Europe, qui doit pour l’occasion mettre entre parenthèses le dogme du libre-échange, en instaurant par exemple un «  ajustement carbone  » à ses frontières ; l’appui sur les collecti­vités locales enfin, pour assumer une politique territoriale différenciée tenant compte des contraintes propres à chaque territoire.

Si l’on peut saluer l’effort de réflexion propre à l’article de Bernard Cazeneuve, celui-ci a, en priorité, une visée stratégique et tactique. Dans un contexte où les Verts vantent eux aussi un «  nouveau monde  » dans lequel le clivage gauche/droite serait dépassé, où certains tenants de la nouvelle direction socialiste vont jusqu’à envisager l’«  ­effacement  » de leur parti devant l’importance de l’enjeu environnemental, Bernard Cazeneuve, sans dénigrer ce dernier au profit de l’enjeu social, affirme au contraire que la mutation écologique a besoin de la social-démocratie pour advenir.

Selon Bernard Cazeneuve, seuls les instruments élaborés par la social-démocratie permettraient de relever avec succès le défi écologique.

Parmi d’autres références, son article convoque ainsi le «  gradualisme révolutionnaire  » de Jaurès, en soutenant que si le défi principal de notre temps nécessite une rupture, celle-ci résultera progressivement d’une addition de réformes volontaristes. Cette prise de position légitime une coalition politique dont un Parti socialiste, sûr de son identité comme de ses valeurs, pourrait prendre la direction, comme dans d’autres contextes, en 1981, 1997 ou 2012. Le dérèglement du climat ne saurait remettre en cause l’équilibre traditionnel de la gauche !

Mais les développements de l’ancien Premier ministre répondent à d’autres considérations plus tactiques et personnelles : d’abord se positionner sur un autre enjeu de taille que le seul volet régalien qu’il assuma en tant que ministre de l’Intérieur (avril 2014-décembre 2016) pendant la période des attentats islamistes, marquant ainsi l’esprit des Français. En s’attaquant avec sérieux au sujet de l’écologie, il nous rappelle indirectement qu’il fut pendant le quinquennat de François Hollande un véritable «  couteau suisse  » du gouvernement, capable de s’approprier avec efficacité les sujets les plus divers : les affaires européennes d’abord, puis le budget, enfin, après son long passage au ministère de l’Intérieur, le travail de coordination interministérielle propre à Matignon durant cinq mois.

En incorporant l’écologie à la social-démocratie, il peaufine aussi son image de rassembleur, lui qui, lors de son discours de politique générale le 13 décembre 2016, avait réussi à remobiliser les voix égarées des «  frondeurs  », à une exception près.

L’hypothèse d’un Cazeneuve parvenant à ranimer et à fédérer la gauche réformiste, est à considérer avec sérieux : l’homme est crédible, son positionnement stratégique est astucieux et, on le sent bien, les plaques tectoniques du «  vieux monde  » bougent encore sous un paysage politique devenu terne. Pour autant, cette hypothèse est encore fragile et l’ancien Premier ministre avance sur un fil au-dessus du vide : la gauche est émiettée et les Verts voguent au large toutes voiles dehors ; les recettes sociales-démocrates qu’il ravive dans son article ont un air de déjà-vu et on ne peut s’empêcher de poser la question de leur robustesse à l’épreuve du réel.

Dans un parti d’élus locaux, l’homme lui-même n’a plus de «  fief  » d’où prendre son élan, et son ancien mandat de maire de Cherbourg, à quelques kilomètres de l’Epr de Flamanville, joue comme un chiffon rouge vis-à-vis des alliés politiques qu’il recherche. Enfin, son positionnement à l’égard de l’ancien président de la République, dont il est un fidèle et assume dans son article la «  passion  » de la synthèse, demeure ambigu. Hollande l’incite à gagner le devant de la scène mais, en couplant depuis des mois promotion de son livre de mémoires et visite des fédérations socialistes, lui-même mène une campagne souterraine et reste aux aguets à l’égard des échéances électorales les plus importantes.

Bernard Cazeneuve entame aujourd’hui une longue marche, mais c’est le propre du funambule de conquérir son public en atteignant l’autre bout du fil.

[1] - Bernard Cazeneuve, «  La grande transformation écologique : un projet républicain  », Le Débat, septembre-octobre 2019.

Jérôme Giudicelli

Ses études littéraires l'ont mené, après un passage par l'ENA, aux questions du travail, notamment de la formation professionnelle, vue à l'échelle régionale, puis nationale. Il est désormais fonctionnaire territorial en région pays de la Loire. Il reste fidèle à l'analyse littéraire et cinématographique à travers ses interventions sur l'actualité des livres et du cinéma.…

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