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À gauche : couverture du livre "Ils font vivre le journalisme en Russie !" | À droite : portrait de Roman Anine
Flux d'actualités

En Russie, un journaliste d’investigation dans l’œil du cyclone

octobre 2021

Ce texte est extrait d’un livre qui paraît le 7 octobre aux éditions Les Petits Matins : Ils font vivre le journalisme en Russie ! Quinze ans après l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, et alors que la pression sur les médias atteint des sommets inégalés depuis la chute de l’Union soviétique, cet ouvrage collectif rassemble quinze portraits de journalistes indépendants russes d’aujourd’hui. Ces femmes et ces hommes travaillent dans différentes régions, pour tous types de médias et nourrissent diverses approches de leur métier, mais ils partagent un attachement indéfectible à un journalisme de qualité. Une petite équipe de volontaires de l’association Russie-Libertés, coordonnée par Johann Bihr, a retracé leur parcours et les a interviewés, afin de donner une idée de la richesse, de la qualité et de la persévérance du journalisme indépendant russe.

Roman Anine parle vite. Au rythme de sa vie. Le grand jeune homme n’a que 22 ans lorsqu’il rejoint l’équipe de journalistes d’investigation la plus prestigieuse de Russie. Il enchaîne les scoops multiprimés sur les sujets les plus sensibles, avant de fonder son propre média une dizaine d’années plus tard. Dans son sweat à capuche, le journaliste ne semble pas avoir vieilli. Tout en continuant d’exposer au grand jour les secrets les mieux gardés du Kremlin, il s’attache aujourd’hui à démonter les rouages de la Russie contemporaine à travers des histoires qui touchent de près ses concitoyens. Une mission toujours plus précaire alors que la pression se renforce sur les médias indépendants.

C’est au journal Novaïa Gazeta que Roman Anine attrape le virus de l’investigation. Encore étudiant et footballeur amateur, il y fait ses premières armes comme journaliste sportif en 2006. Mais le trihebdomadaire est surtout connu pour ses enquêtes qui font trembler le pouvoir – et pour ses collaborateurs assassinés. « Quand tu vois autour de toi Anna Politkovskaïa, Igor Korolkov et quelques autres, et que tu lis ce qu’ils écrivent sur les dirigeants du pays ou les exécutions extrajudiciaires en Tchétchénie, tu comprends qu’il y a plus important que ce que tu fais », raconte le journaliste. Il n’en faut pas plus pour qu’il se mette à rêver d’en faire autant. En 2008, la guerre éclate en Ossétie du Sud et le jeune reporter se voit offrir l’occasion de faire ses preuves sur le terrain. Il faut croire qu’il donne satisfaction : il rejoint la cellule investigation l’année suivante.

Roman Anine a trouvé sa voie : il va dès lors multiplier les révélations explosives, avec un rythme qui donne le tournis. Il débusque les comptes offshore des plus hauts personnages de l’État, expose l’enrichissement spectaculaire de leur entourage, les liens troubles avec le crime organisé, les détournements de fonds généralisés jusqu’au sein de l’armée et de l’industrie nucléaire… Des enquêtes extrêmement documentées, mais rédigées dans un style enlevé et non dénué d’humour, vite récompensées par de nombreux prix professionnels en Russie comme à l’étranger. Le journaliste ne s’étend pas sur les multiples menaces que lui vaut cette spécialisation peu banale. « J’ai la tête sur les épaules et je mesure les risques, je sais bien que ce n’est pas le métier le plus sûr du monde, admet-il. Mais il y en a de plus dangereux, comme pompier ou même agent de police… Avec l’expérience, on apprend à vivre avec ces risques, à gérer le stress, et au bout d’un moment on s’y habitue.  »

Au bout de dix ans, devenu rédacteur en chef de la cellule investigation de Novaïa Gazeta, Roman Anine a envie de nouveauté. Après une année de break à Stanford, il lance son propre média avec une poignée de collègues trentenaires en avril 2020. Ce sera Vajnye istorii (ou IStories), comprenez : Histoires importantes. « Nous parlons de sujets terre à terre qui préoccupent les gens ici et maintenant, explique le journaliste. Des problèmes liés aux accouchements, à l’aide médicale… Et à travers ces “petites” histoires de différentes régions, nous voulons raconter d’une certaine manière l’histoire de la Russie. »

Dans les faits, IStories n’abandonne pas l’investigation, loin de là. Tout en réalisant des reportages et des entretiens à thématiques sociales, le site publie des enquêtes retentissantes sur le soudain enrichissement de l’ex-gendre présumé de Vladimir Poutine, ou encore sur les fréquentations peu recommandables du directeur adjoint du FSB. Il s’agit plutôt de diversifier les sujets, les angles et les formats, de se rapprocher de l’audience la plus large, y compris loin de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Avec une approche humaine et locale, les enquêtes sont d’autant plus concrètes : la corruption à grande échelle ne se traduit pas seulement par des histoires de comptes offshore sur des îles paradisiaques, mais aussi, à l’autre bout de la chaîne, par l’accumulation de décharges à ciel ouvert qui empoisonnent la vie de nombreuses villes russes, ou par l’achat massif de respirateurs défectueux à des sociétés-écran, au début de l’épidémie de covid-19. Le niveau local est aussi le terreau d’une myriade de mobilisations et d’initiatives, qu’IStories s’attache à mettre en avant.

Le site se veut un vecteur de diffusion des nouvelles pratiques du journalisme d’investigation. Parce qu’« au xxie siècle il est aussi important de savoir coder que de savoir écrire », il offre des tutoriels pour apprendre à créer des programmes automatisés permettant de gagner du temps dans l’analyse de bases de données. Des compétences qui permettent à IStories d’éplucher les appels d’offres publics, mais aussi de révéler régulièrement des chiffres inédits sur les accidents de travail, l’absentéisme des députés, l’exclusion de candidats aux élections… Fort de son expérience des enquêtes internationales comme les « Panama Papers », Roman Anine s’efforce de promouvoir le journalisme collaboratif, une tendance encore peu développée en Russie. « Au cours de notre première année d’existence, nous avons mené à bien une trentaine d’enquêtes communes avec d’autres médias  », précise-t-il. Pour les journalistes indépendants russes, il est urgent de serrer les rangs : face aux coups de boutoir des autorités, « nous sommes devenus très peu nombreux, et le cercle ne cesse de se réduire », soupire le fondateur d’IStories.

Il sait de quoi il parle : en avril 2021, la rédaction et l’appartement de Roman Anine sont perquisitionnés. Après sept heures de recherches, le journaliste est emmené pour un interrogatoire nocturne. Officiellement, il est entendu comme témoin dans une enquête ouverte à la suite d’une publication vieille de cinq ans, dans laquelle il évoquait l’utilisation d’un yacht de luxe par l’épouse du très puissant directeur de la société pétrolière d’État Rosneft, Igor Setchine. Une enquête qui a permis aux autorités de suivre à la trace, pendant des années, le journaliste et un certain nombre de ses confrères. L’avertissement est clair. Quelques mois plus tard, IStories, Roman Anine et plusieurs de ses collègues sont déclarés « agents de l’étranger » : ils sont désormais contraints de marquer leurs publications de ce sceau infamant et sont soumis à des contrôles administratifs très poussés. Même peine pour un autre média d’investigation, The Insider. Un troisième, Proekt, est purement et simplement interdit, et son rédacteur en chef contraint de quitter le pays.

Le choc est rude pour l’investigation, qui a paradoxalement fleuri ces dernières années en Russie. « Une conséquence inattendue de la volonté du pouvoir de nettoyer le terrain », selon Roman Anine, qui note que cet éphémère bourgeonnement était porté par « de petits médias fondés par des journalistes que la censure avait chassés des grandes rédactions ». À leurs risques et périls, et en s’appuyant largement sur les évolutions technologiques, ces titres ont ajouté leurs voix à un concert de révélations en tous genres : celles d’Ivan Golounov sur la corruption à Moscou, celles de Denis Korotkov sur les mercenaires et autres basses œuvres attribuées à l’oligarque Evguéni Prigojine, celles de The Insider et Bellingcat sur l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny… « Les médias d’investigation sont davantage lus et appréciés aujourd’hui, souligne Roman Anine. Les dirigeants s’en sont longtemps peu préoccupés, car la réputation n’a plus aucune importance en Russie… Mais, avec les difficultés économiques croissantes, ils s’en inquiètent davantage. » D’autant que les manifestations déclenchées par les enquêtes anticorruption au vitriol d’Alexeï Navalny ont montré toute la viralité et le potentiel mobilisateur de ce genre de publications.

« Comment je vois l’avenir ? Je ne le vois pas du tout, souffle Roman Anine. Nous dépendons entièrement de ce que décideront les autorités. Si elles veulent nous enfermer, elles nous enfermeront. Faire des pronostics n’a strictement aucun sens… Je pense que le journalisme indépendant en Russie n’en a plus pour longtemps. » Raison de plus pour aller vite.

Ce livre est soutenu par Amnesty International France, Reporters sans frontières, Russie-Libertés, l'association les Nouveaux Dissidents et la revue Esprit.


> Rendez-vous le mercredi 20 octobre 2021, pour la journée de mobilisation :

15 ans sans Anna Politkovskaïa, une parole libre est-elle encore possible en Russie ?

à l'Auditorium de l'Hôtel de Ville de Paris