Veillée en commun

Le collectif L'avantage du doute occupe le théâtre de la Bastille du 23 mai au 16 juin et fait le pari de l'intelligence collective.


En ouverture de leur « veillée » du 31 mai 2018 au théâtre de la Bastille, le collectif L’avantage du doute présente son mode de fonctionnement au cours de dix ans de travail, avec trois pièces sur l’engagement politique (Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon, 2009), le travail (La légende de Bornéo, 2012) et les images (Le bruit court que nous ne sommes plus en direct, 2015). Ce collectif sans chef d’auteurs-acteurs à hauteur d’hommes, de personnes qui sont aussi des personnages, pratique un exercice de démocratie horizontale qui n’exclut pas la conflictualité. La préparation des pièces passe par la collecte de matériaux documentaires : la salle de répétition ressemble d’abord à une grande médiathèque, avec un effort particulier pour glaner des récits qui entremêlent l’intime et le politique. La mise en commun permet l’élaboration d’une opinion, la mise en scène d’une colère, l’équilibre précaire d’un engagement rendu finalement public, dans un temps long qui va à l’encontre de l’accélération dominante. Ainsi, les images d’archive d’un couple discutant d’amour et de politique devient une fausse archive jouée pour ensuite devenir un court métrage de fiction.

La veillée fait le pari de l’intelligence collective à partir de la mise en parole de diverses expériences.

Liza Alter raconte qu’elle a « disjoncté » au moment des soulèvements dans les quartiers populaires en 2005, alors qu’elle préparait des écoles de journalisme. Elle s’engage pour que les quartiers se réapproprient leur image (voir le film de Jérôme Maldhé, Vole comme un papillon, 2017). Convaincue que le cinéma peut constituer un instrument d’insertion sociale, elle monte le collectif Repérage en janvier 2017 et s’installe à Villeneuve-Saint-Georges, où Nadine et Fanta, deux « femmes solidaires », font œuvre de service public sur le Plateau.

Nnoman, photographe indépendant, du collectif Œil, est à la recherche d’un contrechamp, notamment par rapport à la couverture médiatique des quartiers populaires. Pour cela, il prépare souvent ses photographies en regardant une chaîne d’information en continu. Il couvre des manifestations antifascistes, mais aussi les campements de Calais ou ceux des Rohingyas au Bengladesh. Il est le seul journaliste à avoir été visé par une interdiction de manifester, au moment du conflit sur la loi Travail de 2016.

Mélanie Horoks, médecin généraliste, abandonne un cabinet privé dans le quartier d’Aligre pour se consacrer à la santé des femmes après avoir rencontré L’avantage du doute. Elle rejoint la Maison des femmes, ouverte en 2016, à l’initiative de Ghada Hatem, au sein de l’hôpital de Saint-Denis. Elle évoque la rencontre avec la misère, l’excision, les violences conjugales, les femmes qui quittaient la maternité avec leur nouveau-né sans endroit où dormir… La Maison des femmes permet une prise en charge globale centrée sur le soin. Elle se réjouit d’avoir rejoint une équipe qui partage la même culture de la bienveillance à l’égard des femmes et souligne les difficultés d’obtenir des financements.

Alessandro Piniochi, ornithologue, chercheur en sciences cognitives, auteur d’un petit traité d’écologie politique en bande dessinée (La cosmologie du futur, Steinkis, 2018) revient de Notre-Dame-des-Landes. Il dénonce la couverture médiatique du conflit et l’autonomie des gendarmes sur place. Fasciné par l’idée que la nature n’existe pas, qu’elle est une construction sociale, persuadé qu’il faut désormais penser « par-delà nature et culture », il cherche des outils de dérangement intellectuel qui sont mis en pratique à Notre-Dame-des-Landes. La zone à défendre est en effet un véritable ailleurs, où les relations entre être humains, comme avec les non-humains, sont radicalement anti-utilitaires et où les questions écologiques toujours articulées aux questions sociales. Comme d’autres militants urbains, il est « tombé amoureux du bocage » et du triton marbré qui lui sert de totem. Il assiste à la démolition de la ferme des Cent-Noms, suit l’évolution de l’évacuation depuis les barricades ou en écoutant la radio pirate, fait l’expérience de l’injustice d’État et s’enthousiasme de la résistance du jardin des Vraies-Rouges face aux assauts des gendarmes, qui n’ont jamais empêché le rossignol de chanter. Il conseille la lecture de Contrées du collectif Mauvaise troupe (Lyber, 2016) et souligne que la juste cause n’est plus simplement l’opposition à la construction d’un aéroport, mais la fin de l’exploitation de la nature et la mise en commun. « Allez-y voir ! », dit-il pour conclure.

L’écoute de la salle était sensible.