L’Allemagne au tournant
Le gouvernement Scholz paie les erreurs d’une stratégie qui, jusqu’à l’époque de Merkel, semblait gagnante. Mais malgré une autonomie stratégique limitée, une économie en récession et une situation politique difficile, l’Allemagne peut rester un moteur de la construction européenne.
Dans un contexte mondial de tensions croissantes, les prochaines élections européennes représentent un tournant crucial pour les habitants de l’Union européenne et ses dirigeants, qui devront décider comment naviguer dans un monde de plus en plus multilatéral : trouver leur propre autonomie sur le plan géopolitique, rester divisés par les chantages des puissances étrangères ou s’aligner définitivement sur la position américaine ? L’Allemagne, locomotive de l’Union, joue à cet égard un rôle emblématique, car en elle se matérialisent des tensions militaires, des chantages économiques et des perspectives de nouveaux horizons. Après tout, la troisième puissance économique mondiale est depuis toujours au centre des intérêts internationaux. Depuis les longitudes de Berlin, la division entre l’Europe occidentale et orientale se matérialise et, à la porte de Brandebourg, les États-Unis et la Russie se disputent une hégémonie sur le Vieux Continent, devenu aujourd’hui également un marché privilégié pour la Chine.
Tensions militaires
Après avoir perdu deux guerres mondiales, l’Allemagne a été contrainte de renoncer à toute autonomie militaire, et même à la fin de la guerre froide, les États-Unis n’ont pas renoncé à une importante présence de soldats et de bases américaines. L’agression à l’Ukraine a rappelé cette situation, par laquelle l’Allemagne a accepté la décision de Joe Biden d’envoyer 3 000 militaires américains supplémentaires dans ses bases en Allemagne, bien que la Russie soit un partenaire économique stratégique du pays.
Pour faire face à cette faiblesse, en février 2022, le chancelier Scholz avait annoncé la Zeitenwende, « le temps du tournant », c’est-à-dire l’allocation immédiate d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la défense et la programmation ultérieure de 2% du PIB à allouer annuellement aux dépenses militaires. Cette annonce historique répondait aux demandes des États-Unis qui réclamaient depuis longtemps aux alliés de l’Otan d’augmenter les dépenses militaires afin de ne pas supporter seuls le poids de l’Alliance atlantique. À ce défaut originel s’est ajoutée l’insignifiance de sa mise en œuvre : le budget militaire en 2023 a augmenté beaucoup moins que ce qui avait été annoncé, et l’objectif de consacrer 2% du PIB à la dépense militaire a été reporté et dilué. Ainsi, la politique militaire allemande peine et reste liée aux États-Unis, véritables « protecteurs » de la Fédération germanique.
Au-delà des déclarations, l’autonomie stratégique de Scholz s’est limitée à des actions liées à l’utilisation de chars d’assaut : d’une part, il a autorisé les pays alliés de l’Ukraine, comme la Pologne, à envoyer des chars de fabrication allemande (Leopard 2) sur le terrain du conflit ; d’autre part, il a décidé d’envoyer lui-même quatorze de ces chars à l’armée de Zelensky. Le soutien politique de l’Allemagne à Zelensky est indéniable et sincère ; cependant, la procédure d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne a été accompagnée de l’hypothèse de l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan, car l’Allemagne, et l’Union européenne avec elle, ne peut faire valoir son poids politique et économique sans une armée indépendante. Les partis allemands doivent encore clarifier leurs idées à ce sujet, sans quoi l’Allemagne resterait soumise aux intérêts américains. Le fait que la population soit devenue de plus en plus sceptique quant au soutien à l’Ukraine et à la fiabilité de l’Otan, surtout dans les Länder de l’Est, est révélateur de cette confusion.
Chantages économiques
Outre la faiblesse militaire, les récentes crises ont également mis en évidence l’excessive dépendance économique de l’Allemagne à l’égard de l’étranger : affaiblie par la crise sanitaire, soumise au chantage des approvisionnements énergétiques russes et de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, la Fédération dirigée par le chancelier Scholz a connu une période de stagflation suivie d’une véritable récession. Cette situation a provoqué des manifestations massives d’agriculteurs et des troubles dans la zone euro.
Le gouvernement Scholz paie les erreurs d’une stratégie qui, jusqu’à l’époque de Merkel, semblait gagnante. L’ascension de l’économie allemande reposait principalement sur l’importation de sources d’énergie depuis la Russie et l’exportation massive vers les marché chinois et européens.
Dans les régions orientales de la Fédération, l’euroscepticisme a considérablement augmenté sous l’impulsion de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). La rhétorique nationaliste et xénophobe de ce parti d’extrême droite fait de l’Europe et de l’immigrant les boucs émissaires de la situation économique et sociale. Elle lui assure un succès certain auprès de la population rurale, affectée par les effets du Covid et de la guerre, mais aussi dans des zones désindustrialisées suite à la Réunification et aux délocalisations de la production vers l’Asie. L’appauvrissement des Länder de l’Est s’inscrit donc dans des dynamiques internationales : leur dépendance économique à l’égard de l’Est menace l’appartenance politique à l’Ouest.
D’autres facteurs pèsent sur l’instabilité allemande. La décision d’Angela Merkel d’accueillir des centaines de milliers de réfugiés en 2015 a laissé des plaies encore ouvertes dans les régions orientales. De plus, pour répondre aux objectifs communautaires, l’Allemagne a choisi de renoncer à l’énergie nucléaire, se retrouvant pénalisée lorsque les approvisionnements en gaz russe ont été interrompus ; le recours au charbon a en partie maintenu en vie les industries allemandes, mais en favorisant les Länder de l’Ouest, plus riches en gisements. Enfin, l’assouplissement budgétaire, autorisé par l’Allemagne à la faveur de la crise sanitaire, a facilité la reprise européenne, mais pas celle de l’Allemagne. La décision de la cour de Karlsruhe du 15 novembre 2023 a reconnu comme anticonstitutionnelle la décision du gouvernement Scholz d’exclure les fonds spéciaux, alloués en soutien aux entreprises lors du Covid, du calcul normal du budget qui, depuis 2009, impose que l’État fédéral ne puisse s’endetter de plus de 0, 35% du PIB par an.
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Après l’échec de la tentative de Merkel de jouer un rôle de pivot entre les États-Unis (protecteurs militaires), la Russie (fournisseur énergétique) et la Chine (débouché commercial), l’Allemagne doit donc revoir sa stratégie. Pour s’affirmer dans le monde, l’Allemagne doit réaliser une Zeitenwende, mais avec le soutien et la collaboration des autres pays européens. En effet, ce n’est qu’en unissant forces militaires et économiques que l’Europe pourra défendre ses valeurs et prendre les décisions politiques qui s’imposent. Entre la Pologne, qui aspire à devenir le nouvel allié privilégié des États-Unis en Europe, et la Hongrie, qui affiche ses positions anti-démocratiques et pro-russes, l’Allemagne peut faire valoir son poids économique en trouvant ainsi un compromis capable de relancer un discours communautaire.