Crédits : www.theatremontparnasse.com
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Luchini ou la technicité ludique

Fabrice Luchini propose une plongée dans les textes et surtout un idéal très républicain d’une excellence littéraire à la portée de tous.


La Fontaine et le confinement, un spectacle de Fabrice Luchini au Théâtre Montparnasse jusqu’au 12 avril, se compose aux deux tiers de lectures et à un tiers de digressions. Or ces apostrophes improvisées vers la salle peuvent laisser place, à tout moment, à un retour précis, sans faute, vers La Fontaine ou Baudelaire. Semblablement, l’acteur parvient à un tel degré de connaissance des fables, pourtant peu enseignées, qu’il peut déconstruire chaque vers, le répéter à volonté, le rapper, le déclamer à toute vitesse ou en surjouer la lenteur, le tout sans hésitation. Ce faisant, Fabrice Luchini propose une plongée dans les textes et surtout un idéal très républicain d’une excellence littéraire à la portée de tous.

La présence, ce soir-là, de soixante-dix lycéens et de leur professeure, invités avec l’accord du comédien, lui donne l’occasion de faire l’éloge du métier d’enseignant. Pas avec des formules creuses : en récitant, avec approximation mais passion, le fameux texte de Péguy en 1913 sur les « hussards noirs ». Qu’un spectateur du premier rang opine du chef, il le remarque, lui demande s’il connaît cette référence, s’enthousiasme devant un nouveau « oui » de la tête, et repart immédiatement dans l’éloge des maîtres d’école. Chacun peut penser à la beauté du symbole, aux souvenirs qu’emmagasineront ces jeunes, à la capacité universelle des grands auteurs. Le rappel, sous forme de récitations de Baudelaire, dont une Invitation au voyage quasiment psalmodiée avec la salle et qui laisse l’acteur au bord des larmes, témoigne de cette plasticité dans les références, qui ne tient pas de l’encyclopédisme justement, mais d’un entraînement très conscient et subtil.

Ce qui peut passer pour une exagération ou une esbrouffe, comme la répétition sur tous les tons des deux vers Opina qu’il fallait, et plus tôt que plus tard/Attacher un grelot au cou de Rodilard dans la fable Conseil tenu par les rats est en réalité une très profonde déconstruction du texte, impossible pour un acteur qui ne connaîtrait pas parfaitement l’ensemble du récit. Ce travail, invisible pour le spectateur, de relecture, d’identification des bons vers et des allitérations à accentuer, permet le comique du spectacle. Fabrice Luchini n’arrive pas sur scène pour lire La Fontaine avec de grands gestes : il maîtrise au contraire tellement bien les fables choisies qu’il peut se permettre de les parodier, de les réciter d’un ton vulgaire, de forcer le public à considérer tel passage notable. Le retour vers le fabuliste après une plaisanterie ou une digression - s’avèrerait impossible sans un par-cœur parfait. La technicité de l’acteur permet le comique ; la maîtrise physique et vocale conditionne l’emphase du comédien.

La récitation des fables est d’ailleurs expliquée d’après la méthode enseignée il y a plusieurs décennies par son professeur Jean-Laurent Cochet : imaginer un antagoniste rejetant le message du texte à venir, qu’il faudrait convaincre en lui racontant une histoire. Ainsi, et sans l’expliciter outre-mesure, Fabrice Luchini reprend le travail moraliste, au sens propre, de La Fontaine, tel que l’enseignent à leurs élèves les professeurs des écoles ou de français : la vitesse de son élocution et la conscience du bon moment où ralentir et de celui où répéter sont telles que les spectateurs comprennent tout de suite le message de l’auteur et font des parallèles avec leurs vies quotidiennes. L’acteur propose de rire du confinement en trouvant dans des fables méconnues des leçons contemporaines, transformant son spectacle en un exutoire pédagogique, pourtant jamais vulgaire.

La salle s’esclaffe ou sourit à chaque référence à François Hollande – déjà venu deux fois –, Emmanuel Macron – qui passera la semaine prochaine –, son épouse, qui lui demanda d’enregistrer Les Animaux malades de la peste, que Fabrice Luchini improvise de tête en prétendant ne pas bien la connaître et se fait aider par les spectateurs pour finir certains vers, ou Olivier Véran, qui entraîne une longue digression sur Knock ou le Triomphe de la médecine et un hommage à Louis Jouvet. Plutôt que de voir dans ces références presque mondaines une prétention de l’interprète, ne faut-il pas plutôt les analyser comme un beau symbole de l’éducation, et des rapports entre arts et pouvoirs, en France ? Qu’un enfant de classe populaire, découvrant la littérature à la fin de l’adolescence, puisse, cinquante ans plus tard, être admiré par des ministres et des présidents, pouvoir directement converser avec le Premier ministre (anecdote hilarante de Fabrice Luchini appelant Édouard Philippe pour lui citer La raison d’ordinaire/ N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés de L’Ours et l’Amateur des jardins, avant de se faire répondre « La Fontaine, faut appeler Macron ! »), n’est-il pas aussi une incarnation de l’idéal égalitariste ?

Le public vient parce que c’est lui, et découvre une longue introduction sur les Pensées de Pascal, et est plus tard invité à compléter les rimes des Animaux malades de la peste que l’acteur prétend ne pas bien connaître ; rappel à la modestie derrière la maîtrise d’Alceste à bicyclette (Philippe Le Guay, 2013), où son personnage s’estimait incapable de jouer Le Misanthrope, puisque même Jouvet se déclarait incompétent… Derrière l’histrionisme, le retour au texte et à l’esprit scolaire, du par-cœur et de la bonne diction, qui permet de la déconstruire et de la parodier, se dissimule.