Crédit : Canva
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Les professeurs sont-ils des élèves comme les autres ?

La réforme de la formation des enseignants est nécessaire pour redonner du sens à la profession et de la légitimité à celles et ceux qui l’exercent. Tandis qu’une grande disparité de statuts persiste au sein de l’Éducation nationale, un concours unique pourrait-il revaloriser la fonction des enseignants ?


L’Éducation nationale n’a jamais été si représentée à l’écran. Une avalanche de films sur l’école semble s’abattre sur les salles obscures. Certains entendent dénoncer les difficultés du métier comme Pas de vagues, d’autres s’inscrivent dans la tradition du film potache comme Bis Repetita. Thomas Lilti avait également voulu effectuer une radioscopie du métier d’enseignant dans Un métier sérieux, et on ne compte plus les films étrangers qui traitent du même sujet (L’Innocence, La Salle de classe, L’Affaire Abel Trem). Ces films montrent souvent comment les enseignants sont confrontés à des situations conflictuelles et évoquent surtout la manière dont les enjeux de société envahissent la salle de classe : les questions de l’identité, de l’intégration, de la classe sociale, de la religion et de la violence se taillent la part du lion dans ce genre de production. Ils traitent rarement de questions pédagogiques – et encore moins de la discipline enseignée par les professeurs. L’école devient simplement le réceptacle d’une forme de violence sociale. À l’heure où le ministère de l’Éducation nationale engage une transition entre « l’école de la confiance » souhaitée par Jean-Michel Blanquer et le « choc des savoirs » voulu par Gabriel Attal, on peut s’interroger sur l’angle mort de l’Éducation nationale : la formation des enseignants et le rapport qu’ils entretiennent à leur discipline.

Certes, il est de bon goût de rappeler que l’élève est devenu le centre du dispositif pédagogique, mais ne pourrait-on pas imaginer un système qui confère davantage de légitimité à l’enseignant ? En ce sens, la réforme de la formation des enseignants engagée par le gouvernement est assez préoccupante. Pour reprendre la formule d’Emmanuel Macron, la volonté de créer des « écoles normales du xxie siècle » est audacieuse, pour ne pas dire grandiloquente, mais le contenu de cette réforme tend simplement à niveler par le bas le savoir disciplinaire des enseignants. En effet, il est prévu que les concours pour recruter les professeurs des premier et second degrés se dérouleront à bac + 3 à partir de 2025. Or, depuis 2022, ces concours étaient placés en fin de master, à bac + 5. Au-delà d’une forme de retour en arrière, la finalité même de cette réforme interroge.

Un enseignant tire sa légitimité – et la plus grande partie de son autorité – de son savoir disciplinaire. C’est parce qu’un enseignant de français maîtrise les propositions subordonnées qu’il est capable d’expliquer clairement à ses élèves la différence entre une proposition relative et une complétive. De même – et peut-être davantage –, c’est parce qu’il possède une vision précise et personnelle de l’histoire littéraire qu’il est à même de choisir des œuvres qui seraient susceptibles de plaire et de faire progresser ses élèves. L’Éducation nationale doit comprendre qu’un bon professeur est celui qui est capable de maîtriser sa discipline au point d’en proposer une approche incarnée et sensible. Comment peut-on envisager qu’un étudiant doté d’une licence soit capable d’atteindre un niveau disciplinaire suffisant pour enseigner au lycée ?

Un professeur est avant tout professeur de quelque chose.

Un professeur n’est jamais simplement professeur. Il est avant tout professeur de quelque chose. Bien sûr, les enseignants ont besoin d’être formés directement au contact des élèves. Mais on est en droit de s’interroger sur la place accordée aujourd’hui aux savoirs disciplinaires et, en particulier, sur l’existence d’un système à multiples vitesses au sein de l’Éducation nationale. Car il existe au minimum trois statuts d’enseignants dans le second degré. Premièrement, celui des enseignants contractuels qui n’ont pas passé les concours et qui sont recrutés au pied levé après un entretien au rectorat pour pallier le manque d’enseignants. Ces enseignants possèdent une licence ou un master – mais parfois dans une discipline différente de celle qu’ils enseignent. Ils sont rémunérés en fonction du plus haut diplôme obtenu. Les enseignants certifiés ensuite, qui constituent le plus grand contingent de professeurs dans le secondaire. Ils ont souvent un master et ont obtenu le certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré – plus communément appelé Capes. Il existe de grandes disparités entre les disciplines puisqu’il y a beaucoup moins de postes à pourvoir en philosophie qu’en mathématiques, par exemple. Enfin, les enseignants agrégés, qui constituent une minorité de professeurs. Ils ont obtenu l’agrégation dans leur discipline, l’un des concours les plus exigeants de la fonction publique, qui témoigne d’une forme de maîtrise disciplinaire, ce qui leur permet d’avoir un meilleur salaire et d’avoir un nombre d’heures d’enseignement plus réduit. Néanmoins, une partie non négligeable des agrégés se détourne de l’enseignement et préfère se tourner vers des carrières considérées comme plus prestigieuses, et quitte parfois le secteur public pour le privé.

Les parents ne savent pas quel est le statut des professeurs de leurs enfants, même si dans les beaux quartiers certains ne se privent pas de s’en enquérir. Néanmoins, on peut les comprendre tant la différence est grande entre un contractuel, qui se retrouve par hasard devant une classe pour boucler une fin de mois difficile, et un agrégé qui enseigne avec passion depuis dix ans. Pourtant, la fiche de poste est exactement la même. L’Éducation nationale est peut-être l’institution où coexiste la plus grande disparité de statuts pour les mêmes postes.

Ainsi, au lieu de niveler par le bas la formation disciplinaire des enseignants, pourquoi ne pas envisager un unique concours, plus sélectif que le Capes et moins exigeant que l’agrégation ? Évidemment, ce concours unique s’accompagnerait d’une réforme du statut et d’une revalorisation salariale. On imagine déjà la levée de boucliers de tous ceux pour qui l’agrégation est un totem, c’est-à-dire un tabou. Il faudrait ici rappeler que l’agrégation a perdu sa vocation. La plupart des étudiants pensent qu’elle est un sésame qui permettrait d’enseigner à l’université – ce qui est de fait faux puisque la thèse reste aujourd’hui le grade nécessaire pour l’enseignement supérieur. L’agrégation a été initialement conçue pour recruter les enseignants du lycée et a perdu une partie de son sens au moment du collège unique et de la massification scolaire.

Le paradoxe est tout de même intéressant. D’un côté, on abaisse la formation de certains enseignants, et de l’autre, on préserve un concours devenu obsolète. L’avantage d’un concours unique est qu’il permettrait de revaloriser la fonction même des enseignants tout en leur permettant de développer un rapport intime à leur discipline – condition essentielle pour l’enseigner. Si le cinéma a toujours été efficace pour s’interroger sur les problématiques sociales qui agitent l’école, la littérature est peut-être plus efficace pour pointer du doigt les travers inhérents à la formation des enseignants évoqués dans cette chronique. On ne peut que recommander chaudement la lecture de La Poursuite de l’idéal de Patrice Jean, mais aussi du Miracle de Théophile de Jérémie Delsart, publié au Cherche-Midi ce mois d’avril.