Dominer, renverser. Phantom Thread de Paul Thomas Anderson
Le désir n’est pas dans les corps, mais dans la projection vers l’autre et en l’autre, qui porte la domination, d’autant plus forte qu’elle tourne à vide, sans assouvissement.
Reynolds Woodcock (Daniel Day Levis) est un célèbre couturier qui exerce à Londres dans les années 1950, célibataire et solitaire. Il est aidé par sa sœur, Cyril (Lesley Manville), solitaire également, qui s’occupe aussi bien de la prestigieuse Maison Woodcock que de la vie sentimentale de l’artiste. Tous deux vivent et travaillent dans un bel hôtel particulier de style victorien. Alma (Vicky Krieps), une jeune serveuse étrangère que Woodcock y ramène comme un objet chiné, devient modèle de travail, muse, amante et prisonnière consentante – aucun personnage ne semble percevoir la nuance, à part elle. Une relation à deux plus une va se construire patiemment, comme le tissage fantomatique auquel renvoie le titre (on pourrait le traduire par « Le fil fantôme » ; les distributeurs québécois ont préféré « Le fil caché »).
Le phantom thread du titre renvoie surtout, selon Paul Thomas Anderson, aux ouvrières exploitées et oubliées des maisons de haute couture d’alors. On ne voit pourtant pas grand-chose de leur milieu social dans ce film sur papier glacé ; l’esthétisme règne comme un voile et les ouvrières, qui suivent les caprices des maîtres, sont dissimulées et sans parole. Les rapports de classes apparaissent cependant clairement dans la relation entre Woodcock et Alma – un nom de famille et un prénom, un riche esthète dont les manies fixent la position sociale et une serveuse à qui tout semble convenir, apprêtée en mannequin et lancée dans le monde.
On perçoit même de l’humour dans la rigueur monastique qu’impose Woodcock dans la maison et durant les scènes de petit-déjeuner. Un éclat dans le silence et l’artiste dramatique clame son refus de commencer la journée par un conflit. Ce refus est un refoulement de la domination. La sœur protège l’artiste maniaque, qui vit ainsi hors du monde bien qu’en plein milieu « du » monde – milliardaires et altesses royales viennent le voir pour se faire habiller, puis s’en retournent briller. Woodcock a la froideur, les aises et les caprices de ceux à qui le monde semble appartenir.
Alma se révolte contre une vie où elle dit ne voir qu’un jeu et aucun naturel. Provinciale au goût jugé inférieur, on la regarde avec le mépris que les joueurs ont pour ceux qui ne connaissent pas le jeu. Woodcock et Cyril ont un engagement total et totalitaire dans l’œuvre, jusqu’à ce que vie et travail se confondent. L’art cache la domination dans la ouate (de la même manière que le couturier dissimule des mots dans le revers des vêtements) ; il justifie l’exploitation des ouvrières et la déshumanisation d’Alma. Ainsi, le sacrifice leur semble refusé, alors qu’il est bien réel, au profit du seul créateur à qui l’on pardonne et dont l’on protège les manies. Celles et ceux qui n’ont pas le même engagement total et refusent le jeu perdent toute existence – les voilà, les véritables fantômes.
C’est pour son amour de la robe que Woodcock prétend avoir toujours refusé de se marier. Il préfère les mannequins-muses qui défilent et sont remerciées lorsqu’elles demandent plus d’attention – la sœur y veille – avec une robe de la grande collection, sorte de pension de retraite anticipée. Quand Woodcock emmène Alma dans son manoir de campagne, le soir de leur première rencontre, le seul acte de désir consiste à prendre les mesures de la nouvelle venue. Elle est médusée pendant qu’il jouit dans la concentration. Il la choisit parce que ses mensurations la font entrer dans le patron de son modèle idéal, ce que confirme la sœur arrivée peu après le déshabillage et notant les mesures.
Face au jeu concentré et crispé de Daniel Day Lewis, le personnage simple et naturel joué par la peu connue Vicky Krieps suscite une grande tendresse. Lorsqu’elle met en garde Woodcock tout en s’abandonnant (« whatever you do, do it carefully »), on s’insurge contre l’homme pour qui la relation sentimentale n’est qu’un instrument de création. Il l’humilie, par ses manières et sa position sociale dominantes.
Cependant, tendresse n’est pas candeur : Alma accepte l’humiliation, douloureusement, jusqu’à trouver sa propre manière d’humilier en retour. Le créateur a des moments de grande faiblesse, ventre à terre durant des épisodes psychosomatiques de plusieurs jours ; que l’acharnement au travail n’a pas contenu. La maladie est une impuissance : elle rend le dominateur tendre (« kiss me, my girl, before I’m sick »), c’est-à-dire ici, littéralement, l’inverse de la dureté, dans un retournement des rôles entre l’autorité martiale qui déchoit et l’innocence qui le recueille avec une jouissance apaisée.
L’aspect le plus authentique de Phantom Thread est la domination sexuelle. Elle se joue dans les positions sociales et l’affect mais jamais dans les corps, que l’on ne voit pas dévoilés, jamais enlacés, s’embrassant une seule fois. Pourtant, la tension est là. Le désir n’est pas dans les corps, mais dans la projection vers l’autre et en l’autre, qui porte la domination, d’autant plus forte qu’elle tourne à vide, sans assouvissement. Dans ce désir idéalisé, il n’y a pas un dominant d’un côté et un dominé de l’autre : la domination passe dans les deux sens, comme deux fils entrelacés.