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Wikimedia | CC BY 2.0
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La gauche face au défi migratoire

Dans de nombreux pays, les gauches radicales bénéficient de la déroute sociale-démocrate, mais font souvent face au même dilemme concernant l’immigration.

Si la gauche veut maintenir son engagement historique en faveur des plus désavantagés, elle ne peut se désintéresser ni des classes populaires, en partie hostiles à l’immigration, ni de ceux qui cherchent à fuir la misère et migrent dans l’espoir d’une vie meilleure. Or, à bien des égards, ces objectifs sont en tension – et cette tension traverse les gauches dans les pays riches.

Un électorat en fuite

Cette tension se joue dans un contexte de crise de la gauche dans de nombreux pays. Les électeurs semblent avoir perdu foi dans la capacité des partis sociaux-démocrates à transformer la société. Focalisation sur la croissance et le taux d’emploi (plutôt que sa qualité), pression sur les chômeurs, concessions aux entreprises : plus grand-chose ne semble permettre de distinguer avec netteté l’identité sociale-­démocrate. Dans une situation où les États sont en compétition les uns avec les autres pour séduire les grandes entreprises et garder leurs plus grosses fortunes, la fiscalité est nivelée vers le bas, privant les gouvernements de moyens d’action, en particulier dans le contexte de l’Union européenne, la rigueur budgétaire étant inscrite dans les traités.

À ce contexte économique s’ajoute la nouvelle concurrence des partis xénophobes. Tandis que beaucoup de ces partis combinaient un discours anti-immigration avec une attitude pro-marché, voire néolibérale, la tendance est désormais au « chauvinisme du bien-être », à savoir la combinaison d’une protection sociale relativement forte pour les nationaux et d’un rejet de l’immigration[1].

Si les partis sociaux-démocrates se montrent trop ouverts à l’immigration, sans parvenir à convaincre leurs électeurs des classes populaires des bienfaits de celle-ci (notamment comme réponse au vieillissement des populations autochtones), ils risquent de les voir filer vers un parti xénophobe. S’ils ne prennent pas suffisamment la défense de ceux qui souhaitent immigrer, ils perdent leurs électeurs de classe moyenne-haute au profit des écologistes ou de la gauche radicale[2].

Au-delà du clivage gauche-droite

Dans de nombreux pays, les gauches radicales bénéficient de la déroute sociale-démocrate, mais font souvent face au même dilemme concernant l’immigration. Elles disposent également du soutien d’un électorat mixte d’un point de vue socio-économique, une partie de celui-ci pouvant être tentée par un vote xénophobe. La stratégie consiste alors à déplacer l’attention vers d’autres thèmes, à ne pas trop politiser celui de l’immigration, ce qu’elles peuvent se permettre tant qu’elles ne gouvernent pas.

Toutefois, bon nombre de partis de gauche ont aujourd’hui abandonné la perspective ouvertement inter­nationaliste qui caractérisait autrefois le socialisme. Si bien que, sur la question de l’immigration, le clivage gauche-droite s’efface au profit d’un clivage « identitaire » opposant nationalistes (ou « localistes » puisque la nation n’est pas toujours l’unité de référence) et cosmopolites[3]. Au cœur de ce clivage repose la question de la préférence ou de l’absence de préférence morale pour les compatriotes, qui a des implications non seulement sur la question de l’ouverture à l’immigration, mais aussi de l’ouverture économique (par opposition au protectionnisme), la perception des institutions supranationales, ou encore l’aide au développement.

En raison de son passé inter­nationaliste et de son identité solidariste, la gauche va souvent prendre la défense des étrangers quand ils sont installés sur le territoire national, mais manifester une certaine ambiguïté quant à l’accueil de nouveaux immigrés (outre ceux qui ont droit au statut de réfugié, que la gauche ne remet généralement pas en question).

Quant à l’ouverture économique, à laquelle peut conduire une attitude cosmopolite, la difficulté pour la gauche, c’est qu’elle bénéficie essentiellement aux travailleurs hautement qualifiés et pénalise le plus souvent les travailleurs peu qualifiés qui voient leurs emplois menacés soit par les délocalisations, soit par l’arrivée d’une main-d’œuvre encore moins bien protégée et prête à travailler pour des salaires plus faibles.

La droite, par contraste, se montre généralement ouverte aux échanges économiques, mais restrictive quant à l’immigration. Idéologiquement, ce n’est pourtant pas une attitude évidente. En effet, du point de vue de la liberté individuelle et de l’efficacité économique, fortement valorisées par la droite, les frontières sont une entrave à la liberté de mouvement, à la croissance et à l’équilibrage de l’économie mondiale[4]. L’attitude la plus fréquente des partis de droite est donc souvent un compromis entre libéralisme économique et nationalisme de circonstance, ce dernier relevant surtout d’une stratégie électorale.

Il n’est toutefois pas exclu de voir apparaître à l’avenir une nouvelle droite plus franchement mondialiste, qui défendrait à la fois l’ouverture économique et l’ouverture à l’immigration, bouleversant davantage encore la division gauche-droite. Une gauche protectionniste ne peut plus se targuer de défendre les plus pauvres ; elle défend plutôt les plus pauvres de son pays, comme le revendique par exemple de façon décomplexée le mouvement Aufstehen en Allemagne[5]. Une telle gauche ne cherche plus à se distinguer du concurrent xénophobe sur la question de l’immigration, mais par une critique plus franche du capitalisme, afin de regagner le soutien des classes populaires.

Concilier les solidarités ?

Pour les gauches qui refusent d’emprunter cette dernière voie et d’abandonner les plus désavantagés du monde au profit des nationaux, le grand défi pour l’avenir consiste à réconcilier la défense d’un État social réellement protecteur (contre la droite) et la solidarité transnationale (contre les partis xénophobes). La bonne nouvelle, de ce point de vue, c’est qu’il semble que plus les citoyens se sentent protégés, moins ils se sentent existentiellement menacés, plus ils font généralement montre d’ouverture aux échanges internationaux et à l’immigration[6].

Ces deux objectifs sont donc compatibles à long terme, mais une série de questions difficiles se pose à court terme. Le premier moyen d’action consiste à se focaliser sur les causes des migrations sud-nord. La voie de l’aide au développement et de la lutte contre le réchauffement climatique (source importante d’émigration) est de nature, sur le long terme, à réduire les mouvements migratoires sans usage de la force. On peut toutefois se demander si un gouvernement de gauche, dans l’attente d’un monde meilleur où personne ne se sentirait forcé de migrer pour vivre décemment, peut se contenter ­d’efforts de ce type (probablement insuffisants, surtout si les autres pays riches ne changent rien) et se désintéresser du sort de ceux qui fuient la misère.

Dans cette perspective, un parti ou gouvernement de gauche pourrait faire le pari de l’hospitalité maximale pour réduire les inégalités mondiales. Il faudrait rassurer les électeurs des classes populaires se sentant menacés par l’immigration, et chercher à convaincre un maximum d’électeurs, toutes classes confondues, par un discours solidariste fort.

Cette approche se heurtera inévitablement à la question du coût. En effet, si les conséquences économiques des migrations, actuellement, dans les pays de l’Ocde, sont nulles ou légèrement positives[7], c’est notamment en raison du fait que ces pays accueillent surtout une immigration qualifiée. Si l’on ouvrait davantage nos frontières aux travailleurs peu qualifiés, un plus grand nombre d’immigrés dépendrait – le temps de s’insérer dans le marché de l’emploi – d’aides sociales, ce qui exigerait un accroissement du budget de la protection sociale, déjà sous pression.

En raison de ces contraintes et des défis de l’immigration pour la cohésion sociale[8], une politique d’accueil maximal et généreux ne sera sans doute pas une politique de frontières ouvertes. Elle pourrait consister à ouvrir une voie légale pour l’immigration économique par le biais de permis de résidence permanente attribués par une loterie afin de réduire la discrimination migratoire et d’accueillir aussi les plus désavantagés. Ce faisant, la position de gauche sur l’immigration se différencierait davantage – comme une attitude essentiellement solidariste.

Accueillir plus ou mieux ?

Pour réduire le coût de l’immigration, certains chercheurs suggèrent de limiter (temporairement) l’accès à la protection sociale des immigrés légaux[9]. Cela permettrait à la fois ­d’accueillir davantage de personnes et de les inciter à immigrer là où il est plus aisé de trouver du travail (plutôt que là où la protection sociale est la plus généreuse).

Certains chercheurs suggèrent de limiter (temporairement) l’accès à la protection sociale des immigrés légaux.

Cette option ne manque évidemment pas d’interpeller. On accepterait donc des citoyens de second rang, jouissant de droits réduits ? Oui, répond Branko ­Milanovic, un des promoteurs de l’idée, car l’option alternative (accueillir peu, mais bien) n’est égalitaire qu’en apparence. Certes, les personnes ayant immigré jouissent alors des mêmes droits que les autres citoyens, mais ceux qui ont la chance de jouir de ces droits sont largement et injustement privilégiés par rapport à ceux qui restent bloqués aux frontières, voire périssent en Méditerranée.

Cette option (accueillir moins bien, mais beaucoup plus) n’est toutefois acceptable que si la limitation des droits des immigrés va effectivement de pair avec une augmentation significative des permis de résidence, voire une libre circulation totale. Or il existe un risque important qu’une large portion de l’électorat des pays riches et des partis opportunistes et peu soucieux de solidarité soient tentés, puisqu’une réduction des droits est admise, ­d’accueillir moins et moins bien. En ce sens, maintenir l’égalité de tous devant les droits fondamentaux joue un rôle de garde-fou contre les abus. Il est néanmoins souhaitable de garder à l’esprit les limites de cette égalité de façade.

Aucune issue facile ne se dégage pour la gauche. Si la promotion de l’État social et de l’ouverture mondiale, de la solidarité nationale et transnationale peuvent aller de pair, la conciliation de ces objectifs sera vraisemblablement le grand défi de la gauche au xxie siècle.

[1] - Voir Cass Mudde, Populist Radical Right Parties in Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

[2] - Sonia Alonso et Saro Claro da Fonseca, “Immigration, Left and Right”, Party Politics, 18 (6), 2012, p. 865-884.

[3] - Certains caractérisent plutôt ceci comme un clivage entre société ouverte et fermée (Guy Michelat et Vincent Tiberj, «  Gauche, centre, droite et vote. Permanence et mutation d’une opposition  », Revue française de science politique, vol. 57, no 3, 2007, p. 371-392 ; Gérard -Grunberg, «  Le clivage gauche-droite est-il dépassé ?  », Telos, 9 juin 2017).

[4] - Voir, par exemple, Bas van der Vossen et Jason Brennan, In Defense of Openness: Why Global Freedom is the Humane Solution to Global Poverty, Oxford, Oxford University Press, 2018.

[5] - Thomas Wieder, «  En Allemagne, l’émergence d’une gauche antimigrants  », Le Monde, 3 septembre 2018.

[6] - Alain Noël et Jean-Philippe Thérien, “Public opinion and global justice”, Comparative Political Studies, vol. 35, n° 6, 2002, p. 631-656 ; Ronald Inglehart et Pipa Norris, “Trump and the populist authoritarian parties: the silent revolution in reverse”, Perspectives on Politics, vol. 15, n° 2, 2017, p. 443-454.

[7] - Frédéric Docquier, Çağlar Ozden et Giovanni Peri, “The labour market effects of immigration and emigration in OECD countries”, The Economic Journal, n° 124, 2014, p. 1106-1145.

[8] - Voir Keith Banting et Will Kymlicka (sous la dir. de), The Strains of Commitment: The Political Sources of Solidarity in Diverse Societies, Oxford, Oxford University Press, 2017.

[9] - Voir, notamment, Branko Milanovic, Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, trad. par Baptiste Mylondo, Paris, La Découverte, 2019.