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Face à une Chinamérique illibérale, une nécessaire réorganisation du politique

Au plan international, l’année 2025 offre de quoi faire un véritable best-of des déclarations actant le triomphe d’une politique mondiale du ressentiment. La convergence inédite de la Chine, la Russie et les États-Unis place l’Europe au cœur des clivages.


Le « wrapped 2025 » de la plateforme suédoise de musique en ligne Spotify (donnant la liste des morceaux, albums et auteurs les plus écoutés par ses utilisateurs) consacre, à la première place pour la France, le rappeur marseillais Jul, à qui l’on doit notamment les mots suivants : « J’ai rien à leur envier. C’est eux qu’ont pas géré. […] J’suis un peu rancunier, j’ai du mal à pardonner1 ». Voilà qui pourrait assez bien résumer 2025 en matière géopolitique : la rancune narcissique comme vecteur stratégique.

Si l’on devait donc identifier la playlist des contenus langagiers les plus représentatifs à l’international de cette histoire en marche du « nihilisme », au sens nietzschéen d’une politique mondiale du ressentiment, on pourrait dresser un top 3 qui contiendrait les titres suivants.

En première place, ex aequo avec lui-même : Donald Trump, l’homme dont la présidence symbolise le harcèlement décomplexé. Représentant éminent d’une « décivilisation des mœurs » dont les élites se font le triste exemple, le président américain a qualifié de « cochonne » (« piggy ») une journaliste pour éviter de répondre à une question sur sa compromission possible dans l’affaire Epstein (quand on connaît l’attention aux détails de Kubrick, on se doutait que son film Eyes Wide Shut, sorti en 1999, n’était pas qu’une fiction), et désigné Ilhan Omar, représentante démocrate au Congrès américain, du terme de « ordure » (« garbage ») du fait de ses origines somaliennes. Ce n’est pas un hasard si ce qui est probablement la meilleure série de l’année, Adolescence, raconte l’histoire d’un adolescent intoxiqué par la rhétorique masculiniste et miné par l’insécurité psychologique. Mais que cet air nauséabond du temps trouve à s’exprimer au plus haut sommet, cela traduit un monde désinhibé où le pouvoir se défaisant des faux-semblants de la culture et de la politesse peut s’exprimer dans toute sa morgue carnassière.

En deuxième position des déclarations des élites politiques incarnant les valeurs diplomatiques du dialogue au service d’un ordre international pacifique et civil, on pourrait placer les propos du consul chinois à Osaka, Xue Jian, déclarant à l’adresse de la nouvelle première ministre du Japon, Sanae Takaichi : « Si tu mets ton sale cou là où il n’a rien à faire, il va se faire trancher net. T’es prête à ça ? » De tels mots, mêlant le machisme au sadisme, feraient presque passer Trump pour courtois. La première dirigeante du Japon avait osé suggérer qu’un blocus chinois de Taïwan incluant des navires de guerre chinois pourrait menacer la sécurité du pays : quand on sait que plus de 40% du commerce maritime japonais passe par une mer que Pékin voudrait nationaliser, l’inquiétude semble légitime. On pourra trouver « rassurant » que les propos du diplomate sont sans doute moins misogynes que simplement irrédentistes. En effet, la Chine, plutôt que de désavouer son représentant, a poursuivi sa stratégie de harcèlement jusqu’à l’ONU pour lui donner une légitimité juridique : le droit international semblant exiger, pour Pékin, qu’un pays refuse de se protéger si son territoire est touché par une guerre affectant deux États voisins…

En troisième position, pour son sens du comique qui permet d’alléger ce tableau un peu sombre, nous pourrions citer le président russe Vladimir Poutine disant en septembre 2025 que « la Russie n’a jamais eu – et n’aura jamais – l’intention d’attaquer qui que ce soit. » Ce qui semble adéquat si l’on considère que tout ce que la Russie touche devient no man’s land et que, d’ailleurs, « personne » n’est attaqué quand l’autre est déshumanisé au point où Medvedev pouvait affirmer, de façon révulsante, en novembre 2022 : « diverses espèces de cafards qui se sont reproduites dans l’insectarium de Kiev menacent constamment de “retourner en Crimée”. » Reprendre les termes nazis de la « vermine » (Kafka l’avait vu venir) pour justifier la « dénazification », il fallait oser… Étant donné que Poutine n’a jamais autant répété ne pas vouloir envahir l’Ukraine qu’en janvier 2022, un mois avant l’attaque sur Kyiv, est-ce être « va-t’en-guerre » que d’avoir des doutes quand il déclare que « la Russie n’a pas l’intention d’attaquer l’Europe » ? Car il y a un hic : où se situe la frontière de l’Europe pour l’ancien fonctionnaire du KGB, avant ou après la Pologne ?

Où se situe la frontière de l’Europe pour l’ancien fonctionnaire du KGB, avant ou après la Pologne ?

Comme il est loin le temps de 1945, l’ère œcuménique d’une « géopolitique du pardon »… Une époque portée par la réconciliation franco-allemande d’où émergea cette utopie européenne, libérale et progressiste, devenue l’ennemi numéro un du ressentiment sino-russo-américain. Plus aucun doute n’est permis après la parution de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis qui se donne pour objectif de « cultiver les résistances à la trajectoire européenne à l’intérieur de chaque nation », par le soutien aux divers mouvements nationalistes. Que l’appel d’Elon Musk sur X à « abolir l’Europe » soit liké par Medvedev le dit tout aussi bien. Le peuple ukrainien est le bouc émissaire idéal d’une « Chinamérique » illibérale : ni Pékin ni Washington ne veulent d’une défaite de Moscou qui renforcerait Bruxelles. La politique doit se réorganiser autour de ce partage simple : non plus gauche ou droite, mais pro- ou anti-Europe. Une alliance sacrée est nécessaire, en France et dans l’Union, contre les partis qui font le jeu d’un G2 néo-occidentaliste, occidentalisme positif et négatif se réunissant dans cette volonté d’en finir avec l’Europe des Lumières et de la Renaissance, d’en finir avec l’épistémè du visible et du vrai qu’elle symbolisait.

 

  • 1. Extrait de la chanson « Par intérêt ».