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Alain Juppé : d’un moment à une saison

octobre 2016

#Divers

Jamais élection présidentielle n’a été préparée avec un tel luxe dramaturgique : pour la première fois en effet trois partis, le Ps, les Verts et Les Républicains, satisfont à l’exigence démocratique d’organiser des primaires ouvertes. Et, phénomène inédit, le parti au pouvoir lui-même impose cette obligation au président sortant, s’il souhaite se représenter. Pourtant, jamais l’issue n’a été annoncée si longtemps à l’avance, ni son pronostic consolidé avec une telle régularité : Alain Juppé, en tête depuis près de deux ans, accroît son avance dans les sondages de primaire, dépasse Marine Le Pen dans ceux du premier et évidemment du second tour.

Ce premier paradoxe, narratif, en recèle un second, affectif : le surcroît de pessimisme des Français par rapport aux autres nations, identifié depuis longtemps dans diverses enquêtes sur le bonheur, a encore augmenté dans les dernières années, selon une enquête de France Stratégie, qui déplore ce décalage de perception avec une réalité objective moins sombre[1]. Et pourtant, ce biais « dépressif[2] » paraît s’accommoder aisément d’une dynamique en faveur du chantre de l’« identité heureuse ».  

Gagner la primaire avant la primaire

La réponse au premier paradoxe est que les primaires obéissent à une logique d’anticipation, qui produit moins de rebondissements que de confirmations, du moins pour les primaires de l’opposition. On a pu l’observer chez les socialistes, lors de la préfiguration de primaires ouvertes (à des adhérents à petit prix et de dernière minute), gagnées en 2006 par Ségolène Royal, comme en 2011 pour François Hollande. En noyant les militants au sein des sympathisants, elles anticipent la bataille au centre du second tour et favorisent les candidats modérés.

En substituant aux appareils et à leurs courants (capables de combinaisons inattendues)  l’émergence de personnalités, les primaires poussent ces personnalités à s’affirmer, à « tuer le match » avant la campagne. Et, de fait, Hollande comme Royal avaient course gagnée avant la campagne de la primaire. Il existe à ce jour une loi qui apporte le trophée à celui qui construit son ascendant, en extériorité au leadership du parti, entre six et dix-huit mois avant le vote de la primaire.

Une personnalité, une position et un art

Juppé a sans doute tiré profit de ces précédents. La seule différence entre la configuration actuelle et les précédentes est que la bataille décisive au centre se joue dès le premier tour, la qualification du Fn tuant le second tour. Comme Hollande en 2011, Juppé a su montrer qu’après des années d’ambition rentrée ou contrariée, il était prêt. Il n’était pas le seul, ni même le premier à droite, à souhaiter faire cette démonstration. François Fillon poursuivait le même objectif et avait noirci des pages de programme. Mais la disponibilité et la capacité attendues d’un président de la Ve République sont d’une nature plus intime. Fillon a jeté le doute sur sa personnalité en zigzagant entre la revendication de sérieux et l’anathème revanchard contre son ancien patron. Juppé a su convaincre qu’il avait tordu le cou à son penchant à l’arrogance, qu’il était devenu un homme d’écoute et avait, dans tous les sens, purgé sa peine.

Si le programme est en effet assez secondaire pour différencier les candidats de la primaire de droite et du centre, l’autoportrait ne suffit pas. Ou du moins, il doit être suivi d’un positionnement dans l’espace politique. Très tôt, Juppé a fait le pari que l’impopularité record de Hollande n’induirait pas nécessairement une aspiration à une alternance dure, du moins sur le plan économico-social. Il a donc choisi de reprendre les mesures de son camp en les minorant : un peu moins de coupes budgétaires, de coups de rabot dans les prestations sociales ou les effectifs de fonctionnaires, une dégressivité plus lente des allocations chômage, moins d’agressivité contre les syndicats. Au centre donc, c’est-à-dire au départ avec un risque réel d’être marginalisé par un coup de balancier à droite, aussi fort que le rejet de Hollande. Mais les circonstances l’ont servi en révélant, à l’occasion de la loi El Khomri, le potentiel de raidissement de la société à l’encontre de mesures libérales. L’espérance, et la nécessité, assises  sur des enquêtes d’opinion récurrentes, d’attirer des voix de gauche privées de candidat au deuxième tour, ont aussi conforté cette position d’amortisseur du coup de barre inévitable à droite.

A la pertinence de ce grand choix, le pré-candidat Juppé a ajouté une habileté dans l’art de la guerre. Le travail d’artillerie contre son principal concurrent a d’abord été laissé aux autres concurrents – et ni Fillon, ni Copé ne s’en sont privé – à son avantage et nullement au leur. Son allié Bayrou a pu également menacer de poursuite pour « forfaiture » l’ex-président, accusé par Patrick Buisson d’avoir protégé les casseurs lors des manifestations contre le Cpe. Juppé lui-même n’avait plus qu’à déployer une bénignité désarmante, à peine émaillée de quelques piques lapidaires, qui n’assourdissent pas, mais s’installent. Contre Sarkozy surtout : « en matière judiciaire, mieux vaut avoir un passé qu’un avenir », la « nullité »  du débat sur le burkini, ou contre Fillon qui aurait abusé de la vodka. On retrouve dans son choix de rares mesures de durcissement sécuritaire, comme le rétablissement de la double peine, le même art de l’attaque latérale contre son rival, qui l’avait supprimée.

L’orchestration des ralliements centristes à la veille du premier débat télévisé a confirmé sa maîtrise globale du jeu.

La colère vaincue par l’anxiété

La vraie surprise est la résilience de la position centriste adoptée par Juppé sur le domaine « régalien ». La succession des attentats terroristes a porté au premier plan des préoccupations les questions d’identité, d’immigration et d’islam, et rapproché sur ce terrain les opinions de droite et d’extrême-droite.

Des enquêtes comme celle de l’Institut Montaigne ont avivé l’inquiétude sur l’ampleur du soutien à la charia chez les musulmans de France[3]. Nicolas Sarkozy aurait dû bénéficier de la préemption qu’il avait opérée sur ces sujets depuis longtemps, ainsi que de la rencontre entre ses nouvelles propositions radicales contre le regroupement familial et pour la réclusion des « fichés S ». De fait, il a enregistré une légère remontée jusqu’au moment où il a été rattrapé par ses affaires judiciaires. Mais sa perte de crédibilité personnelle n’explique pas à elle seule l’ascendant maintenu de son rival. La remontée sarkozyste avait déjà été endiguée par le maire de Bordeaux, qui s’était contenté de préciser que « l’identité heureuse » était un objectif et non un constat et avait laissé Hollande mener le combat idéologique en défendant l’Etat de droit et « l’idée de la France » contre son identité.

Comment Juppé a-t-il préservé son avance en se maintenant à contre-courant de son électorat sur le premier sujet de clivage avec la gauche ? On ne peut pas l’expliquer simplement par la prudence électorale de l’opinion de droite, car Sarkozy dispose lui aussi d’une marge d’avance sur Hollande, moindre que celle de Juppé, mais suffisante pour l’assurer d’une présence au second tour et d’une victoire contre Le Pen. La prudence dont il s’agit est plus profonde. Sarkozy se décrit lui-même comme le « porte-parole de la colère des Français », le seul capable de la canaliser en l’exprimant. On peut déduire de son recul qu’une partie du peuple de droite partage cette colère, mais ne la considère pas comme bonne conseillère. Dans une situation anxiogène, elle accroît sa peur et Juppé n’a pas hésité à le souligner en pointant le risque de « guerre civile » qu’entraîneraient les propositions de son concurrent. Cette dissonance entre la pensée et le choix d’action n’est d’ailleurs pas propre à la droite, si l’on en croit les propos tenus par Hollande sur « le problème posé par l’islam ».

Juppé a réussi à capter ce moment où le pessimisme de l’intelligence fait sa place à un optimisme de la volonté, à moins qu’il ne s’agisse d’un simple exorcisme rhétorique, d'un refuge dans le vote "vintage". Pour que ce moment se prolonge en saison de la confiance reconquise, il faudra plus que la reconstruction de la stature présidentielle, qu’il semble avoir réussie dès la primaire. La méthode du tri par sélection, dans le corpus des changements proposés par la droite, des mesures les plus douces n’y suffira pas. Pour dissiper la confusion des idées et des sentiments, qui produit aujourd’hui une adhésion forte à ce conservatisme pragmatique, un renouvellement des problématiques sera sans doute nécessaire.

Michel Marian



[1] Voir Lignes de faille. Une société à réunifier, octobre 2016 (www.strategie.gouv.fr).

[2] Voir « Les Français sont d’insondables pessimistes », éditorial du Monde du 10 octobre 2016.

[3] Hakim El Karaoui, Un islam français est possible, Institut Montaigne, septembre 2016.