Félix Imhof © UNIL
Félix Imhof © UNIL

« C’est ce qu’on tait qui a de la voix »

La poète et traductrice vaudoise a accordé à Esprit un long entretien dans lequel elle précise à la fois son rapport à la poésie et sa relation à Philippe Jaccottet, œuvre et repère sur lesquels elle veille infatigablement.

Entretien avec Nicolas Dutent et José-Flore Tappy

Quand et comment avez-vous rencontré l’œuvre de Philippe Jaccottet, œuvre dont vous êtes devenue une patiente et fidèle gardienne ?

J’ai découvert la poésie de Philippe Jaccottet quand j’avais 17 ou 18 ans, bien avant de faire de la littérature mon métier. Lycéens, nous lisions Aragon, Éluard, Breton, Char, Saint-John Perse… La découverte des poèmes d’Airs (1967), dans les années 1970, a été une révélation. J’écoutais Bob Dylan et Joan Baez, je rêvais d’un ailleurs pacifique, d’un retour à la nature. Tenir dans mes mains ce petit volume, plein de blancs, d’espace, de silence autour des mots et qui parlait d’amour, a représenté une sorte d’idéal en poésie et une forme de révolution.

La poésie que nous lisions rimait avec une certaine hauteur de voix, une abondance d’images, de métaphores, d’allégories, et une confiance inconditionnelle dans le langage capable de changer la société et de parler aux foules. Dans Airs, nous entendions un timbre plus nuancé, doux mais ferme, qui semble s’adresser au lecteur en le tutoyant, une voix sans micro, prise dans des contradictions et qui tâtonne… conduisant la poésie tout près de la conversation. La poésie tout d’un coup marchait pieds nus.

Qu’est-ce qui, dans cette poésie, vous a d’emblée émue et durablement retenue si on en juge par l’attention que vous lui prêtez et dont la direction de la Pléiade Jaccottet constitue l’acmé1 ?

Je dirais son apparente simplicité, c’est-à-dire une manière assez directe et accessible de formuler des questions existentielles profondes. Et puis une cadence, un pas, cette foulée sur la page qui avance d’approximation en approximation, au rythme d’hypothèses toujours reprises et corrigées. Une prédilection aussi pour la note, le fragment, l’instantané ; une sorte de « journal du regard », comme si le texte compact et canonique avait quelque chose de trop péremptoire.

À la librairie Kléber, à Strasbourg, où l’on m’avait invitée à présenter le volume de la Pléiade, un étudiant est venu vers moi à l’issue de la rencontre et m’a dit : « J’aime cette poésie parce qu’elle laisse une place au lecteur. » Comment dire mieux ? Oui, c’est une poésie qui crée du lien et qui s’adresse à quelqu’un. Jaccottet nous prend avec lui et suscite l’échange.

Il y a plus de vingt ans déjà, vous supervisiez la correspondance entre Philippe Jaccottet et Gustave Roud, suivie par celle qu’il entretenait avec Giuseppe Ungaretti. Vous avez orchestré une nouvelle correspondance, celle avec Maurice Chappaz2. Comment seriez-vous tentée de décrire l’usage que Jaccottet faisait de cette forme, la correspondance ? S’agit-il d’une manière de continuer de douter, d’un moyen d’étirer l’amitié, d’une façon de parfaire et de préciser aussi son activité de critique ?

Rares sont les correspondances qu’il a souhaité voir publiées. Les trois que vous citez sont des amitiés électives, au long cours, où le travail littéraire et l’œuvre poétique occupent une grande place. À chaque fois, une relation se noue, dans laquelle Jaccottet va préciser les choix poétiques qui sont les siens et construire au contact d’autrui sa propre pensée. La correspondance avec son compatriote Maurice Chappaz est à cet égard exemplaire. Ces lettres témoignent d’une amitié inattendue entre deux tempéraments totalement opposés, nourrie par leurs différences autant que par leurs similitudes. Ouvert à cette altérité, Jaccottet accueille l’œuvre de Chappaz avec une attention généreuse et s’attache à la faire connaître par de nombreuses lectures critiques dans la presse suisse et dans La Nouvelle Revue française.

Passeur de poésie entre la Suisse et la France, Jaccottet porte une inlassable curiosité pour ses contemporains, commente leurs œuvres, fait circuler les livres et les voix. Parler d’un livre n’est jamais pour lui l’occasion d’anecdotes personnelles ou de confidences ; il s’en tient à l’écoute des textes. Assumant un point de vue subjectif, Jaccottet offre une résistance aux auteurs, ne craignant pas d’ouvrir une discussion qu’il ne referme jamais. Il admire, s’enthousiasme, mais garde son indépendance et n’hésite pas à formuler des réserves. Ce faisant, il livre aussi quelques clés essentielles de sa propre démarche poétique. Partisan d’une poésie sans exaltation ni effets de style, il anticipe les dangers qui guettent un poète dans sa maturité, menacé par ses compétences et son savoir-faire. Il plaide – contre la virtuosité – pour la modération, et lie étroitement l’éthique et l’esthétique.

Ce qui frappe, dans cette correspondance, c’est une sorte de bienveillance triomphante. Elle culmine au point de transcender les différences, de dominer les différends d’ordre littéraire, profonds parfois. L’un s’exclame là ou l’autre murmure. Les images de l’un cognent, celles de l’autre caressent. En quoi leurs poétiques et leurs conceptions de la poésie diffèrent ? Par-delà la temporalité et la géographie, communes, est-ce la passion et l’exigence littéraires qui les réunit ?

Je dirais surtout leurs différences. Dès leurs premiers recueils, en 1946, Chappaz célèbre avec une grande fraîcheur la beauté de la femme et la liberté, à la manière d’un Éluard ou d’un Breton, alors que Jaccottet se bat avec ses ombres. Ces accents juvéniles chez Chappaz, sa capacité d’émerveillement et sa vitalité existentielle sont des réconforts salutaires pour Jaccottet, lui qui, tout jeune déjà, est hanté par la violence du monde. En retour, Jaccottet offre à Chappaz une oreille attentive et va jouer pour lui, en poésie, un rôle de boussole. Il l’oriente, le conseille, le met en garde contre ses propres emballements ou certaines postures stylistiques qui sentent l’artifice. Chappaz ne s’en offusque jamais. Il prend ces critiques comme des marques d’estime. Il n’y a entre eux ni jalousie ni rivalité.

De culture protestante, Jaccottet reste très retenu, mesuré, discret ; prudent dans ses audaces et toujours prêt à l’autocritique. Façonné par la foi et la liturgie catholique, Chappaz ne craint pas l’enthousiasme ni l’exaltation, et incarne ses émotions – désirs, joie, colères – dans une prose chatoyante, d’une sensualité heureuse. Un tel contraste suscite entre eux, à distance, un échange roboratif, stimulant pour l’un et l’autre.

Cela dit, d’autres choses les rapprochent : une grande attention au monde réel et un rapport à la nature très sensuel. Tous deux arriment leur poésie à une perception empirique de la vie, reliant étroitement expérience sensible et réflexion. Tous deux signent aussi des textes hybrides au confluent des genres et des registres, pour l’essentiel des textes autobiographiques, à visée je dirais morale, ou philosophique pour Jaccottet, plus contestatrice pour Chappaz.

Il est intéressant, émouvant même, de constater que la proximité s’accomplit et s’épanouit ici dans l’éloignement. « La distance est aussi un lien radieux », lit-on… On a l’impression qu’ils s’écrivent comme on se serre la main. Jaccottet l’écrit sans ambages : « Malgré nos natures si différentes, je me sens très proche de vous. » Dans une ultime lettre, Chappaz est capable de confier à ce dernier qu’il a « réussi et raté sa vie en même temps » et que « parmi les candidats à l’écriture, il en est très peu qui ont été plus honnêtes » que Jaccottet.

C’est que Jaccottet comme Chappaz partagent une même condition d’excentrés, pour qui l’éloignement n’est pas un obstacle susceptible d’altérer l’amitié. Tous deux se sont construits loin du milieu franco-français dominant. Par son œuvre de poète mais aussi de traducteur, Jaccottet a toujours traversé les frontières – et entretenu, aussi bien avec la Suisse romande, quittée juste après la guerre, qu’avec Paris, dont il a vécu éloigné, des liens à la fois souples et libres. Chappaz, lui, traverse les frontières identitaires de son propre pays en dénonçant un Valais livré aux promoteurs immobiliers. Il se mettra à dos toute l’institution politique, faisant du Valais l’archétype d’une terre universelle, une terre promise d’inspiration biblique, aussi ancestrale et chargée d’inconscient collectif que peuvent l’être dans son imaginaire l’Inde, la Provence, l’Espagne, la Russie… Cette commune appartenance à une minorité les rapproche.

Ce dont il est grand temps de parler à présent, c’est de votre poésie. Une poésie dont ce même Jaccottet faisait remarquer, en ouverture de ce beau recueil qu’est Hangars3, qu’elle « retourne la peur en combativité, désarme un instant l’ennemi, affirme d’autant plus fermement la lumière que la nuit est plus dangereuse ». Comment cette sentence, cette proposition plutôt, résonne-t-elle chez son destinataire, vous ?

Elle me touche beaucoup de la part de Jaccottet, lui-même si soucieux de mesure et de modération… preuve de sa grande ouverture d’esprit. Et je me reconnais bien dans cet affrontement, ce duel avec moi-même. Lorsque j’ai dédié la première partie du recueil Terre battue4 à la femme de Loth, figure d’une nostalgie poignante qui lui coûte la vie, c’est la dualité de cette allégorie qui m’a saisie. Fuyant Sodome en feu, Loth et sa femme sont un peu les deux parts de soi-même : le premier marche droit devant lui, la seconde se retourne pour regarder derrière elle ce qu’elle abandonne, meurtrie par la perte et s’accrochant au passé. Comment ne pas s’identifier à l’un et à l’autre ? Écrire est chaque fois pour moi une tentative de coordonner, de relier par les mots ces parts de moi qui me déchirent, de les écouter et de les transformer. Henri Michaux a cette étonnante formule : « Je suis né troué. » Je pourrais, en la variant un peu, en reprendre l’image : écrire, c’est me tenir en équilibre sur des morceaux de moi-même qu’il faut sans cesse réconcilier.

Cela fut-il un obstacle ou, au contraire, un tremplin d’être lue par un des plus grands poètes contemporains et un lecteur non moins capital ?

Nous n’avons guère échangé avec Jaccottet sur ma propre poésie. Je crois qu’il avait une réelle estime pour mon travail, mais la pudeur et la réserve le retenaient de m’en parler de manière explicite. Il me l’aura témoignée autrement. Surtout, je ne me suis jamais sentie redevable et ne lui demandais pas conseil. J’ai davantage été marquée par une grande voix féminine de la poésie suisse romande, celle d’Anne Perrier. C’est elle qui m’a accompagnée, encouragée, et m’a donné confiance. Jaccottet n’a donc été ni un obstacle ni un tremplin – plutôt, je dirais, un repère… je me suis adossée à sa voix, à son exigence, à ce souci de toujours défendre son indépendance vis-à-vis des pressions extérieures, sociales ou éditoriales. Par le refus des compromissions, celui aussi de n’appartenir à aucune école, aucun courant en poésie, sans concessions avec lui-même jusque dans ses moments de doute, de vacillements, Jaccottet offre un exemple d’intégrité morale en poésie, comme on peut la trouver dans la littérature italienne chez un auteur plus politique, Erri de Luca. Sa poésie reste pour moi une orientation ; un cap à tenir quand soufflent des vents contraires.

Il y a, dans votre poésie, quelque chose qui interroge et s’interroge. Les formules interrogatives sont nombreuses. Écrire un poème, est-ce adresser une question au lecteur aussi bien qu’à vous-même ?

À moi-même d’abord, comme une mise en mouvement. Au moment d’écrire, je n’ai en tête ni destinataires ni destination, à peine un sujet. Sans projet, je laisse longtemps les choses se déposer en moi ; et c’est presque à mon insu que des bribes de perceptions, de sensations accèdent au langage. Je me mets alors à noter, sur n’importe quel support, sans plan ni méthode, parfois durant plusieurs années… S’accumule peu à peu tout un matériau désorganisé, sauvage, incontrôlé. Comme une semi-conscience qui viendrait s’archiver sous mes yeux et sur laquelle finalement je vais travailler. J’avance au fond de manière assez irrationnelle, sans savoir ce qu’il en adviendra. Brouillons, ratures, corrections, tout doit rester visible jusqu’au dernier moment. Une sorte de palimpseste infini… Ces couches successives, ces strates m’enveloppent d’une espèce de brouillard. Il s’agira de traverser toute cette opacité pour y voir clair. Poser des mots comptés, pesés, m’aide à me ramasser et à décanter ma pensée. J’ai toujours en moi cette image de l’Homme qui marche de Giacometti. Figure debout, en bronze, mais on la dirait faite de terre, de boue, arrachée à la nuit et à la poussière. Aimantée par une force invisible, comme suspendue à une question qui l’appelle, elle avance sans appui, sauf le socle. Le socle, pour moi, ce sont les mots.

« Redonner vie aux ombres mortes. » Ce vers de vous ne contient-il pas votre projet poétique ? Hier est-il à la fois une hantise et une aubaine ? « L’arrière / parfois seule chance / pour demain », écrivez-vous dans Trás-os-Montes5. La poésie : un peuple de fantômes, un royaume d’échos ?

Je dirais plutôt un « territoire ». Elle est vaste, notre géographie intérieure, tellement accidentée aussi et pleine d’écueils ! La poésie me permet d’arpenter ces banlieues, ces terrains vagues qu’on porte en soi. De visiter – ou de revisiter – l’immense chambre d’échos que l’on est pour soi-même. C’est une plongée dans l’obscur, à l’écart de toute vie sociale. La mémoire en fait partie, une mémoire souvent insoupçonnée qui travaille notre présent et mérite d’être entendue. Le passé n’est pas une page révolue, qu’on tourne pour aller plus loin, mais une page à venir, si on y puise l’énergie de remonter à la lumière. Il faut sauver nos « fantômes » de l’effacement. Leur rendre cette force vitale qui nous lance en avant. Quand j’écris, je me relie à des présences disparues. Les mots permettent de donner une seconde chance à ce qu’on a perdu.

Comme un musicien se contenterait de ne jouer que les plus belles notes, vous privilégiez l’économie, l’éclair, l’affûté, le coupant. « La force de la pierre, la sécheresse de l’os, le tranchant du fer. » Avant ce résultat, au moment d’écrire, vous sentez-vous en harmonie ou en confrontation avec le poème, les êtres, les paysages, les choses ? Écrire, pour vous, est-ce faire la paix avec le réel ou entrer, au contraire, en conflit voire en guerre avec lui ?

D’une certaine manière, c’est aller contre moi-même. Par exemple les images : elles s’imposent à moi de manière irréfléchie et lancent l’écriture. Mais aussitôt je m’en méfie. Certaines semblent originales alors qu’elles sont convenues, et le mouvement qu’elles induisent est court, elles fixent l’imaginaire au lieu de le relancer. Et puis un livre s’écrit contre le précédent, au risque sinon de s’imiter, de surjouer ce qu’on a déjà fait.

Si j’ai longtemps cherché, surtout dans mes premiers recueils, la densité, le tranchant de l’expression, c’est qu’ils s’accordaient aux paysages qui me sont chers, arides et frustes. Ces paysages méditerranéens brûlés par la lumière n’ont rien de paradisiaque, ils peuvent même être hostiles et suscitent une réponse forte, une résistance. Il me fallait un certain langage pour dire cela, une frugalité nerveuse, qui tienne le dehors en respect.

En revanche, dans Tràs-os-montes, mon dernier recueil, j’ai imaginé une forme moins elliptique, une forme qui embrasse plutôt qu’elle martèle. Je me suis tournée naturellement vers la ponctuation, qui lie, articule, pour déplier les choses plus patiemment. Pour la première fois je crois, dans mon travail, la relation humaine l’emporte sur le paysage. Je me devais de chercher une phrase moins brusque, moins lapidaire. Il m’aura fallu beaucoup de temps, d’années pour passer au « tu » et dialoguer avec l’intime. Peut-être est-ce un effet de l’âge : on est moins dans l’indignation et la revendication que dans le lien, et parfois l’apaisement…

Vous semblez, vis-à-vis du lyrisme, dans une position claire-obscure, médiane, ouverte disons. Vous semblez à la fois à distance de lui et proche de lui, vous paraissez lui résister et lui céder à la fois…

Mon travail consiste essentiellement à ne pas me raconter, chose très difficile… Par exemple, je cherche longtemps ce que je ne vais pas dire. C’est ce qu’on tait qui a de la voix. Comment dire le particulier – mais pas le privé ? écarter l’anecdotique sans se trahir ? se mettre hors champ, mais pas hors-jeu ? Une question de cadrage. Dans Terre battue, ou Hangars, il s’agissait d’éviter un langage émotif ou psychologique. Les choses humbles, les choses « de peu » sont venues à ma rescousse. Elles se sont mises à parler pour moi et m’ont permis d’amarrer le vertige quelque part : une vieille bâtisse désaffectée (à l’image d’un autre abandon, plus intérieur), des machines hors d’usage, des outils, une végétation laissée à elle-même, parfois un animal, tout cela a pris le relais. C’est l’espace qui s’émiette, déserté. On raconte bien quelque chose de réel, mais on écrit des fables.

Je me sens plus proche du physicien que de l’aquarelliste.

La poésie n’est pas dans l’épanchement. On l’imagine volontiers comme une confession intime, une effusion jaillissante. C’est une idée préconçue. La poésie doit être exacte. C’est un discours, seulement plus elliptique que la prose (d’où parfois son obscurité), plus libre par rapport aux conventions syntaxiques. La liberté peut se prendre, mais elle se calcule. Alors je freine… à partir d’une intuition, d’une émotion forte, je cherche à élaborer ce ressenti, à le déplier jusque dans l’économie des mots. Pour dire les choses autrement, je me sens plus proche du physicien que de l’aquarelliste.

Vous n’aimez pas le bruit, les bruits de fond, le brouhaha. On a parfois l’impression que votre poésie possède l’insistance et l’humilité de la prière. Elle dit tout en demandant le silence. Ce silence, est-ce votre manière d’habiter spirituellement le monde, le verbe ?

Plus simplement, j’essaie de rejoindre par la poésie un silence plus apaisé. Je n’écris pas tellement pour parler mais pour pouvoir me taire. Pour que le silence, à la fin du livre, ne soit plus défensif, mais choisi, pleinement consenti. Aujourd’hui où la communication compulsive, l’open space au travail et les impératifs doctrinaires ont le vent en poupe, où tout devient spectacle et mise en scène de soi, vouloir échapper au regard d’autrui est un défi. Il me fallait trouver des issues. J’ai choisi de me mettre à l’écart par la poésie. Elle me permet d’accomplir ce pas de côté loin du bruit et des injonctions, et de retrouver par ce décentrement un espace intime à partager, plus solidaire ; loin du narcissisme actuel, où ce qui n’est pas visible n’existe pas.

Dans Tràs-os-montes, par exemple, je suis allée vers le moins brillant et le moins spectaculaire : une figure de l’ombre, presque effacée, veillant par ses tâches et de menus gestes quotidiens à la survie d’une petite communauté ; une figure sans éclat, qui s’ignore elle-même et qui m’ignore. J’ai trouvé refuge dans cette invisibilité active. Prêter ma voix à cette existence discrète, faire de cette vie anonyme le miroir de la nôtre, s’est imposé à moi comme une nécessité. Parce que se joue là quelque chose de fort, et presque – osons le mot – d’épique ou d’héroïque.

Vous avez confié écrire à la verticale. Est-ce une manière d’affirmer que votre poésie préfère les sentiers à l’autoroute, la lenteur à la hâte, le souffle à l’agitation ?

J’aime cette forme verticale, c’est physique, je mets ma voix debout. Le poème est pour moi comme une échelle dressée sur la page contre un arbre invisible ; il me permet de m’avancer sur le vide sans trop de vertige. Encore que grimper sur une échelle de mots ne mène pas très haut… quand le vide, lui, est si vaste ! En revanche, si chaque poème se lit de haut en bas, l’ensemble du recueil est construit comme une traversée, un parcours linéaire. Mes poèmes ne sont pas des unités séparées, des briques que je poserais côte à côte pour faire un livre… je les laisse se succéder sans cloisons (ils n’ont même pas de titre) et je travaille beaucoup leurs transitions, leurs enchaînements, un peu comme un seul texte que j’aurais finalement fragmenté. Idéalement, je voudrais qu’on puisse lire mes livres page après page, de la première jusqu’à la dernière, de manière horizontale. Car ils racontent une histoire, une histoire qui évolue, avec un début, un milieu et une fin. À la dernière page, il faut quitter le lecteur : je lui adresse encore quelques mots, et disparais…

Propos recueillis par Nicolas Dutent.

  • 1. Philippe Jaccottet, Œuvres, éd. José-Flore Tappy avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean Marc Sourdillon, préface de Fabio Pusterla, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2014.
  • 2. Ph. Jaccottet et Gustave Roud, Correspondance, 1942-1976 ; Ph. Jaccottet et Giuseppe Ungaretti, Correspondance, 1946-1970 ; Maurice Chappaz et Ph. Jaccottet, Correspondance, 1946-2009, éd. J.-F. Tappy, Paris, Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 2002, 2008 et 2023.
  • 3. J.-F. Tappy, Hangars [2006], avant-propos de Ph. Jaccottet, Chêne-Bourg, Zoé, coll. « Poche », 2019.
  • 4. J.-F. Tappy, Terre battue [1995], suivi de Lunaires [2001], préface de Claire Jaquier, Lausanne, Empreintes, coll. « Poche Poésie », 2005.
  • 5. J.-F. Tappy, Trás-os-Montes (poèmes), Genève, La Dogana, 2018.