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Flux d'actualités

L'installation du Front national dans la politique française : comment réagir, comment agir ?

Enquête

juin 2014

#Divers

Les récentes élections municipales et européennes marquent un tournant de la vie politique française. Le parti d’extrême droite n’est plus une force qui conteste les partis de gouvernement depuis la marge, il a changé de statut et apparaît, aux yeux d’un nombre croissant d’électeurs, comme un acteur politique légitime et parfois même le seul véritablement apte à porter l’expression de leur mécontentement, voire de leurs valeurs.

 

Le Front national s’implante désormais auprès de nouvelles professions, y compris la fonction publique, dans le monde associatif, auprès des adhérents syndicaux, dans la vie culturelle… On ne peut faire mine d’ignorer l’ébranlement que constitue ce nouvel état de fait dans la vie politique française. Pire : la progression annoncée du Front national semble se faire dans l’indifférence ou le fatalisme, comme si tout avait déjà été fait ou dit, en vain, pour éviter la « vague bleue marine ». Il nous apparaît donc nécessaire de faire le point sur ce nouvel état de fait dont, malgré d’abondants commentaires politiques ou médiatiques, les leçons à en tirer ne sont pas évidentes (pour une présentation biographique des auteurs, cliquez sur leur nom). 

 

Comment en est-on arrivés là ? Parmi les nombreuses analyses électorales ou politiques développées depuis des années (vote périurbain, vote ouvrier, vote protestataire, vote identitaire, vote populiste…) pour rendre compte du vote Le Pen, laquelle privilégiez-vous ?

 

Bernard Perret : Il faut commencer par rappeler le rôle décisif du contexte socio-économique, au risque d’énoncer quelques banalités. Le marasme économique, le chômage de masse, la stagnation du pouvoir d’achat et la panne de l’ascenseur social génèrent un ensemble de frustrations, de peurs et de ressentiments qui constituent le terreau habituel du populisme un peu partout en Europe – celui-ci pouvant se manifester soit par la montée de l’extrême droite, soit par l’explosion des séparatismes (Belgique, Écosse, Catalogne, Padanie…), soit, de manière plus diffuse, par le rejet du projet européen. Ces différents phénomènes ont en commun d’être sous-tendus par le besoin d’imputer les difficultés sociales à un (des) autre(s) quelconque(s) et par l’attrait d’un « entre-soi » supposé plus protecteur et/ou porteur d’une identité ancrée dans l’histoire. La classe ouvrière, principale victime des transformations économiques et qui a toutes les raisons de se sentir objectivement trompée par la gauche de gouvernement est particulièrement vulnérable à la tentation d’un vote « contre » qui exprime davantage le ressentiment qu’une véritable protestation. Le gauchissement stratégique opéré par Marine Le Pen vise clairement cette cible électorale, comme le prouve, entre autres choses, le silence du FN face aux récentes grèves (y compris celle des intermittents du spectacle). Le caractère périurbain du vote FN révèle un autre aspect du populisme à la française, la peur fantasmée de l’autre, liée à des modes de vie et d’habitat favorisant le repli sur soi, le désengagement civique et l’affaiblissement, sinon des liens sociaux dans leur ensemble, du moins des pratiques sociales ancrées dans la vie de la cité et propices au brassages des milieux sociaux. 

 

Au-delà de ces deux points, assez connus et évidents, il est plus intéressant de pointer des aspects du phénomène qui renvoient en creux aux pathologies structurelles de la culture politique française. On a souvent pointé à juste titre l’anti-élitisme et le rejet d’une certaine « bien-pensance » (les valeurs universalistes dont se réclament majoritairement les élites) comme des marqueurs de l’idéologie FN. Certes, avec la mise à l’écart du père fondateur, le FN tend à devenir moins ouvertement transgressif (en évitant désormais toute manifestation trop explicite d’antisémitisme et de racisme), mais la dénonciation des élites demeure une valeur sûre. La critique du projet européen, incarnation archétypale d’une technocratie sûre d’elle-même et éloignée de la vie des gens, devient de plus en plus centrale, même si l’immigration reste un thème bien présent. Or, en stigmatisant les élites – politiciens, bureaucrates, experts et journalistes -, le FN est en accord avec de larges couches de la population et touche un point sensible de la culture politique française – la consanguinité d’une classe dirigeante trop sûre d’elle-même et dont les promesses se sont avérées mensongères pour beaucoup.

 

Daniel Lindenberg : Toutes ces hypothèses ont leur part de pertinence, mais je vois plutôt la résurgence d’un courant de la vie politique française, longtemps tenu en lisière par l’hégémonie gaullo-communiste. De même qu’un cataclysme géologique ramène au jour un paysage enfoui depuis des millions d’années, on voit aujourd’hui reparaître, assez inchangée, une « droite révolutionnaire » irréductible au schéma ternaire de René Rémond, même si elle reprend quelques traits de la tradition bonapartiste (mais en la coupant de son lien avec 1789). Cette quatrième droite, apparue avec le boulangisme (à la fin des années 1880) reparaît à chaque crise de la démocratie représentative. Au départ, le Front National était un petit parti fascisant qui avait fait le choix de la voie électorale. Aujourd’hui, sa mue en parti amalgamant contestataires du « système », de droite et de gauche (à l’image du « Cercle Proudhon » de 1913), n’est certes pas achevée, mais elle pourrait s’accélérer si la descente aux enfers des partis « de gouvernement » se poursuit à son rythme actuel. De ce point de vue, les appels du pied à la fraction la plus conservatrice de l’électorat musulman (sur le terrain du rigorisme moral entre autres) repris d’Alain Soral, sont à suivre de près. Après le rouge-brun, qui se porte bien ces temps-ci, les oxymores politiques ont de l’avenir.

 

Olivier Abel : Face à la montée du Front National, la première chose que je dirai c'est que de toute façon il ne s'agit que d'une bulle sans consistance politique : arrivée éventuellement au pouvoir par le jeu d'une démocratie malade, elle se dissiperait assez rapidement tellement elle est pleine de contradictions. Je refuse que nous vivions sans cesse les yeux rivés au rétroviseur des malheurs du passé : la sur-vigilance à l'égard de ces derniers empêche de voir ceux qui viennent, et sont déjà là ; pire, elle les provoque. Le Front National joue sur la peur. Il n’y a aucune crainte à avoir de ce parti. Comme toute hantise d’un mal passé, il est un symptôme-écran. Ecran, au sens où je pense qu’il est là pour nous masquer nos vrais problèmes, pour nous faire parler et nous distraire de nos responsabilités véritables, de nos urgences.

 

Comme beaucoup j’ai abordé successivement ce phénomène sous divers profils dont je voudrais ici rassembler les esquisses, en une variation autour de notre thème.

 

Dans un article publié par le Monde diplomatique en mars 1986, j'écrivais que la vie politique était écrasée entre deux forces apolitiques, c'est-à-dire politiquement irrationnelles et refusant de jouer le jeu d’une rationalité proprement politique : les technocrates d'un côté, qui neutralisent toute interrogation sur les finalités partagées et réduisent le politique à des questions de gestion et d'ingénieurs (c'est la maladie congénitale de l'Europe), et de l'autre les démagogues qui réduisent le politique à des clientèles particulières et refusent de considérer les totalités systémiques (ce sont les maladies nationales de nombreuses sociétés).

 

En avril 1992, dans Libération, j’ai proposé une autre interprétation : le Front National s’est rendu maître de la problématique, il a mis la main sur le gouvernail de la « question dominante » (identitaire-sécuritaire), et les autres partis ont beau se débattre, ils sont mesurés aux réponses qui lui sont apportées. Seules les questions durables de l’écologie politique, nous retournant vers les enjeux planétaires qui viennent, me semblaient alors d’échelle à déplacer le champ entier du politique pour le placer sous l’ombre d’une autre question. C’est d’ailleurs bien l’idée d’éboulement que je défendais dans le journal Réforme en 2003 et encore dans Esprit en mai 2007, qu’il n’y a pas de solution aux problèmes mais qu’heureusement ils sont remplacés, par simple effet d’éboulement, par des problèmes plus urgents.

 

En 2005, pour une publication protestante alsacienne, j’ai proposé encore une autre approche : le Front National a ramassé une fonction méta-politique qui n’était plus assumée par les Eglises ni les arts, la fonction de la scène tragique qui rappelle, face au discours politique, la finitude, la mortalité, la fragilité des corps. Il y a en France un perpétuel deuil du corps royal, dont sont coupables ces étrangers de l’intérieur qui refusent la communion sacrée — rebaptisée « laïque ». J’ajouterais aujourd’hui, après l’affaire Dieudonné, que ce n’est pas seulement la délicate frontière qui sépare le tragique et le politique que le FN a pris en otage, mais celle entre le comique et le politique. Et bientôt l’épique. Cet art de tenir les frontières du discours politique, voilà sa force.

 

En 2007, lors d’un colloque à Istanbul sur la démocratie, il m’a paru utile de faire voir que nos sociétés ouvertes, et sans cesse sommées de s’ouvrir davantage, passé un certain seuil, développaient sous diverses formes une réaction inverse de clôture. Ce paradoxe civilisationnel, dû à l’accélération des échanges, comme l’avait anticipé Levi-Strauss, et au nihilisme qui renonce à avoir un soi pour rencontrer un autre que soi, comme l’avait à la même époque pointé Ricœur, détermine une profonde mutation du lien social et même de la forme de nos villes et quartiers. Du coup l’ultra-libéralisme économique s’allie très volontiers à des régimes de plus en plus musclés. De toute façon la sécurité a pris la tête de la syntaxe « politique », elle passe avant la liberté et toute autre valeur. Et les murs s’élèvent pour séparer les « mondes ».

 

En rassemblant ces quatre esquisses (il y en aurait encore une ou deux autres, mais cela suffit ici) je ne veux surtout pas exprimer quelque chose comme un « je l’avais bien dit ». Je sais la fugacité des paroles. La force du FN c’est d’en avoir choisi une seule et de la marteler, sans cesse, la faire ruminer à tout le monde.

 

Au-delà du malaise économique et social (chômage, inégalités croissantes, peur du déclassement…), les succès du FN sont-ils liés à l’état de nos institutions politiques ? La Ve République est-elle en cause ? Les rigidités de notre système représentatif ? Les partis tels qu’ils fonctionnent actuellement ?

 

Bernard Perret : Je ne crois pas que les institutions elles-mêmes soient en cause. En revanche, le  délabrement des partis de gouvernement est de toute évidence l’un des aspects majeurs de la crise politique que reflète la vague populiste. À cet égard, les symptômes les plus apparents de dysfonctionnement du PS et de l’UMP (affaires en tout genre, manque de démocratie interne, « guerre des chefs ») ne doivent pas masquer l’essentiel, à savoir le vide idéologique. De part et d’autre, on est en manque de grand récit – pour la raison évidente que le libéralisme, le socialisme ou la social-démocratie ne sont que des variantes du grand récit de la croissance (et que l’écologie politique elle-même reste ancrée plus qu’il n’y paraît dans l’imaginaire progressiste de l’émancipation de l’individu). Le défi politique auquel renvoie la vague populiste est donc d’abord un défi idéologique : élaborer un projet politique – et donc aussi un imaginaire social – crédible, c’est à dire compatible avec une croissance durablement faible, voire nulle.

 

Daniel Lindenberg : Certainement ! Nos institutions, taillées sur mesure par et pour un général monarchiste, sont fondamentalement plébiscitaires et ordonnées à la recherche d’un chef charismatique. L’élection présidentielle, la seule qui compte vraiment, favorise donc les candidats d’exception, mais aussi les démagogues. Se plaindre ensuite de ce que le système des partis ne fonctionne pas dans un sens démocratique, de ce que le Parlement soit abaissé et peu représentatif, c’est comme le disait à peu près Bossuet, refuser les effets dont a voulu les causes. Je crois aussi qu’on sous-estime systématiquement le rôle des semi-intellectuels qui contribuent depuis des années à banaliser les thèses les plus nauséabondes de l’extrême-droite, et ce souvent mot à mot, sous un voile « souverainiste », « républicain », laïque », ou tout ce qu’on voudra.

 

La progression du Front national marque l'échec des stratégies de lutte (politiques, médiatiques, intellectuelles…) contre l'extrême droite. Pourquoi cet échec ? Quelles leçons en tirer ? Marine Le Pen s'emploie à  « dédiaboliser » le FN et élargit sa base électorale : en quoi cela modifie-t-il la critique de ses idées ? Faut-il considérer le FN comme un parti comme les autres ?

 

Bernard Perret : la réponse est claire : la « dédiabolisation » du FN est désormais un fait acquis. Il ne reste plus qu'à critiquer point par point ses idées et ses propositions avec la même rigueur et la même impartialité que celles de n'importe quel autre parti. Cela paraît d'autant plus indiqué que le programme du FN est notoirement incohérent sur de nombreux points, notamment sur le plan économique.

 

Daniel Lindenberg : Pas plus que le PCF hier, le FN n’est aujourd’hui un parti comme un autre, dans la mesure où, se pensant comme le représentant exclusif du « Peuple », il ne reconnaît pas la légitimité de ses concurrents et vise à remodeler la société selon un schéma non républicain. C’est ce qu’il faudrait expliquer au lieu de se polariser sur des aspects certes importants mais partiels, comme le racisme. Il faut aussi comprendre que la stratégie « bleue-marine » qui insiste sur l’économique et le social ne veut nullement dire que le FN tournerait le PS sur sa gauche, comme on a pu le lire jusque dans les colonnes de Libération. Unir le social au national, c’est le BA BA du fascisme, on a honte de devoir le rappeler !

 

Comme on l'a vu au moment des élections européennes, la situation française n’est pas isolée. Pour autant, que nous apporte la comparaison avec nos pays voisins ? S’agit-il de mouvements comparables, transversaux ?

 

Bernard Perret : Comme indiqué plus haut, il y a de nombreuses ressemblances entre les différents mouvements populistes européens, et d’importants facteurs communs, notamment socio-économiques, dans leur développement. Mais il y a fort à parier qu’il n’y aura jamais d’internationale populiste, pour la raison évidente que le nationalisme ne peut être fédérateur. 

 

Daniel Lindenberg: Dans le fourre-tout baptisé « populiste », peu de mouvements vont aussi loin que le FN dans la déconstruction de la société ouverte. Les difficultés de Marine Le Pen à s’insérer dans un groupe parlementaire au Parlement de Strasbourg en sont une preuve. Les références positives du marinisme (la Russie de Poutine, la Syrie de Bachar…) indiquent clairement le projet de société virtuellement totalitaire que porte ce courant Les néo-conservateurs d’Europe du Nord ou Cinque Stelle en Italie sont d’une autre nature.

 

A titre personnel, quelle attitude pensez-vous devoir adopter devant l’installation du FN dans le débat public, les milieux professionnels et à l’échelle politique locale ?

 

Bernard Perret : Refuser au FN sa place dans le débat public n’aurait plus aucun sens. La seule bonne réponse est de relever le niveau de l’offre politique : le populisme n’a d’autre force que la faiblesse intellectuelle et morale des partis de gouvernement. Un accord de gouvernement entre l’UMP et le FN restant très improbable, la question de l’attitude à adopter vis-à-vis d’un pouvoir populiste se pose exclusivement au plan local. À cet égard, la vigilance est de mise, mais il semble difficile de contester la légitimité d’une municipalité dominée par le FN. 

 

 

Daniel Lindenberg  : Je pense qu’il faut inlassablement dénoncer les mensonges et les amalgames de ce parti  -y compris en ce qui concerne l’histoire- ce que la plupart des journalistes et des leaders d’opinion semblent incapables de faire. Il faut cesser de faire comme si le FN « posait les bonnes questions », mais y apportait de mauvaises réponses.  Mais cela ne suffira pas sans un projet démocratique et européen enfin crédible.

 

Olivier Abel : Que faudrait-il dire en faire, face à ce flux qui revient depuis plus de trente ans occuper le devant de la scène « politique » française ?

1/ Glisser une dialectique plus fine de la clôture et de l’ouverture dans toutes les sphères de la vie commune : s’il n’y a aucune clôture des espaces économiques, le besoin de clôture et de protection se concentre dans les sphères religieuses et politiques. C’est là d’abord la tâche du monde économique.

2/ Respecter les limites entre les genres de langage, et donner toute sa place à la fonction métapolitique en bordure du discours politique. C’est là d’abord la tâche du monde médiatique.

3/ Sortir du jeu pervers qui fait la bascule du politique entre l’expert sérieux (le professionnel qui ne croit plus en rien) et le militant motivé  (le témoin qui pense détenir la vérité tout seul), et faire place à un jeu de langage plus « politique », qui suppose d’accepter que personne n’a raison tout seul, mais que l’on doit faire avec nos adversaires. C’est là d’abord la tâche du monde politique.

4/ Déplacer la question et placer en tête de notre agenda politique les vraies vulnérabilités collectives, qui sont systémiques, planétaires, et ne plus laisser croire que les questions « écologiques » soient des questions luxueuses pour plus tard. C’est la tâche de tous.