La peur nous lie à l’avenir

Entretien avec Remo Bodei

Cet entretien est paru initialement dans un supplément à la revue Esprit d'octobre 2002.

Remo Bodei, philosophe, professeur à l’université de Pise, enseigne à l'université de Californie. Son travail le conduit à étudier les passions dans une perspective de philosophie politique. Parmi ses ouvrages, le lecteur français peut se reporter à Géométrie des ­passions. Peur, espoir, bonheur: de la philosophie à l’usage politque, Paris, Puf, 1997; le Prix de la liberté, Paris, Cerf, 1995; et Logiques du délire. Raison, affects, folie, Paris, Aubier, 2000.



Nos sociétés semblent avoir du mal à construire une image positive de l’avenir, comme si un sentiment de peur s’était généralisé face au futur…

Remo Bodei – Par définition, la peur est une émotion que l’on éprouve face à un danger imminent. Elle a donc une relation très étroite avec l’avenir, avec l’incertitude que nous éprouvons face à l’avenir. Quand nous vivions avec l’idée de progrès, le futur était associé à une image positive. Mais ce temps est révolu. Après des décennies d’un développement économique sans précédent, nous ne considérons plus aujourd’hui le futur comme un avenir radieux. Plus récemment, depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, nous nous sommes habitués à cette idée que l’histoire est « rusée ». Comme le soulignait Keynes, si le nécessaire ne s’accomplit jamais, le fortuit en revanche advient toujours. L’avenir s’est assombri. Désormais, il fait peur. Mais il ne faut pas confondre la peur, la panique et la terreur. La crainte peut se transformer parfois en panique, comme ce fut le cas aux États-Unis et en Europe occidentale avec l’anthrax, après le 11 septembre. Elle peut aussi dégénérer en terreur, ce qui n’est qu’une forme d’institutionnalisation de la peur. L’objectif des terroristes est ainsi de faire évoluer la peur d’un sentiment faible vers un état permanent qui mine toute confiance. Et c’est là l’un des effets les plus dangereux de la peur comme phénomène social: la diffusion non seulement de l’incertitude, mais surtout de la méfiance envers les autres, envers les institutions. La peur est un danger pour les démocraties parce que ce phénomène, que la tradition politique connaît bien, fonctionne au mieux avec les régimes despotiques, les dictatures ou les totalitarismes.


Dans votre livre
Géométrie des passions, vous ne portez pas de jugement moral sur la peur. C’est une passion comme une autre, avec laquelle nous devons composer. Comment « faire avec » elle, sans qu’elle soit utilisée ou manipulée par un pouvoir politique?

L’écueil à éviter est de faire de la peur ce qui maintient le lien social, une thèse classique défendue en particulier par Hobbes. Or, la peur, que ce soit au niveau individuel ou collectif, peut être une émotion positive, un stimulant, une façon de rester alerte. La peur permet de prévoir les périls éminents, de se prémunir contre les paniques où le corps social, là, se dissout véritablement. Une foule, une armée ou un organisme politique, sous l’emprise de la panique, se décomposent: c’est la débâcle, le « sauve qui peut ». Mais quand la peur n’est pas panique, elle peut devenir cette forme de tonalité de l’âme qui fait qu’une société trouve son horizon d’autocompréhension.
La question essentielle est de concilier politiquement la confiance et la peur. Ce n’est pas impossible. Si la confiance dans les institutions et la force du lien social existent, on peut transformer la peur en une heuristique de la peur, en un facteur de construction de la société. En revanche, si la méfiance gagne vis-à-vis du personnel politique ou ecclésiastique, si les valeurs morales partagées s’effacent, l’individu est alors écrasé par la responsabilité. Une responsabilité politique ou sociale telle que personne n’est capable de la suppor­ter. La tâche du politique devrait être dans ce cas de « décharger » les individus, d’inscrire la sécurité dans le domaine public, et de laisser ainsi à l’individu cette peur positive qui est constructive. Si nous entrons dans une « société du risque », selon la formule du sociologue allemand Ulrich Beck, le défi est pour nous de repenser comment sécuriser les individus.


Faites-vous un lien entre la peur de l’avenir et la disparition de la croyance en l’histoire comme processus
?

Ce qui me frappe, c’est l’idée que le futur a été privatisé. Au temps des grandes idéologies, le monde était coupé en deux. D’un côté, un royaume qui revendiquait la liberté, de l’autre, un royaume qui revendiquait l’égalité. Dans les deux cas, le futur était commun: l’avènement d’une société sans classe ou d’une société libre. Aujourd’hui, chacun découpe un morceau de ciel pour lui et laisse à Dieu, à l’Histoire, à la Providence, sans y croire vraiment, la tâche de régler le cours du monde. Quand les grandes philosophies de l’histoire sont devenues inacceptables rationnellement, la croyance en une histoire dont la logique pouvait donner forme à la politique s’est éteinte. Personne ne croit plus à l’existence d’une force des choses. L’avenir est devenu obscur, comme le disait déjà Tocqueville, car le passé ne jette plus son ombre sur le présent. Sans cette certitude que l’histoire marche dans une certaine direction, nous vivons désormais au jour le jour, et chaque jour peut se transformer en catastrophe. L’expérience du 11 septembre souligne combien le pays le plus puissant du monde ne peut prévoir ce genre d’événements. La peur grandit car l’homme du commun sait qu’il en sait encore moins que les grands de ce monde qui, ils l’ont montré, ne savent rien. Il lui reste à accepter l’avenir et, comme le disent les Évangiles, à attendre comme les vierges sages la 23e heure et l’arrivée du Seigneur…



La peur de la dissolution du lien social


On peut aussi avoir une lecture positive de la fin des grandes idéologies de l’histoire. La politique aurait ainsi cette vocation du moindre mal, dont vous parliez à propos de l’heuristique de la peur, c’est-à-dire ­d’éviter les illusions des grands récits et de revenir à une conception plus « prudentielle » de ses missions, telles que Hans Jonas a pu les développer.

Les positions de Hans Jonas me semblent précisément trop prudentielles. Comme on le dit en Italie, c’est un peu marcher avec des pieds de plomb. Il faut avoir le courage de comprendre que l’histoire ressemble à une avalanche, qu’une force du passé nous mène dans une certaine direction. Mais si une société est mûre, elle a le pouvoir de changer cette direction. L’avenir dépend tout autant de l’énergie reçue du passé que de notre capacité à la faire dévier, à l’aiguiller différemment comme des rails de chemin de fer. Nous avons en permanence la possibilité de changer, à l’intérieur d’un cadre donné, la direction vers laquelle nous souhaitons aller. La perte de nos certitudes héritées de la philosophie de l’histoire nous met face au principe de responsabilité. Malheureusement, ce principe ne doit pas nous abuser. Je pense que très peu de personnes sont capables de s’organiser d’une manière consciente et que la majorité d’entre elles se laisse manipuler ou se laisse aller à cette politique du jour le jour.
Je ne pense pas pour autant qu’on puisse parler de la fin du politique ou de la politique. La politique a toujours été fragile. Sa charge est d’organiser les intérêts des hommes, de gérer la transformation continue des situations. La politique au sens platonicien du terme n’existe pas, ce que je regrette beaucoup. Il y a en effet deux logiques: celle de la vérité philosophique qui, dans son domaine, fonctionne très bien; et celle de la politique qui, depuis Xénophon jusqu’à Machiavel et Max Weber, n’est pas seulement une logique de puissance ou de pouvoir, mais aussi une logique de possibilités qui dépend de la capacité d’une classe politique à interpréter les besoins et les aspirations d’un groupe ou d’un peuple et à leur donner une expression. C’est peut-être là une conception un peu hégélienne de la politique, mais la question essentielle aujourd’hui est de voir combien son exercice s’est transformé en une forme de séduction. Et la politique dont le but est de séduire abandonne du même coup son objectif premier qui est de guider, non d’être guidée.
Il y a aussi cette relation perverse qui touche au problème du consensus. Georges Sorel écrivait en 1919, dans la préface de ses Réflexions sur la violence, que la politique moderne utilise une méthode, déjà employée avec succès par Pierre le Grand et Lénine en Russie, qui ressemble à celle des jardiniers français: en faisant pousser des légumes dans des serres, ils forcent le temps. Lénine, par exemple, a forcé le développement de la Russie qui était arriérée. Toute la politique moderne se fait un devoir de forcer le rythme de l’histoire, c’est-à-dire qu’elle veut à la fois forcer et faire forcer. Dans le cas des régimes totalitaires, c’est de croire et de faire croire. En Italie, avec Berlusconi, c’est un peu la même chose. « Forza Italia » ne veut pas dire utiliser la force, mais « forcer » le consensus dans le sens employé par Sorel. L’enjeu du politique aujourd’hui, s’il veut promouvoir le principe de responsabilité, est de couper ce lien pervers entre la volonté malfaisante de forcer le rythme de l’histoire, avec la complicité du peuple, et l’objectif d’élaborer des buts qui soient partagés par la population.


La manière dont vous décrivez la tâche de la réflexion politique aujourd’hui met en valeur le fait que, dans nos régimes démocratiques, c’est l’individu qui est dans une situation centrale. Pensez-vous, comme le fait une interprétation un peu affadie de Tocqueville, que la force de l’individualisme mettra un terme à la politique, à la démocratie, à l’histoire
? Sur ce thème, nos démocraties connaissent aussi une peur des élites et des penseurs devant cet individu démocratique, insociable, insaisissable.

Tocqueville distingue l’égoïsme, qui est un sentiment ancien, de l’individualisme, qui est un phénomène nouveau, une passion calme dit-il, caractérisée par l’oubli du passé et l’absence de souci pour le futur. Mais si, selon lui, l’individualisme ne menace pas la démocratie américaine, c’est qu’il existe un remède très efficace: l’envie, qui est une forme de contrôle social anti-individualiste. C’est pourquoi Tocqueville pense qu’au total, le risque de voir se dissoudre les sociétés démocratiques est minime au regard de cet antidote, l’égalité, qui permet à chacun de vouloir être aussi puissant ou aussi riche qu’un autre. La société américaine a les moyens de résister à la menace de l’individualisme. En revanche, la peur de l’individualisme a été au cœur de tous les régimes totalitaires du xxe siècle. Que ce soit le fascisme, le stalinisme, le nazisme, tous ont dénoncé l’individualisme comme une forme de corruption et de dissolution du lien social. Le juif représentait de façon fantasmatique cet élément perturbateur et dangereux pour la société. Ces idéologies, devenues aujourd’hui incompréhensibles en termes rationnels, ont joué sur la peur du juif, la peur de la ville, pour donner une consistance au groupe dominant. La peur est utilisée comme un facteur d’identité, d’identification.
Pour revenir au présent, je ne pense pas que l’individualisme représente un risque de dissolution pour une société démocratique. Si je prends l’exemple de la culture américaine, et peut-être plus tard européenne, l’individualisme est une forme passive, une sorte de narcissisme, c’est-à-dire un isolement, un désengagement de l’individu face à la société. L’individualisme n’est plus, ou n’est pas, cette attitude agressive de l’individu qui refuse d’entrer dans un destin commun. Si bien que la peur est moins forte. Narcisse n’est pas un être menaçant. En revanche, nous avons peur désormais des phénomènes qui sont hors des frontières de la civilisation occidentale. La peur s’est déplacée et se nourrit du fantasme d’un ennemi qui viendrait de l’extérieur, des autres civilisations. De surcroît, le contact avec ces autres civilisations ne se fait plus, comme au xixe siècle, en allant en Afrique ou en Asie, mais à l’intérieur même de la civilisation occiden­tale par le biais des migrants installés en Occident. L’individualisme fait moins peur que le retour de l’altérité, une altérité qui n’est plus lointaine mais installée chez nous.



Conjurer la peur de l’avenir


L’engouement actuel pour la mémoire pourrait-il nous aider à conjurer la peur de l’avenir, en essayant de retrouver un lien entre la gestion du passé et l’organisation d’un projet, et de retrouver ainsi une forme de confiance face au futur?

Si l’on définit la mémoire comme la présence du passé dans le présent, elle nous est indispensable. Nous devons prendre soin de la mémoire individuelle et collective. Comme le disait Nietzsche, il ne faut pas laisser la mémoire pâlir. Néanmoins, il est inutile de se transformer en vestale de ce que nous pourrions considérer comme un feu sacré. Il nous faut maintenir un équilibre, qui se modifie dans le temps, entre le patrimoine de la mémoire et l’ouverture à la nouveauté. Et pour créer du neuf, il est nécessaire d’oublier. L’oubli n’est pas le simple contraire de la mémoire. Mémoire et oubli façonnent dans la même proportion les individus et les sociétés humaines. Après l’effondrement du bloc soviétique, par exemple, il n’y avait personne pour parler du passé tel qu’on le racontait avant cet événement. Les gens ne modifiaient pas leurs souvenirs; ils reconstruisaient le passé. Dire que cette reconstruction relève de l’opportunisme est faux. C’est en effet oublier que la mémoire publique est le produit d’une force, d’une alimentation continue. La mémoire s’efface comme ralentit et s’arrête une locomotive à vapeur que l’on cesse d’alimenter en charbon. La mémoire n’est pas neutre; c’est un champ de bataille. Et l’oubli, une forme de sous-alimentation de la mémoire publique ou individuelle. Nous avons, bien sûr, une mémoire « monumentale », officielle, avec nos fêtes nationales, les manuels d’histoire dans les écoles élémentaires. Mais maintenant que la France comme l’Italie font partie de l’Union européenne, que notre horizon du monde s’est élargi grâce à la télévision ou aux journaux, les mémoires locales ne suffisent plus à expliquer le cours des choses. D’où la peur d’être désorientés. Si les jeunes semblent vivre dans le présent, c’est moins par manque de mémoire historique que par désorientation. Ils sont déplacés, c’est-à-dire qu’ils s’autodéplacent face à un horizon devenu trop grand et qui se confond avec une rumeur de fond. Ils se retrouvent dans de petits cercles, les amis, le quartier, la ville et, dès qu’ils en sortent, ils sont épouvantés face à un monde inconnu. Plus le monde s’élargit, plus il nous semble que nous sommes des citoyens du monde, plus notre peur grandit de perdre nos points de repère.


Nous vivons, en particulier avec les événements du 11 septembre, le rapport à l’événement sur le mode de la souffrance, de la peur de l’avenir qui peut nous réserver une nouvelle catastrophe. Est-ce un retour à la temporalité millénariste, à l’attente sur le mode de la peur
?

L’avenir est incertain. Il suffit de suivre l’actualité, l’éventualité d’une attaque américaine contre l’Irak par exemple. Les peurs « millénaristes » d’un futur catastrophique sont très concrètes: changement climatique, mafias mondiales, dissémination nucléaire… Mais nous disposons d’un bon chloroforme pour faire taire nos peurs. La consommation, le divertissement, la société de loisirs sont là pour nous les faire oublier. Rappelons-nous que les contemporains de Marx luttaient pour réduire à dix le nombre d’heures de travail quotidien. Aujourd’hui, le temps de travail représente à peine la moitié de l’année. Si nous ne savons pas encore coloniser ce temps libre, il donne néanmoins une impression d’autonomie et nous protège face à la société et à ses peurs. La peur ne peut ainsi se diffuser aussi vite que le feu. Elle a aussi cette caractéristique de pouvoir être oubliée très rapidement. Il est impossible de vivre toujours dans le sentiment de la peur.