Pierre-Edouard Stérin en 2018 (Otium Capital via Wikimedia)
Pierre-Edouard Stérin en 2018 (Otium Capital via Wikimedia)

La responsabilité des milliardaires catholiques

L’influence politique acquise par Elon Musk aux États-Unis et Pierre-Édouard Stérin en France invite à poser la question : peut-on vraiment être catholique et milliardaire ?


Avec la réélection de Donald Trump à la Maison Blanche et la nomination d’Elon Musk à la tête du Department of Governement Effeciency (DOGE), l’influence des milliardaires libertariens dans le jeu politique des démocraties occidentales a franchi un nouveau seuil. Cette situation semble donner tort à une hypothèse de Karl Marx, selon laquelle le développement des sociétés par actions allait « socialiser le capital » et précipiter la disparition des entrepreneurs capitalistes1. Au cours des années 1990, la mondialisation économique semblait pourtant la confirmer : avec la multiplication des traités de libre-échange et l’interconnexion croissante des places financières, les flux d’investissements pouvaient être redirigés d’un pays à l’autre, organisant une mise en concurrence généralisée des économies nationales. Mais l’accroissement des inégalités favorisait la concentration du patrimoine dans les mains de quelques ultra-riches, dont la capacité à influer sur le jeu politique est désormais manifeste. Musk peut ainsi démanteler les institutions de l’État fédéral avec une efficacité qu’aucun lobby n’aurait pu imaginer.

Quoique moins alarmante, la situation en France mérite qu’on s’y arrête. Depuis les révélations de L’Humanité à l’été 2024 sur le projet Périclès, il ne fait guère de doute que Pierre-Édouard Stérin est, dans l’Hexagone, un milliardaire décidé à convertir sa fortune en influence politique2. S’il a nominalement cédé tout son patrimoine à un fonds de dotation, Pierre-Édouard Stérin ne semble pas avoir renoncé au pouvoir social que lui offre sa position de philanthrope. En présidant aux destinées du projet Périclès, il cherche à créer un espace politico-médiatique accueillant pour les idées xénophobes et libertariennes, et reçoit les personnalités politiques susceptibles d’incarner un projet nationaliste-autoritaire. Il n’hésite pas à dire qu’il est catholique et qu’il veut « optimiser ses chances d’être béatifié ». Proche de la nouvelle Alt-Right catholique américaine, incarnée par le vice-président J.D. Vance, il apprécie la volonté de Trump de « remigrer » des ressortissants latino-américains en masse vers leurs pays d’origine3 – une idée pourtant condamnée par le pape François. Mais peut-on vraiment être catholique et milliardaire ?

Accommodements

Pour Jésus, la richesse opacifie le cœur de l’homme, le coupe de l’essentiel et tend à devenir une idole. Durant les premiers siècles de l’Église, les communautés chrétiennes ont pris au sérieux le verset du chameau et du chas d’aiguille (Mc 10, 24-25), et ont entretenu une méfiance à l’égard des richesses matérielles. Mais cette méfiance s’est dissipée à mesure que se convertissaient les familles patriciennes et que le christianisme devenait religion officielle de l’empire. Durant l’ère constantinienne, l’Église catholique a cherché à tenir une voie médiane entre, d’un côté, la radicalité apocalyptique (le chameau et le chas d’aiguille en Mc 10, 24-25 ; le stockage du grain en Lc 12, 16-20) et, de l’autre, son pragmatisme missionnaire (se faire des amis avec l’argent trompeur en Lc 16, 9-13). Cette dualité se retrouve dans les Actes des Apôtres, qui fournissent à la fois une histoire de la proto-Église et une ecclésiologie normative : d’un côté, les membres de la communauté de Jérusalem vendent leurs biens, mettent tout en commun (Ac 2, 45) et punissent lourdement Ananie et Saphire pour leur cupidité (Ac 5, 1-11) ; de l’autre, les membres de la communauté de Philippes n’hésitent pas à se placer sous le patronage de Lydie, une riche marchande de pourpre (Ac 16, 13-15). À cause de cette ambiguïté irréductible, il est difficile de s’appuyer sur l’Écriture pour émettre jugement sur la possibilité d’être catholique et milliardaire.

Cette approche morale/spirituelle du problème favorise des postures consensuelles. Dans son histoire, l’Église catholique s’est ainsi accommodée de sa fonction redistributive : bénéficiant d’un entregent auprès des rois et des princes et bientôt des bourgeois, elle obtient auprès d’eux de quoi financer ses œuvres pour les plus pauvres. Dès lors, la question n’est plus celle de la richesse en tant que telle, mais celle de son emploi : sert-elle à « sauver les âmes » ? Cette façon de cadrer les choses arrange les milliardaires. Ainsi, lorsque les admirateurs de Stérin le décrivent comme un « Soros de droite », ils veulent dire que même les gens de gauche sont eux-mêmes inféodés à un milliardaire qui poursuit des visées politiques à travers sa philanthropie – et que leur critique est, de ce fait, nulle et non avenue.

Responsabilité limitée

Indépendamment des qualités personnelles nécessaires pour tirer son épingle du jeu dans la jungle du marché, une telle accumulation de richesses trouve un appui dans des véhicules juridiques garantissant le verrouillage de la propriété du capital, en l’occurrence les sociétés commerciales à responsabilité limitée. Depuis un siècle et demi, la forme sociétaire s’est diffusée dans quasiment tous les pays du globe, où elle structure la plupart des activités économiques. Pourtant, elle fait porter les risques sur l’ensemble de la société, tout en permettant de maximiser des gains privés4.

Cette perception fut vive au début des années 1850 au Royaume-Uni, au moment où fut avancée la proposition de faire de la responsabilité limitée une propriété par défaut de toute société commerciale sur le sol britannique. Jusqu’alors, c’était un régime d’exception qui prévalait : au Royaume-Uni comme ailleurs, seuls des projets d’utilité publique (canaux, réseaux d’adduction d’eau, voies de chemins de fer, banques, assurances etc.) pouvaient bénéficier de cette prérogative. En France, par exemple, les demandes pour obtenir la responsabilité limitée devaient être soumises au ministère de l’Industrie, et l’utilité publique des projets étaient examinées par une commission composée en général d’ingénieurs des Mines5. Outre-Manche, les conservateurs – et parmi eux, de nombreux évêques et des théologiens – s’en tenaient à la common law et considéraient que le sens moral et l’honneur des commerçants et industriels était garanti par la responsabilité illimitée : “In the scheme laid down by Providence for the government of the world there is no shifting or narrowing of responsibilities, every man being personally answerable to the utmost extent for all his actions6.”

Cependant, de nombreux chrétiens, socialistes et intellectuels (John Stuart Mill, notamment) militèrent pour la généralisation de la responsabilité limitée : en diminuant les risques pour les investisseurs, cette mesure allait, selon eux, contribuer à la prospérité de la société britannique et permettre de combattre la pauvreté. Il apparut pourtant rapidement que le régime de responsabilité limitée n’allait pas être mobilisé pour une réforme sociale radicale, mais qu’il allait devenir l’expression ultime du libre-échange et de la liberté contractuelle. Cette innovation juridique a surtout permis de sécuriser les intérêts d’une nouvelle classe de rentiers, en lui offrant des opportunités de placements à faibles risques7. Les associés (qui, sous le régime de la société anonyme, ne seraient bientôt plus que des actionnaires) étaient en effet désormais protégés des dettes de la société ; ils ne risquaient rien de plus que leur apport initial, mais pouvaient envisager des gains illimités. La diffusion de la responsabilité limitée dans la plupart des pays européens et aux États-Unis au cours des années 1860-70 donna un coup d’accélérateur au processus d’industrialisation8.

Structure de péché

Nous disposons désormais d’un recul suffisant pour évaluer ce régime de responsabilité limitée : il s’apparente à ce que le pape Jean-Paul II appelle une « structure de péché9 ». La catastrophe de Bhopal, survenue en 1984 en Inde, avait révélé de façon très visible ce qui se passe lorsqu’une grande entreprise se dérobe à ses responsabilités, laissant aux pouvoirs publics le soin de réparer les dégâts et de soigner les victimes. Loin d’être exceptionnelle, cette logique de privatisation des gains et de socialisation des pertes est l’ordinaire du capitalisme industriel. La multiplication des procès contre les géants des énergies fossiles montre que la logique d’accumulation favorisée par la forme sociétaire est aveugle ; les stocks excédentaires de CO2 dans l’atmosphère et les catastrophes climatiques qui leur sont associées ne sont que l’envers de projets extractifs qui n’auraient jamais pu voir le jour sans cette armature juridique. Une étude récente estime ainsi le préjudice économique causé par l’industrie des énergies fossiles à plus de 200 milliards de dollars par an10. Si la logique de privatisation des gains et de socialisation des pertes est moins spectaculaire dans le tertiaire, elle crée néanmoins des besoins inutiles, renforce les logiques concurrentielles, fragmente et précarise le marché du travail, mobilise des serveurs informatiques énergivores etc.

La doctrine sociale de l’Église catholique ne se donne pas les moyens de problématiser clairement le régime de la responsabilité limitée11. Elle promeut certes une vision « personnaliste » et « communautaire » de l’entreprise ; elle insiste sur le fait que celle-ci ne peut être considérée seulement comme une « société de capital » et rappelle qu’elle « est en même temps une société de personnes ». L’ambiguïté de ce « en même temps » est manifeste et, de fait, les paragraphes qui suivent suggèrent qu’une éthique des vertus peut être suffisante pour humaniser l’entreprise et la vie économique. Bien que les coopératives soient valorisées par l’Église, il manque à cette dernière une analyse de la forme sociétaire.

Si le régime de responsabilité limitée est une structure de péché, on peut considérer que la fortune d’un milliardaire est problématique en elle-même, avant même de savoir l’usage qui en est fait. Il faudrait également insister sur le fait que lorsqu’on « vend sa boîte », on s’approprie au passage le travail des salariés qui ont permis de constituer sa valeur capitalistique et qui ne sont rémunérés que pour leur travail ; ou encore rappeler que la capacité d’un individu à influencer la vie publique en raison de sa fortune personnelle est un problème dans une démocratie, indépendamment de ses opinions politiques. Sur tous ces aspects, l’enseignement de l’Église offre des points d’appui pour une critique efficace – en particulier auprès de ceux qui lui prêtent une autorité.

À la question « Peut-on vraiment être catholique et milliardaire ? », tout catholique honnête, soucieux d’appuyer sa réflexion prudentielle sur le donné socio-historique, devrait répondre par la négative. Et, prenant acte de la stratégie d’influence actuellement déployée par des milliardaires catholiques, il devrait considérer que celle-ci est délétère et s’engager pour la contrecarrer.

  • 1. Voir Alexandre Chirat, « Marx et l’émergence de la société par actions : fonctions, revenus et classes de la “Grande Industrie” », Cahiers d’économie politique, vol. 2, no 78, 2020, p. 55-107.
  • 2. Thomas Lemahieu, « Périclès, le projet secret de Pierre-Édouard Stérin pour installer le RN au pouvoir », L’Humanité, 18 juillet 2024.
  • 3. Clément Guillou, « Pierre-Edouard Stérin et François Durvye, les hommes d’affaires qui aimantent la droite et le RN », Le Monde, 18 février 2025.
  • 4. Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique, 2018.
  • 5. Nourredine Dougui, « Les origines de la libération des sociétés de capitaux à responsabilité limitée (1856-1863) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 28, no 2, avril-juin 1981, p. 268-292.
  • 6. John R. McCulloch, Considerations on partnerships with limited liability [1856], cité par Marie-Laure Djelic, “When limited liability was (still) an issue: Mobilization and politics of signification in 19th-century England”, Organization Studies, vol. 34, no 5-6, 2013, p. 595-621.
  • 7. Paddy Ireland, “Limited liability, shareholder rights and the problem of corporate irresponsibility”, Cambridge Journal of Economics, vol. 34, no 5, 2010, p. 837-856.
  • 8. François L’Italien, Behemoth Capital. Genèse, développement et financiarisation de la grande corporation, Montréal, Nota Bene, coll. « Société », 2016, p. 101-145.
  • 9. Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis [en ligne], Vatican, 30 décembre 1987, § 36-37.
  • 10. Marco Grasso et Richard Heede, “Time to pay the piper: fossil fuel companies’ reparations for climate damages”, One Earth, vol. 6, no 5, mai 2023, p. 459-463.
  • 11. Compendium de la doctrine sociale de l’Église catholique [en ligne], Vatican, 2004, § 338-345.