Audiovisuel public : dernières banderilles avant la mise à mort
À la pression sur les moyens sur l’audiovisuel public s’ajoute désormais la défiance sur le fond, entretenue par l’extrême droite et les médias du groupe Bolloré. L’absence de soutien, de la part des responsables politiques comme du public, prépare la fin du service public de l’information.
Le mardi 25 novembre, l’Assemblée nationale lançait, à l’initiative du groupe de l’Union des droites pour la République (UDR) d’Éric Ciotti, une commission d’enquête chargée d’examiner la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. À la pression sur les moyens, qui n’a cessé de s’accroître, s’ajoute désormais la défiance sur le fond. Ce processus vient de loin, mais il a à l’évidence connu une accélération spectaculaire ces derniers mois pour des raisons à la fois liées à la progression de l’extrême droite dans les sondages et dans les urnes, à l’emprise croissante du groupe de médias détenu par Vincent Bolloré et à des erreurs patentes et répétées de l’audiovisuel public lui-même.
Depuis que Marine Le Pen, dans un entretien au Figaro en 2021 a exprimé sa volonté de privatiser la « quasi-totalité » de l’audiovisuel public1, cet objectif est devenu le projet officiel du Rassemblement national (RN), repris lors de la campagne présidentielle de 2022 et de celle des législatives de 2024. Les dissidents du parti Les Républicains (LR), menés par Éric Ciotti, ont fait leur ce projet, tandis qu’une frange de responsables LR, à l’instar de David Lisnard, semble également pencher dans cette direction, sans toutefois le dire aussi nettement. Cela va de pair avec de vives attaques contre l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) depuis le retrait de l’autorisation d’émettre accordée à C8 (groupe Bolloré) et les amendes émises à l’encontre de CNews pour non-respect de la convention signée avec le régulateur. D’une manière générale, les médias de service public et l’Arcom sont en bloc accusés d’être noyautés par la gauche et d’avoir des objectifs politiques. Certains polémistes d’extrême droite emploient systématiquement la formule « odieux visuel de sévice public ». L’expression maladroite de Delphine Ernotte à l’Assemblée nationale le 5 juillet 2023 lors de son audition par la Commission des finances n’a pas aidé : « Je tiens à dire qu’on ne représente pas la France telle qu’elle est […] mais on essaie de représenter la France telle qu’on voudrait qu’elle soit2 ». Les contempteurs du service public y ont vu la preuve que ce dernier avait des visées politiques de nature « wokiste ».
Défiance à l’endroit du service public
Mais cette offensive s’inscrit dans un mouvement de fond de défiance à l’endroit du service public en général, dont l’extrême droite n’a pas le monopole. Jusqu’à récemment, l’opposition politique espérait, une fois arrivée au pouvoir, prendre le contrôle de l’audiovisuel public et influer sur son contenu. Cela a été très net lors de l’alternance de 1981, après l’élection de François Mitterrand qui mettait un terme aux vingt-trois années de pouvoir sans partage de la droite, puis lors de l’alternance de 1986, lorsque le gouvernement de Jacques Chirac a effectué une reprise en main brutale de l’audiovisuel public (ce qui a été moins le cas lors des alternances suivantes).
Désormais, c’est l’existence même de ce dernier qui est remise en cause pour de multiples raisons où l’on voit les idéologies d’extrême droite et libérales se rejoindre : les premières, estimant avoir été maltraitées par un service public acquis à la gauche, veulent sa suppression pour cette raison même ; les secondes estiment que l’État n’a aucune justification morale à s’occuper de divertissement ou d’information. Enfin, alors que la France cherche désespérément une quarantaine de milliards d’euros pour résorber son déficit budgétaire, comment ne pas être tenté d’économiser les quatre milliards que coûte annuellement l’audiovisuel de service public ?
Le groupe Bolloré, dont le projet idéologique ne fait aucun doute, s’engouffre dans cette brèche : tous les médias dont il a pris le contrôle (et il en va de même dans l’édition) se sont donnés pour projet d’accomplir l’« union des droites » allant du centre droit à Éric Zemmour. Ses éditorialistes sont presque tous issus de la droite dure ou de l’extrême droite et les rares faire-valoir qui ne partagent pas cette opinion à l’antenne sont soit maltraités, soit amenés à reconnaître le bien-fondé de la ligne dominante sur certains sujets. Mais la capacité du groupe (CNews, Europe 1, JDD) à définir quelques thèmes (immigration, insécurité, islam) tournant en boucle au sein de son écosystème, mais aussi à faire en sorte qu’il s’impose aux autres est impressionnante. D’autant que ces médias sont souvent repris par d’autres, partageant en partie, voire largement, les mêmes préoccupations : on pense à Valeurs Actuelles, au Figaro (du moins ses pages opinion) et au Point. Cela s’est vu lors de la diffusion par L’Incorrect, un mensuel d’extrême droite, de vidéos clandestines montrant deux journalistes de l’audiovisuel public (Patrick Cohen et Thomas Legrand) discuter avec des responsables du Parti socialiste (PS) de la campagne municipale de Rachida Dati, suggérant ainsi une hostilité partagée des convives à l’encontre de la ministre de la Culture. Tous les médias que l’on peut situer à droite du spectre politique ont repris cette lecture en chœur. De même, en novembre 2025, lorsque le magazine d’investigation Complément d’enquête a diffusé une émission consacrée à CNews mettant en cause le manque de pluralisme de la chaîne3 : les médias Bolloré ont alors dénoncé une guerre idéologique menée contre eux avec l’argent des contribuables, et ont été largement repris.
Un faible soutien
Face à de tels vents adverses, l’audiovisuel public est peu soutenu par les responsables politiques. Les raisons en sont multiples, et il faut bien reconnaître que l’audiovisuel public n’est pas exempt de reproches : management erratique et brutal en interne, sanctions inégales ou absence de sanction selon les journalistes mis en cause pour des erreurs déontologiques comparables, entre-soi des hauts dirigeants et proximité avec le monde politique : on est loin de l’exemplarité que le citoyen est en droit d’attendre de ses médias publics. Le fait que cette crise de confiance existe également ailleurs en Europe, notamment à l’encontre de la BBC, longtemps considérée comme un modèle indépassable, illustre l’ampleur du problème. S’agissant de la ministre de tutelle, on est au-delà du manque de soutien, il s’agit franchement d’hostilité. On avait déjà pu mesurer sa défiance lorsqu’elle a commencé à porter le projet de fusion4, mais des considérations plus personnelles sont venues s’ajouter, notamment après la diffusion, en juin 2025, d’un reportage de Complément d’enquête sur France 25, qui évoquait la brutalité de ses méthodes lors de son ascension politique et les enquêtes pour corruption et trafic d’influence dont elle faisait l’objet. Cela n’a, à l’évidence, pas contribué à sa bienveillance envers le secteur dont elle a la charge.
Enfin, cette situation est également due à l’attitude du président de la République. S’il a très récemment pris conscience de la menace que représente le groupe Bolloré, on ne saurait oublier qu’il a auparavant entretenu des relations étroites avec ces médias et leurs journalistes vedettes (Éric Zemmour et Pascal Praud en particulier). Cette prise de conscience vient probablement trop tard pour inverser la tendance. On a vu que, à droite comme à l’extrême droite, le service public audiovisuel compte bien davantage d’adversaires que de soutiens. La situation est à peine meilleure à gauche, où les Insoumis considèrent également qu’ils sont maltraités, par France Inter et France Info notamment, et ne sont guère enclins à venir à la rescousse de ce service public qui, selon eux, les ostracise. Quant au public, il est peu probable qu’il se mobilise pour défendre le service public audiovisuel comme il l’avait fait en 1986, lors des discussions sur la loi Léotard et la privatisation de TF1. L’époque a changé et la multiplication des crises de toutes natures relativise celle-ci. Si la disparition pure et simple de l’audiovisuel public n’est pas (encore) à l’ordre du jour, les coupes budgétaires drastiques qu’il va subir rendront impossible l’accomplissement de nombre de ses missions. La baisse de qualité qui en résultera inévitablement ne fera que renforcer ses adversaires. Entre-temps, sous la pression financière, les pressions politiques vont s’accentuer, comme en a témoigné le récent recul de l’Arcom sur la question du pluralisme lors de la diffusion de l’émission consacrée à CNews dans Complément d’enquête6. Les événements de ces derniers mois constituent probablement les dernières banderilles avant la mise à mort promise au service public si l’extrême droite accède au pouvoir.
- 1. « Marine Le Pen : “Je veux nationaliser les autoroutes et privatiser l’audiovisuel public” », Le Figaro, 9 septembre 2021.
- 2. Compte rendu de réunion n° 105 - Commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire, Assemblée nationale, déposé le 21 juillet 2023.
- 3. « Des infos ou désinfo ? La méthode CNews », Complément d’enquête, diffusé le 27 novembre 2025 sur France 2.
- 4. Olivier Da Lage, « L’audiovisuel public entre fusion et confusion », Esprit, mai 2025.
- 5. « Rachida Dati, la conquête à tout prix », Complément d’enquête, diffusé le 5 juin 2025 sur France 2.
- 6. Aude Dassonville, « Critiquée par l’Arcom, RSF maintient son enquête sur CNews », Le Monde, 28 novembre 2025.