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L'argent, maître invisible

Introduction

Le monde capitaliste a substitué l’argent à Dieu comme nouveau maître invisible, fondant une communauté sur un abus de confiance. Peut-on rendre l’argent visible et ainsi s’en rendre maître ?

On voudrait que le riche ne pense jamais à l’argent, puisqu’il en a et que, grâce à cette dispense, la liberté lui est offerte, par-dessus le marché ; on voudrait que le pauvre, au contraire, y pense tout le temps, puisqu’il en manque. Grossière illusion née d’une incompréhension mutuelle et qui incline encore plus fortement les individus à rompre le lien social et à s’agglomérer par catégories socio-­économiques en redistribuant l’espace urbain par tranche de salaire. Que doit être la puissance de l’argent pour couper de la sorte l’homme de l’homme et placer chacun vis-à-vis de l’autre dans une situation matérielle de base qui les empêche de se comprendre ? Car avec de telles prémisses, on se demande pourquoi le riche s’enrichirait et pourquoi le pauvre s’en trouverait incapable. Certes, on ne prête qu’aux riches et l’argent va à ceux qui en ont déjà, mais il faut bien qu’ils l’aient désiré. La loterie comme manne tombée du ciel n’est que la consolation du démuni. Il faut bien aussi que le pauvre n’y pense pas pour si peu connaître les moyens d’en gagner. C’est un luxe qu’il ne peut s’accorder. Le temps lui manque ; il a déjà trop à faire : il travaille.

La puissance de l’argent

Précisons donc : le riche y pense mais n’en parle pas. La matière est vulgaire, et un scrupule qui lui vient du catholicisme le retient peut-être de l’aimer ouvertement. Et peut-être est-ce en Amérique que «pour la première et unique fois, l’argent a trouvé sa patrie» et qu’il fut estimé «fondamentalement bon» : cet «instrument du commerce entre les hommes» qui a fait qu’ils ne «s’instrumentalisent [plus] les uns les autres[1]». Mais reconnaissons qu’ailleurs il est plus utile au riche de taire sa fortune en ce qu’elle est sa puissance invisible, le ressort de son emprise sociale, le pouvoir qu’il détient sur les choses et sur les volontés.

Inversement, encore qu’ils n’y pensent pas, ce sont les pauvres qui en parlent. Il le faut bien ; c’est leur moyen de subsistance, par quoi ils intègrent la société capitaliste, de gré ou de force. Mais comme les malfrats, ils lui donnent un sobriquet, même plusieurs, jusqu’à trop, dans la mesure même où ils cherchent à s’en évader. L’argot est ce langage fleuri qui exclut le bourgeois et permet aux travailleurs de se réapproprier ce dont ils furent dépossédés, en compensant leur pauvreté d’argent par la richesse des mots qui servent à le requalifier poétiquement : le blé, le pèze, l’oseille, le fric, le flouze, les biftons, le grisbi, la thune, le cash, le bâton, la tomate, l’artiche, etc. L’argent a une essence abstraite, mais on ne peut leur faire reproche de ne pas s’élever jusqu’à la dimension idéale qu’il revêt en tant que simple unité de mesure. Les mots concrets sont l’assurance de sa visibilité et s’ils renvoient bien souvent de façon métonymique à la nourriture qu’il permet de se procurer, c’est parce qu’ils n’y pensent pas, ne désirant pas acquérir plus qu’ils n’ont besoin.

Le désir illimité d’argent n’est pas une passion innée ; il a fallu rien moins qu’une morale, une économique, une politique nouvelles pour l’implanter dans le cœur de l’individu moderne et lui faire (bien) comprendre son intérêt. Mais à bien des égards, il lui résiste encore, par fidélité aux anciens mondes. Et s’il subit alors plus qu’il n’obéit aux lois du marché, c’est qu’il n’y entend rien, et il leur résiste chaque fois qu’au lieu de suivre son intérêt propre, il continue d’agir par passion ou par goût du travail bien fait. Peut-être d’ailleurs n’y entend-il rien, parce que ces lois n’existent pas sinon par approximation statistique sur la base d’individus moyens qui n’existent pas davantage et qu’on suppose prévisibles dans l’exacte mesure où ils sont censés toujours choisir le meilleur pour eux-mêmes. Remarquons toutefois que le passage à l’euro comme monnaie unique a coïncidé avec un appauvrissement sémantique des mots d’argent. Depuis, notre langage incline à tarir leur profusion incontrôlée au profit du terme unique de «monnaie», où apparaît clairement l’institution politique de sa valeur au sein de la zone euro et sa gestion par la Banque centrale européenne. Nous y voyons une dépossession de plus.

L’immense mystification du capitalisme repose sur cette illusion que l’argent est fécond, qu’il peut créer des richesses jusqu’à s’engendrer lui-même, alors qu’il est la stérilité même et qu’il se nourrit, «semblable au vampire[2]», de la force de travail qu’il exploite. Et c’est ainsi qu’insensiblement, en dépit d’une économie politique qui n’a cessé de le contester, il s’est opéré une inversion de la cause et de l’effet, par où la vraie richesse ne fut plus le produit de la terre et des hommes, mais l’or et l’argent qui fixaient son prix marchand. Pecunia, qui a donné en français «pécuniaire», vient de pecus (« bétail, tête de bétail ») et signifiait la fortune en biens avant de signifier l’argent lui-même (pecunia numerata). L’équivoque demeure et nous aimons la naïveté du travailleur qui l’empêche de se laisser tout à fait persuader du contraire. L’argent qu’il gagne, cela reste du blé. À peine une métaphore, il est ce qui le nourrit, le sel qui lui est donné pour vivre (sal dont dérive salarium). Et même si l’aumône est bien souvent une pièce déposée dans la main du mendiant, c’est pour du pain et du vin que celui-ci s’adresse à nous et que parfois il élève sa prière : panem nostrum quotidianum da nobis hodie. L’équivoque demeure pourtant. Et dans nos sociétés, l’argent qui ne devait servir qu’à faciliter les échanges a fini par l’emporter sur la valeur à échanger, asséchant tout ce qu’il y avait de vivant : «C’est un cataclysme aussi nouveau que si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle [3].» Pour cette raison, nous devons plaindre la naïveté du travailleur, car en croyant récolter de l’argent par son travail comme un paysan récoltait le blé qu’il avait semé, il s’épuise à s’appauvrir et s’étonne d’être devenu stérile. Quelle puissance l’argent ne doit-il pas être pour plonger dans la misère, encore aujourd’hui, nombre d’agriculteurs, d’artisans et d’ouvriers !

L’argent mis de côté

A-t-on assez de culture pour nous renseigner sur sa nature et son histoire, sa fonction et ses modalités et nous prémunir contre ses faux prestiges ? Doit-on interroger l’honnête homme, lui qui se pique de savoir «un peu de tout» plutôt que «tout d’une chose[4]» et de pouvoir toujours parler à propos, selon le sujet qui se présente ? Mais en voilà un pourtant, l’argent, qu’il passe volontiers et en lequel, une fois n’est pas coutume, il se reconnaît «pareil au sauvage» : «Le geste, écrit par exemple Sartre, par lequel je pose un billet sur la table me paraît un geste rituel et magique, une cérémonie, je ne pense jamais à ce que ce billet représente.» Et quand j’achète, «je fais la série de gestes nécessaires pour que l’objet naisse. C’est tout [5]». En se flattant d’ignorer tout ce qui touche à l’argent, on montre le peu d’estime qu’on lui porte ; en n’y voyant qu’un vulgaire moyen de paiement, on veut surtout s’assurer qu’il n’est qu’un valet et que nous en sommes le maître, d’où nous tirons notre sagesse. Mais est-ce bien honnête ? On doit se demander si cet aveuglement volontaire n’est pas une fausse vertu qui dissimule le mensonge à soi de celui qui s’accommode, sans qu’il ait à y songer, des innombrables injustices économiques et sociales dont profite sa tranquillité d’âme. À telle enseigne, l’intellectuel n’est plus qu’une tête au corps bien nourri et oublieux du souci quotidien. L’argent qu’il prend et qu’il donne est un geste pour lui si familier qu’il ne voit plus les ravages qu’il abandonne derrière lui et qui constituent l’angle mort de nos sociétés capitalistes.

Quel étrange jour celui qui lui révèle sa dépendance et quand, manquant des biens qui lui rendaient sa propre condition invisible, il s’aperçoit que la seule chose qui faisait – et défait à présent – ses relations aux choses et aux personnes, et dont il a aujourd’hui tristement, pauvrement, besoin, c’est d’argent et rien que d’argent : «tous les rapports bourgeois, dorés ou argentés, apparaissent comme des rapports monétaires [6]» et en se refusant à les voir comme tels, s’était-il cru pur esprit qu’il était demeuré complice de leur potentiel de domination. Voudrait-on qu’ils le fussent moins qu’au temps de Marx ? Ils le sont davantage par l’économie numérique pénétrant de façon plus serrée le tissu social jusqu’à monnayer les relations libres et solidaires qui relevaient il y a peu encore de la simple convivialité : le covoiturage remplace l’auto-stop, la location de vacances pour particuliers prend le pas sur l’hospitalité ; le marché de l’occasion prospère au détriment des donations ; les amitiés elles-mêmes se raidissent et ont aujourd’hui un prix. Sont devenues rares les poignées de main qui ne cachent pas une transaction financière.

Peut-être se rendra-t-on compte que cela dont il ne pouvait rien dire, il doit désormais s’en scandaliser et ne plus le taire, et regretter de ne pas connaître à fond ce mystère dans le creuset duquel nos vies modernes ont été façonnées et aliénées. Notre monde, devenu capitaliste, a substitué l’argent à Dieu, comme nouveau seigneur et maître. Et comme Dieu, l’argent est invisible, à la fois partout et nulle part. Car n’allons pas tout de suite trouver des responsables, qui tireraient habilement les ficelles. Indéniablement, la situation économique sépare désormais les individus comme jamais auparavant, qui se coupent littéralement les uns des autres par la simple quantité d’argent dont ils disposent. Mais ces classifications sèches et prosaïques ne suffisent pas à former ni des classes ni des consciences de classe : l’argent a dissous toute solidarité organique, et si certains tirent leur épingle du jeu capitaliste, l’argent terminera seul vainqueur, qui domine sur ses sujets sans même qu’ils aient toujours le devoir d’y penser. Ou plutôt qui règne sur eux d’autant plus sûrement que son pouvoir est invisible et que l’esprit abdique devant lui par la conspiration silencieuse dont il l’entoure.

Comme Dieu, l’argent
est invisible, à la fois partout
et nulle part.

Est-ce par tabou ? Cela est arrangeant mais ne convainc plus guère. Disons plutôt avec Péguy que nous sommes à ce point habitués à l’argent que nous ne le voyons plus : «Quand on ne nomme pas, c’est lui que l’on nomme […] Quand on ne pense pas, c’est à lui que l’on pense.» Il est sous-entendu dans toutes nos conversations : «nous disons: épargner, économiser, mettre de côté absolument» sans s’aviser qu’il est toujours question d’argent. Telle est l’hypocrisie bourgeoise, qui veut qu’on ne parle pas d’argent et qui se paie une morale à bon marché. On se dit que tout est esprit et que l’argent ne compte pas. Et pendant ce temps, «on ne met pas la main au porte-monnaie» : «les porte-monnaie restent dans les poches, et les argents restent dans les porte-monnaie[7]».

Avouons que nos silences sont coupables. La gauche n’en parle qu’à bonne distance et non sans un mépris réprobateur qui vire parfois à l’ignorance ; la droite confisque de son côté le droit d’en parler et estime qu’elle est affaire d’experts. Pour des raisons différentes, l’une et l’autre se taisent et font place nette à l’argent qui, roulant pour lui, est pareil à ­l’entropie. Il crée un désordre croissant ; il creuse les inégalités jusqu’à faire un abîme d’incommunication entre les riches et les pauvres. Il faudrait donc pouvoir y plonger les mains, aller dans la cuisine et voir ce qui s’y passe. Dans ce monde où l’argent est roi, une culture, aussi vaste soit-elle, qui ne descend pas jusqu’aux questions économiques, est une culture bourgeoise. La contraposition est tout aussi vraie : une culture qui tâche de les assimiler se donne la possibilité de n’être plus bourgeoise.

Il ne s’agit pas pour autant de confiner l’argent au seul plan économique. L’argent traverse «trois strates dans notre imaginaire» jusqu’à envahir la sphère totale de notre existence : «une strate morale, une strate économique, une strate politique [8]». Et le réduire à une seule de ces strates l’amputerait de son mystère inquiétant au lieu de s’y confronter.

L’argent rendu invisible

Les auteurs du présent dossier pourront chacun nous contredire ou se contredire les uns les autres, peu importe, pourvu qu’ils parlent d’argent et nous éclairent sur l’une au moins de ses dimensions. Peut-on conclure aujourd’hui à une dématérialisation de l’argent ? Nous dirions à tout le moins que celui-ci est entré dans une étape déjà avancée d’un long processus de mise en invisibilité. Fin du cash ? Prélèvement des impôts à la source ? Crypto-monnaie ? C’est à croire qu’on voudrait nous libérer du souci d’argent et que celui-ci ne soit plus qu’un chiffre abstrait, qui rendrait insensible la cupidité même et le maniement des zéros aussi peu sérieux qu’un jeu d’enfant. Jusqu’ici, comme moyen d’échange et unité de mesure de la valeur, la monnaie s’était incarnée dans une substance qui devait elle-même posséder une valeur. Elle a pu être coquillages ou oboles, elle fut surtout métaux précieux, or, argent ou cuivre ; elle fut fiduciaire également, mais comme lettres de change, billets ou chèques bancaires, ces monnaies de crédit étaient encore une promesse d’or ou d’argent ; aujourd’hui, la monnaie est scripturale pour l’essentiel : le numéraire est devenu numérique et, par codage de son information, il s’est abstrait de tout support physique. Il est un simple jeu d’écritures transférées d’un compte bancaire à un autre ; sa valeur n’est plus que nominale et repose exclusivement sur un acte social de confiance.

Assurément, une telle abstraction révèle la fonction essentielle qui a toujours été celle de la monnaie et que sa matérialisation dans une marchandise avait contribué à occulter : celle d’être une unité de compte et un facilitateur des échanges. Tel est le sens de l’évolution que lui devinait Georg Simmel : «que la valeur substance de l’argent, devenant de plus en plus insignifiante, puisse être remplacée de plus en plus par sa valeur fonction [9]». L’argent proprement dit, retiré du flux monétaire, est d’ailleurs une interruption de mouvement par sa mise en stockage dans un bien immeuble : une substance. En tant qu’il est ce trésor, il contrevient à sa valeur numéraire et à sa fonction meuble. Et c’est pour empêcher la thésaurisation que les États ont toujours fait en sorte qu’il vaille moins que ce contre quoi il pouvait s’échanger. Ne serait-il donc pas plus simple de l’éliminer, maintenant qu’on le peut ? Quel rôle l’argent conserve-t-il dans une économie de marché, à l’échelle mondiale, qui ne cesse d’augmenter la vitesse de circulation de ses biens marchands ? N’est-il pas un nouveau fétiche qu’il faut brûler et un dernier frein à la transaction instantanée ? C’est ainsi qu’à force de manier les pièces de monnaie, elles se sont usées et amenuisées dans nos mains jusqu’à disparaître en une fumée de chiffres, une quantité pure et virtuelle. Et à chacun de nous il a été demandé de continuer de faire confiance, mais cette fois-ci, les yeux fermés.

Pourtant, rien n’y fait. Nous ne nous résignons pas à rejeter cette matière résiduelle. L’or et l’argent démonétisés montrent aujourd’hui qu’ils n’ont jamais eu de valeur intrinsèque. Ils en avaient malgré tout aux yeux de leurs anciens possesseurs. Ceux-ci les tenaient jadis comme un gage à proportion de la méfiance que leur inspiraient ceux desquels ils les avaient reçus. En d’autres termes, la valeur que l’État lui conférait comme monnaie, celui-ci pouvait la lui ôter, il n’empêche que l’argent, sonnant et trébuchant, était dans une société en pleine extension le moyen précaire de paiement qui fut trouvé pour faire confiance à ceux qui n’avaient pas notre confiance : «Un Tien vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras. L’un est sûr, l’autre ne l’est pas[10].» Si l’argent est le bien immeuble par excellence, le bon sens a voulu qu’on le désirât non pour (en) gagner mais pour ne pas perdre. En cela, la dématérialisation de la monnaie n’est pas tributaire d’une histoire des progrès techniques, elle oscille d’une époque à l’autre en fonction du degré de confiance qui lie les membres d’une même société. Et alors que le Moyen Âge avait vu disparaître la circulation de ses métaux précieux au profit des livres de compte et d’une monnaie virtuelle, le xvie siècle ouvre l’ère capitaliste avec sa réapparition à cause de l’afflux massif d’or et d’argent en provenance du nouveau monde.

Un marché de dupes

L’erreur théorique semblerait d’avoir toujours postulé que le don était moindre que l’échange, qu’il était comme la moitié d’un acte et dans l’attente d’être complété. Le potlatch des populations mélanésiennes étudié par Marcel Mauss était encore à cet égard un système d’obligations qui associaient étroitement dons et contre-dons. Pourtant, idéalement, il n’y aurait que le don pur qui s’accompagnât d’un acte de foi entier et sincère. Il n’attendrait rien en retour du donataire qu’il n’aurait déjà reçu. L’homme qui cultivait la terre ne produisait pas beaucoup plus que sa famille ne pouvait consommer et nous voulons croire que l’économie domestique a d’abord été dispendieuse avant de se rationaliser peu à peu. Rien ne nous semble en effet plus arbitraire que «ce penchant à troquer» qu’Adam Smith déclarait «naturel à tous les hommes[11]». Sauf à ne pas avoir de cœur, nourrir celui qui a faim va de soi, puisqu’on lui donne ce qu’on a en trop. Quant à celui qui manque du nécessaire, ce qu’il possède lui paraîtra sans valeur et, contre le peu qu’il désire, il sera prêt à tout offrir : «Mon royaume pour un cheval!» Ce n’est qu’à la longue qu’on a dû en venir à chercher comment tirer profit du superflu, par l’échange de nos biens périssables contre des biens qui se conservent. Dans cette perspective, loin que l’échange soit composé de deux dons qui se répondent, il est au contraire un don dégradé et amoindri, et sa décomposition en parties disjointes ; il suffit qu’un léger doute s’immisce dans la confiance du donateur pour qu’il se sépare du donataire et qu’un échange ait lieu entre eux. «Ce n’était pas sans raison que les mots signifiant “troquer”, “échanger”, dérivaient dans presque toutes les langues européennes […] de termes signifiant “truquer”, “arnaquer”, “embobiner” ou “tromper” [12].»

Si donc l’économie politique est plus ou moins un marché de dupes où l’on ne joue qu’avec des dés pipés, force sera de reconnaître alors que la communauté monétaire a moins été fondée sur la confiance que sur un perpétuel abus de confiance. Car l’individu pour qui la valeur or ou argent était un refuge devait encore faire confiance à l’État et aux banques centrales qui la frappaient en monnaie et la garantissaient comme valeur d’échange. Or ceux-ci n’ont pas manqué de s’enrichir à ses frais par les moyens régaliens dont ils disposaient : ce fut d’abord le métal gratté et remplacé par un alliage moins coûteux, en sorte que la valeur faciale des pièces devait s’écarter de plus en plus de leur valeur réelle. Ce fut ensuite la planche à billets que l’on fit tourner, qu’on eût besoin de financer une guerre militaire ou de surmonter une crise économique : «Breteuil aurait dit: “Donnez-nous donc alors cent mille hommes et cent millions.” – “Vous les aurez”, dit la reine. Et l’on se mit à fabriquer secrètement une monnaie de papier [13].» C’est ainsi que l’État profite de prix faibles par une augmentation de la masse monétaire que son injection dans le marché contribuera aussitôt à élever. Premier arrivé, premier servi, il s’appuie sur une inflation constante et s’offre une liquidité nouvelle qu’il déprécie par son usage même. Par cet écart, sa valeur n’est déjà plus la même pour celui qui donne et pour celui qui reçoit.

La communauté monétaire
a moins été fondée
sur la confiance
que sur un perpétuel
abus de confiance.

Depuis, l’accélération croissante des flux monétaires et le système de régulation de leur cours ont empêché de prévoir la crise financière de 2008. Elle est partie de la chute du marché immobilier américain en raison de l’insolvabilité des clients subprimes et irradia sur l’ensemble des pays capitalistes en entraînant une chute de confiance dans le marché interbancaire. Les clients subprimes (crédits à haut risque) sont des pauvres qui n’avaient pas d’autre gage que la maison que leur crédit devait leur permettre d’acheter. Est-ce tout ? Des banques de crédit hypothécaire (par exemple, Fannie Mae et Freddie Mac) leur ont accordé un prêt non sans qu’il soit à un taux plus élevé que celui qu’elles accordaient aux riches pour une somme équivalente (prime rate). Est-ce tout ? Garanties par l’État américain et par le système de réserve fédérale, ces agences pouvaient emprunter à un taux préférentiel et devaient par là s’assurer des marges très confortables. C’est, une fois qu’elle a crevé, ce qui définit une bulle spéculative – ou comment les plus riches se font de l’argent sur le dos des plus pauvres. On connaît la suite, qui a entraîné, par une réaction en chaîne, la faillite du système tout entier. Ou plutôt, on ne la connaît pas, dans la mesure où les interdépendances sont aussi nombreuses que complexes. Y a-t-on remédié ? Ou faut-il craindre d’autres crises dans un avenir proche ? Les avis divergent. Mais si la solution apportée par la banque centrale fut ­d’actionner la planche à billets en vue de renflouer les banques surendettées, le remède n’a alors résidé que dans l’aggravation du mal par le décuplement de la dette des États. C’est ce que dans le milieu trader on appelle à voix basse, mais sans trop de honte : a kick at the can – donner un coup de pied dans la canette et remettre la catastrophe à plus tard.

Mais peut-être qu’une telle crise n’a pu avoir lieu que sur fond d’un événement plus ancien et qui avait déjà provoqué bien des secousses avant elle : le découplage de l’or et du dollar avec la fin des accords de Bretton Woods par le président américain Nixon le 15 août 1971. La dette américaine était devenue si colossale (guerre du Vietnam et conquête de l’espace) que le dollar pouvait encore constituer une monnaie pivot pour les autres monnaies, il cessa quant à lui d’être indexé sur l’or. Avec la perte d’un étalon-or débute le régime des changes flottants et une longue période d’instabilité monétaire qui résulte des variations soudaines que la valeur du dollar, fixée désormais par le libre marché, faisait subir à l’économie mondiale. En se détachant du sol de la production et du commerce, le capitalisme est devenu plus financier qu’il ne l’avait jamais été et l’endettement des États ne cesse de s’accroître de façon vertigineuse. En 1971, la dette américaine était de 370 milliards de dollars ; en 2008, elle était de 10 050 milliards de dollars ; aujourd’hui, en 2019, elle est de plus de 22 000 milliards de dollars. Affranchie de toute matière finie, la monnaie révèle la puissance infinie du quantitatif pur. Jamais les différences de salaire ou de capitaux ne furent si abyssales qu’aujourd’hui. Le riche a un avoir sans possession, une fortune dont la grandeur même se refuse à lui ou sans autre usage que celui d’un pouvoir. Il n’est pas très étonnant que François Pinault et Bernard Arnault aient préféré surenchérir l’un sur l’autre et à coup de millions pour la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris plutôt que pour l’aide aux plus démunis. C’est dans la nature des choses qu’un riche privilégie toujours la représentation au réel. Ce qui l’est davantage est qu’on l’ait attendu d’eux et que la richesse les ait faits aussi grands dans notre monde et semblables à des décideurs politiques.

Parce qu’elle est tranchante, la quantité fait la qualité ; quelques zéros en plus ou en moins font une différence de nature et non pas de degré, par quoi l’argent a pris au moins deux formes bien distinctes qu’à leur charnière la banque seule a réussi à nous faire croire qu’elles étaient identiques : celle d’être un moyen de paiement quand il entre «dans la poche du salarié» et celle d’être une puissance de financement quand il «s’inscrit dans le bilan d’une entreprise». En sorte que vouloir «mesurer les deux ordres de grandeur à la même unité analytique est une pure fiction, une escroquerie cosmique, comme si l’on mesurait les distances intergalactiques ou intra-atomiques avec des mètres et des centimètres. Il n’y a aucune commune mesure[14]».

Et parmi les tentatives politiques de stabilité monétaire qui sont nées après la crise de 2008, il faut compter la création du Bitcoin et de la monnaie électronique en général. Loin d’être une monnaie de crédit qui repose sur la confiance, le Bitcoin est la reconstitution virtuelle de la matière que signifiaient pour une monnaie les réserves aurifère et argentifère. Il est une pièce de monnaie (coin) créée avec de l’unité ­d’information binaire (bit). Par artifice numérique, il s’est ainsi redonné une matière avec tous les attributs qu’il aurait eus s’il était lui-même un métal rare et précieux : en étant un moyen de paiement, il est une valeur qu’on peut échanger ; par son infrastructure décentralisée et la mainmise sur chacune des étapes de la transaction, il dispense qu’on se fie à un tiers (blockchain) ; comme l’or ou l’argent, sa masse monétaire a une quantité finie, puisque sa production est limitée à «21millions d’unité», chiffre qui ne sera atteint qu’en 2140 ; comme l’or ou l’argent, chaque unité s’acquiert grâce au «minage» qui consiste ici à résoudre des équations mathématiques, nécessitant du temps et de l’énergie. Et comme dans une mine, la difficulté s’accroît à mesure qu’on y pénètre, descendant toujours plus péniblement de bloc de 50 unités en bloc de 50 unités ; en tant qu’il est un bien qui a été produit, il a une valeur marchande et peut s’acheter ; puisqu’il peut enfin être «stocké» et placé dans un «coffre» à plusieurs clés, il est un bien qu’on possède. L’histoire de la monnaie n’est plus à un paradoxe près ; le Bitcoin n’est encore qu’inchoatif, sa tentative peut avorter, ses résultats courent toujours le risque d’être détournés de l’intention qui y avait conduit, mais c’est ainsi que, par le numérique, certains ont voulu rendre à nouveau visible l’argent et par là redevenir maîtres du numéraire.

 

[1] - Ayn Rand, La Grève [1957], trad. par Sophie Bastide-Foltz, Paris, Les Belles Lettres, 2017, p. 475.

[2] - Karl Marx, Le Capital [1867], I, 3e section, chap. x, dans Œuvres, vol. I : Économie, éd. Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1963, p. 788. Voir Jean Vioulac, Marx. Une démystification de la philosophie, Paris, Ellipse, 2018, p. 97 et suivantes.

[3] - Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne [posthume 1914], Œuvres en prose complètes, vol. III, éd. Robert Burac, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 1424 et p. 1456.

[4] - Blaise Pascal, Pensées, éd. Louis Lafuma, Paris, Seuil, coll. « Essais », 1962, fragment 195.

[5] - Jean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, XII, dans Les Mots et autres écrits autobiographiques, éd. Jean-François Louette, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, p. 537.

[6] - Karl Marx, Critique de l’économie politique [1859], dans Œuvres, vol. I, op. cit., p. 317.

[7] - Charles Péguy, Notre jeunesse [1910], Œuvres en prose complètes, op. cit., p. 104.

[8] - Paul Ricœur, « L’argent : d’un soupçon à l’autre », Esprit, janvier 2010, repris dans Politique, économie et société. Écrits et conférences 4, Paris, Seuil, 2019, p. 197.

[9] - Georg Simmel, Philosophie de l’argent [1900], trad. par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Paris, Presses universitaires de France, 1987, p. 202.

[10] - Jean de la Fontaine, « Le petit poisson et le pêcheur », Œuvres complètes, vol. I : Fables, contes et nouvelles, éd. Jean-Pierre Collinet, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 182.

[11] - Adam Smith, La Richesse des nations [1776], trad. par Germain Garnier, Paris, Flammarion, 1991, p. 84 et p. 81.

[12] - David Graeber, Dette. 5000 ans d’histoire, trad. par Françoise et Paul Chemla, Paris, Babel, 2013, p. 356.

[13] - Jules Michelet, Histoire de la Révolution française I, éd. Gérard Walter, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1939, p. 133.

[14] - Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 1: L’Anti-Œdipe [1972], Paris, Minuit, 1995, p. 271 et p. 273.

Camille Riquier

Maître de conférences en philosophie à l’Institut catholique de Paris, il a publié en 2017 Philosophie de Péguy ou les mémoires d’un imbécile aux PUF. Il est membre du Conseil de rédaction d’Esprit.

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Le dossier estival de la revue Esprit, coordonné par Camille Riquier, fait l’hypothèse que le monde capitaliste a substitué l’argent à Dieu comme nouveau maître invisible. Parce que la soif de l’or oublie le sang des pauvres, la communauté de l’argent est fondée sur un abus de confiance. Les nouvelles monnaies changent-elles la donne ? Peut-on rendre l’argent visible et ainsi s’en rendre maître ?