L’ayatollah Khomeyni arrive à l’aéroport international Mehrabad le 1er février 1979 après 14 ans passés en exil. Via Wikimédia
L'ayatollah Khomeyni arrive à l'aéroport international Mehrabad le 1er février 1979 après 14 ans passés en exil. Via Wikimédia

Le fantôme de la Révolution iranienne

La crise actuelle en Iran est celle de la Révolution iranienne elle-même, traduisant un clivage net entre la souveraineté du peuple et le pouvoir autoritaire.


Le 11 février 2023, le régime islamique iranien a célébré le 44e anniversaire de la Révolution islamique de 1979 dans une atmosphère générale d’indifférence et de répression. Depuis le déclenchement des manifestations suite à la mort en septembre 2022 de Jina Mahsa Amini, 22 ans, détenue par l’État, le fossé entre la République islamique et le peuple iranien semble s’être creusé. Après plusieurs mois de manifestations antigouvernementales à l’échelle nationale, près de six cents personnes tuées et vingt mille emprisonnées, suivis d’une intensification des tensions avec l’Occident, le régime iranien présente les symptômes d’une profonde crise de légitimité tant au niveau national que dans le contexte mondial.

Depuis sa création, la République islamique tire sa légitimité de deux sources principales : l’islam et la révolution. Au fil des ans, la force de ces deux sources a décliné. De nombreux non-Iraniens seraient surpris d’affirmer qu’en dépit de quarante-quatre ans de régime théocratique, la laïcité a pénétré dans les pratiques quotidiennes des Iraniens et sous-tend leur mode de vie, notamment les loisirs et la sexualité. Étrangement, la pratique iranienne de la laïcité n’est pas motivée par le désir de l’État de protéger les citoyens de la religion, comme en France, ni par la volonté de protéger la religion de l’État, comme dans l’expérience anglo-américaine. Loin d’être un projet idéologique, la laïcité en Iran est une force motrice culturelle qui a pour but de protéger le geste républicain de la souveraineté divine. Par conséquent, le déploiement de la théocratie iranienne n’a pas entraîné la disparition du séculier, mais, au contraire, une présence accrue du séculier dans la construction symbolique de l’identité iranienne. La laïcité, qui a rempli la société iranienne pendant les quarante-quatre dernières années, apparaît aujourd’hui comme une construction mentale qui pénètre la vie ordinaire du peuple iranien, déçu par la révolution et à la recherche d’une lecture plus spirituelle et persane de l’islam.

Depuis les premiers jours de la République islamique en 1978, il y a eu une grande tension dans la société iranienne entre les deux principes du divin et du populaire. De plus en plus, la doctrine du velayat-e faqih, qui confère aux religieux la primauté sur le politique, relève moins de la religion que de la théologie politique. Quant à la souveraineté populaire, vecteur majeur de la Révolution de 1978, elle a trouvé toute sa place dans les réseaux sociaux et l’action politique de la société civile iranienne. La présence de ces deux conceptions incompatibles et conflictuelles du contrat social, de l’autorité et de l’opinion publique a toujours été une pomme de discorde dans la société iranienne. Tout débat sur le présent et l’avenir du régime islamique en Iran dépend de la manière dont cette dichotomie est perçue et pratiquée. La crise de légitimité qui a affligé le système politique iranien est une crise dont le faqih actuel, en tant que dirigeant de la communauté chiite, a été, à bien des égards, la cause principale. Mais la crise actuelle est celle de la Révolution iranienne elle-même, traduisant un clivage net entre la souveraineté du peuple et le pouvoir autoritaire. Par conséquent, l’histoire des troubles et des soulèvements laïcs dans l’Iran théocratique peut difficilement être racontée indépendamment des modes de contestation de la gouvernance religieuse autoritaire et excluante.

Au cours des quarante-quatre dernières années, la contestation de l’autoritarisme dans la société iranienne s’est traduite par une culture de la dissidence au sein de trois grands groupes sociaux : les femmes, les jeunes et les intellectuels. Ces trois sphères de dissidence ont incarné des formes délibérées et conscientes de résistance à la souveraineté absolue en Iran. Les femmes iraniennes ont lutté pour plus de libertés et contre le chauvinisme masculin dans les sphères publiques et privées. Quant aux intellectuels iraniens, ils ont mis en avant la responsabilité démocratique et le pluralisme des valeurs comme fondements de l’autonomisation et de l’élargissement de la société civile iranienne. Les femmes ont joué un rôle important dans la quête d’un mouvement soucieux de l’égalité des sexes. Elles ont créé leurs propres groupes informels et ont commencé à organiser des débats sur des questions relatives à la condition féminine. En outre, individuellement ou collectivement, les Iraniens ont réussi à susciter une prise de conscience de l’égalité des sexes et des attitudes sociales laïques dans les secteurs public et privé. Cette culture laïque du dialogue a également été encouragée par les intellectuels iraniens et s’est fait l’écho d’une méfiance à l’égard de toute forme de pensée moniste valorisée de manière transcendante. L’intervention laïque n’était pas seulement une réflexion sur les mécanismes pluralistes de la politique, mais aussi une méditation sur le soi politique iranien. Ce qui était important dans le travail de ces intellectuels en Iran, c’est qu’ils ne pensaient ni à injecter la modernité dans la religion ni à injecter la religion dans la modernité.

Au cours des quatre dernières décennies, l’Iran postrévolutionnaire a tenté de dépasser les deux grands récits qui étaient au cœur de la Révolution de 1979 : le marxisme révolutionnaire et l’islam fondamentaliste. Si ces deux récits ont autrefois rallié les Iraniens et revendiqué un fondement de légitimité, ils sont aujourd’hui de moins en moins appréciés par les jeunes et les femmes. Comme nous l’avons vu lors des récentes manifestations populaires en Iran, l’humeur est plutôt à un sécularisme non idéologique exprimant des vues critiques sur les aspects antidémocratiques et autoritaires de la politique et des traditions théocratiques iraniennes. Ainsi, malgré le choc de la récente répression contre les adolescents et les femmes par le régime, une réévaluation complète des idéaux idéologiques et politiques de la révolution iranienne a fait partie d’un processus d’apprentissage qui a généré un sentiment collectif de dissidence et de mécontentement parmi les jeunes et les femmes, et les a conduits à rejeter de manière critique toutes les voix religieuses, y compris celles des réformistes dans la sphère publique iranienne. En fait, l’incapacité des dirigeants iraniens à trouver une formule viable pour sauver la République islamique semble aller de pair avec l’opinion générale de la jeune génération d’Iraniens selon laquelle, malgré le déclin des manifestations en Iran, le fantôme de la révolution continue de les hanter.