Filiations. À propos de L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho
L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho est situé dans la période de la dictature militaire brésilienne (1964-1985) : les cadavres s’accumulent, les disparitions se multiplient. Les questionnements autour de la filiation et de l’identité y renvoient à l’histoire sociale et coloniale tourmentée du Brésil.
Brésil, 1977, « une année semée d’embûches ». Marcelo (Wagner Moura), au volant d’une Coccinelle jaune, se rend à Recife après une halte ubuesque dans une station-service où un cadavre en putréfaction gisait sous un carton et après avoir été détroussé de son paquet de cigarettes par des policiers. Il s’installe dans une résidence aux allures de communauté hippie, placée sous la houlette de la bienveillante, parfois envahissante, Dona Sebastiana (Tânia Maria). On apprend que Marcelo est en fuite. Que fuit-il ? Pourquoi est-il recherché ?
Le dernier film de Kleber Mendonça Filho, L’Agent secret, prix de la mise en scène à Cannes, film-fleuve de deux heures et demie, ne cesse d’ouvrir des pistes et d’introduire des personnages. Il multiplie les bizarreries – comme cette jambe velue retrouvée dans le ventre d’un requin ou ce chat bicéphale –, introduit une foule d’éléments qui ne se rassembleront qu’au fur et à mesure, sans jamais s’élucider pour la plupart. Il faut accepter cet état flottant dans lequel L’Agent secret nous place, d’autant plus que l’histoire du film se déroule dans un double contexte bien précis : celui du carnaval, période de fête et de renversements grotesques, et celui, autrement trouble, de la dictature militaire (1964-1985).
En situant son récit au cœur de la dictature militaire, le film fait écho à un autre film brésilien récent, Je suis toujours là (Walter Salles, 2024), grand succès au Brésil comme en France1. Dans un pays qui a une longue tradition d’amnistie, où les crimes commis durant la dictature restent largement impunis, le triomphe de ces deux films sur la dictature témoigne d’une volonté d’exhumer les cadavres du placard. Cependant, alors que le film de Walter Salles optait pour une représentation réaliste et dramatique de la dictature, en adaptant le récit de Marcelo Rubens Paiva consacré à son père, le député Rubens Paiva torturé et assassiné sous la dictature et dont le corps n’a jamais été retrouvé, L’Agent secret résulte d’un tout autre pari narratif et esthétique. La dictature n’y est guère mentionnée et n’est jamais filmée en elle-même : une dilution s’opère, générant désordre et situations aberrantes ou biscornues. Marcelo, qui a pris un poste au service des confections des cartes d’identité afin de tenter de retrouver des traces de sa mère, doit jouer la comédie pour la police locale : un matin, l’administration est transformée en commissariat pour éviter qu’une employée domestique, qui accuse sa patronne d’être responsable du décès de son fils, ne puisse venir contester la déposition de cette dernière. Au passage, Marcelo s’attire malgré lui la sympathie du commissaire du coin, un goujat qui se fait appeler « Dr. Eúclides » (Robério Diógenes), toujours flanqué de ses deux fils avec lesquels il forme un trio ridicule et sinistre.
Si les représentants de la dictature militaire sont absents du film, à l’exception d’un portrait du président d’alors Ernesto Geisel dans les bureaux, ce climat dictatorial engendre des rejetons aux abois, à la poursuite de Marcelo : Henrique Ghirotti (Luciano Chirolli), industriel de São Paulo qui a une dent contre Marcelo et embauche deux tueurs à gage, l’ancien militaire Augusto (Roney Villela) et son gendre Bobbi (Gabriel Leone), qui embaucheront un autre tueur, Vilmar (Kaiony Venâncio). Sans compter la présence malveillante du Dr. Euclides et de ses fils qui règnent en petits chefs à Recife. À cette profusion de vilains, qui prospèrent en période autoritaire, s’ajoutent les disparitions non expliquées, autre constante des dictatures latino-américaines, et les meurtres gratuits. Les cadavres s’accumulent, les disparitions se multiplient – comme celle de Geise, la nièce de Dona Sebastiana, évaporée dans la nature ou tuée par son compagnon –, tandis que se met en place un étrange décompte macabre du carnaval à Recife, à la une des journaux, avoisinant la centaine de morts.
Comme tout bon film d’époque, L’Agent secret ne parle pas seulement de la période qu’il représente, mais aussi de sa propre époque : le film, écrit et conçu en partie sous la présidence de Bolsonaro (2019-2022), rend compte, à bien des égards, de cette période à la logique retorse et dévastatrice. Le mandat de l’ancien président d’extrême droite, aujourd’hui condamné et emprisonné pour tentative de coup d’État, a été marqué par l’augmentation de violences et de répressions en tous genres. Bolsonaro n’a d’ailleurs jamais tu sa nostalgie pour la dictature et son admiration pour les tortionnaires.
Les questionnements autour de la filiation et de l’identité y occupent une place majeure. À commencer par Marcelo qui, revenu dans sa ville natale, a deux obsessions : retrouver une trace de la mère qu’il n’a jamais connue et récupérer son fils, Fernando, avant de s’exiler à l’étranger. Dans cette fiction des origines, tant cinéphiles qu’affectives, faite de faux-semblants et de simulacres vertigineux, deux figures tutélaires émergent, croisées dans l’avant-dernier film de Kleber Mendonça Filho, le documentaire Portraits fantômes (2023). Seu Alexandre (Carlos Francisco), grand-père de Fernando et beau-père de Marcelo, double fictif d’un projectionniste bien réel, du même nom, auquel Portraits fantômes consacrait une longue séquence. Et Joselice Júca, mère du cinéaste et historienne spécialiste de l’histoire populaire et orale du Brésil, présente également dans Portraits fantômes : elle prend ici les traits de deux jeunes historiennes contemporaines, Flavia (Laura Lufési) et Daniela (Isadora Ruppert), qui décortiquent les enregistrements sur cassettes de l’affaire Marcelo pour tenter de reconstituer les fils de l’histoire. Pour achever son enquête, Flavia se rend à Recife, dont sa famille est par ailleurs originaire, pour rencontrer Fernando devenu adulte… interprété par le même Wagner Moura. Il lui confie que sa grand-mère paternelle était une autochtone, servante dans la famille paternelle, tombée enceinte à 14 ans du père de Marcelo et dont la garde lui avait été retirée.
D’autres généalogies problématiques, qui renvoient à l’histoire sociale et coloniale tourmentée du Brésil, ponctuent le film : Dr. Euclides et ses deux fils, l’un blanc dit « biologique » et l’autre noir et « adoptif » ; Salvatore, le fils peu inspiré de Ghirotti qui reproduit les schémas violents du père ; Bobbi forme un duo cocasse avec Augusto, qui est à la fois son beau-père et présumé meurtrier de sa mère. La question « d’où viens-tu ? » posée aux personnages n’est pas seulement sociale, mais aussi géographique. Originaire de Recife, capitale du Pernambouc, situé dans le Nordeste, Kleber Mendonça Filho continue de faire de sa ville natale non pas le lieu d’un enracinement identitaire, mais celui d’une convergence plurielle : on y croise aussi bien des personnages venus de Brasilia que de São Paulo, du Minas Gerais ou de l’intérieur de l’État de Rio de Janeiro, de l’Angola et même de l’Allemagne, avec le couturier Hans – magnifique dernier rôle du récent disparu Udo Kier. Comme Bacurau (Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, 2019), L’Agent secret évoque la stigmatisation et les stéréotypes qui pèsent encore sur le Nordeste, méprisé par les élites du Sud du pays : autant de clichés aussi vite balayés par la puissance cinégénique de Recife que le cinéma de Kleber Mendonça Filho n’en finit pas de réveiller.
O Agente Secreto. Brésil. 2025, 2h38. Réal. et scén. : Kleber Mendonça Filho. Dir. photo : Evgenia Alexandrova. Son : Moabe Filho et Pedrinho Moreira. Déc. : Thales Junqueira. Cost. : Rita Azevedo. Mont. : Eduardo Serrano et Matheus Farias. Mus. : Tomaz Alves Souza et Mateus Alves. Int. : Wagner Moura (Marcelo), Elza (Maria Fernanda Cândido), Bobbi (Gabriel Leone), Seu Alexandre (Carlos Francisco), Fátima (Alice Carvalho), Euclides (Robério Diógenes), Claudia (Hermila Guedes), Sergio (Igor de Araújo), Arlindo (ĺtalo Martins), Flavia (Laura Lufési), Hans (Udo Kier), Augusto (Roney Villela), Tereza Victoria (Isabél Zuaa)… Sortie le 17 décembre 2025.
- 1. Voir Romane Carrière, « Miracle brésilien. À propos de Je suis toujours là de Walter Salles » [en ligne], Esprit, février 2025.