Miracle brésilien. À propos de Je suis toujours là, de Walter Salles
Le dernier film de Walter Salles, Je suis toujours là, retrace le destin d’une famille aisée, à Rio de Janeiro, en pleine dictature militaire. Avec son succès en salle et dans les festivals, il témoigne du fait que le cinéma joue un rôle mémoriel décisif dans un contexte d’amnésie collective.
Sur la plage de Leblon, à Rio de Janeiro, l’effervescence estivale qui agite les Cariocas est à son apogée : les filles se badigeonnent de Coca-Cola pour bronzer, les enfants se jettent dans les vagues ou s’élancent sur le terrain de volley pour renvoyer la balle. Vive et alerte, la caméra tente de suivre le rythme de cette frénésie estivale. On entend le bruit d’un hélicoptère qui traverse le ciel, mais personne n’y prête attention.
Comment filmer la présence de la dictature dans le quotidien d’une famille, dans l’intimité d’une ville ? Ainda Estou Aqui (Je suis toujours là), dernier film de Walter Salles, tente de répondre à cette question en suivant le quotidien des Paiva. Adapté du récit autobiographique éponyme de Marcelo Rubens Paiva (2015, non traduit), le film retrace le destin de cette famille aisée habitant le quartier cossu de Leblon, à Rio de Janeiro en 1971, en pleine dictature militaire. Le père, Rubens Paiva (Selton Mello), ancien député, travaille comme ingénieur et participe discrètement à la résistance. Sa femme Eunice (Fernanda Torres), qui gère le foyer, ignore tout de ses activités clandestines. Les enfants vivent une jeunesse insouciante tandis que l’aînée, Veroca (Valentina Herszage) s’apprête à partir pour Londres. La dictature militaire en place depuis 1964 ne semble pas avoir de prises sur cette famille joyeusement indisciplinée. Pourtant, elle ponctue le récit par touches discrètes mais régulières : des hélicoptères survolent la ville, un couple d’amis libraires prévoit de s’exiler, un barrage policier interrompt une virée en voiture, l’enlèvement d’un ambassadeur est annoncé à la télévision. Inquiets mais pas fatalistes, les Paiva continuent à vivre et leur maison de Leblon est l’incarnation de cet optimisme frondeur : grande maison traversante, portes ouvertes sur la rue et le monde, la musique de Gainsbourg et des tropicalistes s’y engouffre, les amis et la famille se succèdent pour savourer le soufflé, spécialité d’Eunice.
Walter Salles filme cette parenthèse euphorique à un rythme enjoué, jusqu’à ce que le drame se noue : des hommes armés débarquent dans la maison des Paiva, ordonnent la fermeture des portes et des fenêtres, et embarquent le père. Peu après, Eunice et l’une de leurs filles sont emmenées dans un centre de détention où elles sont interrogées sur les pratiques de Rubens et sommées de dénoncer les « terroristes ». Si l’adolescente est relâchée rapidement, Eunice reste prisonnière, endure la torture et entend par bribes les cris des prisonniers avant leur probable disparition, seules preuves tangibles de la violence de la dictature. Enfin libérée, Eunice retourne chez elle, le corps meurtri, mais portée par une énergie et un cap existentiel nouveaux : retrouver son mari, obtenir la vérité sur sa disparition. En centrant son film sur la figure d’Eunice, Salles donne à voir la trajectoire d’une femme qui s’émancipe de son rôle de simple épouse et de mère pour devenir une militante qui réclame la vérité sur le sort de son mari, puis reprend des études de droit à São Paulo pour devenir une grande défenseure des droits des autochtones.
La mise en scène habile et judicieuse reste marquée par un certain académisme, lié à l’aspect « apte à l’exportation internationale » du film. En adoptant le point de vue des Paiva (qui a été aussi celui de Walter Salles, ami d’enfance des Paiva), une famille blanche et bourgeoise de la zone sud de Rio de Janeiro, il met de côté les antagonismes sociaux qui innervent pourtant la société brésilienne. Le cosmopolitisme affiché des Paiva, qui écoutent du rock anglais et parlent couramment français, s’accompagne d’un certain repli sur soi que le film n’interroge pas. Le traitement réservé à Zezé (Pri Helena), la domestique de la famille, en est emblématique : lorsqu’Eunice ne peut plus payer le salaire de Zezé, la domestique est congédiée et évacuée du film, qui ne fera pas état de son sort.
S’il est nécessaire de relever ce point aveugle du film, il faut évoquer toutefois sa réception et sa place d’ores et déjà historique dans le cinéma brésilien. Pressenti pour les Oscars du meilleur film et meilleur film en langue étrangère, prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise et lauréat du Golden Globe de la meilleure actrice dans un film dramatique pour Fernanda Torres, grand succès dans les salles brésiliennes avec, à ce jour, plus de 3, 5 millions de spectateurs, Je suis toujours là suscite un enthousiasme certain. Lors de l’annonce de la victoire de Fernanda Torres aux Golden Globes, toute la joie et l’amour que portent les Brésiliennes et les Brésiliens à leur actrice nationale s’est manifestée avec vigueur sur les réseaux sociaux. Le véritable tour de force de Je suis toujours là est d’avoir réussi à fédérer une société pourtant divisée et polarisée, unie derrière son actrice pour soutenir sa reconnaissance internationale. Cet engouement pour Fernanda Torres fait suite à ce que d’aucuns ont considéré comme une immense injustice, lorsque l’Oscar de la meilleure actrice a échappé de peu à Fernanda Montenegro, icône du cinéma brésilien et mère de Fernanda Torres, pour son rôle dans Central do Brasil, réalisé par le même Walter Salles en 1998. Par ailleurs, les deux « Fernanda » sont réunies dans Je suis toujours là, puisque Fernanda Montenegro, aujourd’hui âgée de 95 ans, interprète ici la version âgée d’Eunice dans une filiation émouvante.
Walter Salles a reconnu que la préparation du film a « gagné en urgence1 » après l’élection de Jair Bolsonaro à la présidence du Brésil en 2018. Si l’extrême droite a depuis été battue dans les urnes, avec l’élection de Lula fin 2022, le bolsonarisme reste puissant au Brésil et le contexte mondial actuel, dont le retour de Trump à la présidence des États-Unis constitue l’indice le plus révélateur, est marqué par la progression constante de l’extrême droite et de ses obsessions. Au Brésil, Bolsonaro n’a jamais caché sa nostalgie pour la dictature militaire, son admiration pour les colonels et tortionnaires de la dictature, dont Brilhante Ustra, qui aurait torturé l’ancienne présidente destituée, Dilma Rousseff, alors qu’elle était une jeune militante. Devant l’héritage de la dictature militaire, c’est le choix de l’amnistie, et donc de l’oubli, qui a longtemps prévalu au Brésil, comme en atteste la loi d’amnistie promulguée en 1979 par le gouvernement militaire. Plusieurs commissions ont vu le jour depuis pour enquêter sur les crimes et violations des droits humains perpétrés lors de la dictature, juger les responsables et rétablir la vérité ; cependant, l’ampleur de la tâche s’avère immense et les entraves nombreuses.
Dans ce contexte lourd de menace d’une amnésie collective encouragée par l’extrême droite, le cinéma joue un rôle mémoriel décisif. Si de nombreuses fictions ont pris la dictature comme toile de fond sans réellement l’interroger, plusieurs documentaires novateurs, tournés notamment par des réalisatrices, ont récemment remis en question l’histoire officielle de la dictature, donnant voix aux victimes, tels que Torre das Donzelas (La Tour des demoiselles, Susanna Lira, 2018) et Fico Te Devendo Uma Carta Sobre O Brasil (Je te dois une lettre sur le Brésil, Carol Benjamin, 2020). Lúcia Murat, cinéaste et ancienne détenue politique, a souvent traité des années de plomb dans ses films, en revenant sur son expérience carcérale et sur celle de la torture, de Que Bom Te Ver Viva (Que c’est bon de te voir en vie), réalisé peu de temps après la fin de la dictature en 1989, à Quase Dois Irmãos (Presque frères, 2005) jusqu’au récent O Mensageiro (Le messager, 2023). Malgré l’intelligence et la puissance de ces films, force est de constater qu’aucun n’a connu le retentissement de Je suis toujours là. Par sa popularité au Brésil et dans le monde, Je suis toujours là rappelle Marighella (Wagner Moura, 2019), biopic sur le militant marxiste Carlos Marighella qui avait été assassiné en 1964, dont la sortie avait été retardée par l’Ancine (équivalent du Centre national du cinéma au Brésil), en plein mandat de Bolsonaro. Marighella avait finalement été diffusé dans les salles brésiliennes en 2021. Son réalisateur Wagner Moura y avait reconnu une censure déguisée. Cependant, à l’inverse de Marighella, où la violence était omniprésente, Je suis toujours là fait le choix de se centrer sur les répercussions directes de la dictature sur une famille et, à l’exception des quelques scènes où Eunice est emprisonnée – scènes à la fois centrales et nécessaires –, le film de Walter Salles refuse toute mise en spectacle de la dictature. Avec un récit intime à la portée universelle, en s’attachant au destin d’une famille broyée par la dictature, Je suis toujours là a trouvé les moyens d’actionner des leviers empathiques puissants.
À Rio de Janeiro, un bloco de carnaval (groupe de personnes qui défilent pour le carnaval) a pris pour thème Je suis toujours là : les participants, déguisés en Fernanda Torres victorieuse aux Oscars, ont ainsi rendu hommage à l’actrice, native du quartier de Tijuca, et ont suivi un défilé qui partait de la rue où se trouvait le centre de détention où a été assassiné Rubens Paiva et qui s’est terminé devant le buste de l’ancien député. Alors que l’extrême droite gagne du terrain – les bolsonaristes ont tenté de boycotter le film à sa sortie –, le cinéma et la commémoration de la dictature ont ainsi fait leur chemin jusque dans le carnaval, dont la fonction est par essence politique. Hasard du calendrier, la cérémonie des Oscars se tiendra le jour de carnaval au Brésil, le dimanche 2 mars : il se pourrait qu’un miracle brésilien s’accomplisse.
Ainda Estou Aqui. Brésil, France. 2024, 2h16. Réal. : Walter Salles. Scén. : Murilo Hauser, Heitor Lorega. Dir. photo : Adrian Teijido. Son : Laura Zimmerman. Déc. : Carlos Conti. Mont. : Affonso Gonçalves. Mus. : Warren Ellis. Int. : Fernanda Torres (Eunice Paiva), Selton Mello (Rubens Paiva), Fernanda Montenegro (Eunice Paiva), Valentina Herszage (Veroca Paiva), Bárbara Luz (Nalu Paiva). Sortie le 15 janvier 2025.
- 1. Entretien avec Walter Salles, « Walter Salles, réalisateur de Je suis toujours là : “L’amnistie amène l’amnésie” », propos recueillis par Aureliano Tonet, Le Monde, 18 janvier 2025.