La mélancolie des Damnés, de Roberto Minervini
Au lieu de l’action du combat, Les Damnés de Roberto Minervini expose l’attente et le désœuvrement qui deviennent épreuve.
Les Damnés, un film de Roberto Minervini, est sorti en salle le 12 février 2025. Il avait été présenté au Festival de Cannes en 2024 dans la catégorie Un certain regard. Le cinéaste italien installé en Amérique est peu connu d’un large public, ce qui est son choix délibéré. Le film raconte un épisode de la guerre de Sécession, de 1862, lorsqu’un groupe de volontaires patrouille dans les régions de l’Ouest, dans le Montana. Le but de leur mission n’est pas clair, et c’est précisément le sujet du film. Les soldats nordistes se demandent le sens de leur engagement, non pas tactique mais plus vaste, philosophique. Ce point de vue, de plus en plus rare au cinéma d’aujourd’hui, place Minervini dans la lignée du cinéma artistique.
Il montre un visage inattendu de la guerre : au lieu de l’action du combat, il expose l’attente et le désœuvrement qui deviennent épreuve. Il crée l’illusion du temps réel en entraînant le spectateur dans le quotidien des soldats, plus encore en lui donnant la sensation de vivre leur solitude et leur désarroi. Plongés dans la nature sauvage hostile, éprouvés par le froid, la faim et la fatigue, les hommes luttent avant tout contre le désespoir. Les scènes de combat sont rares, secondaires. L’attente forme ici la trame principale. Toute occupation paraît un passe-temps pour l’oublier : jeux de cartes, soins aux chevaux, repas… Mais la vigilance des soldats est toujours aiguë à cause de la menace constante d’une attaque imprévue et de la progression sournoise de l’hiver dans cette contrée désolée. Ce tableau épuré – minimum d’éléments historiques : costumes et armes de l’époque – est idéal pour développer une métaphore sans effacer le côté saisissant – physique, matériel, presque animal – de cette vie rudimentaire. La dimension métaphysique du film s’impose non seulement grâce aux commentaires des personnages, mais surtout peut-être grâce à la matérialité rude et glaciale de la nature silencieuse qui garde ses règles extrêmement dures pour un humain perdu. Lui doit avoir d’autres armes pour survivre que son ingéniosité. Il doit sauver son âme, sa raison d’être. Les soldats sont fondus dans ce décor sauvage – forêts, montagnes et plaines désertes. Leur humanité paraît étrangère en ce milieu, comme inadaptée. Le cinéaste évoque un certain idéalisme nostalgique troublant qui reste sans réponse…
Les conversations sont rares entre ces hommes taiseux, mais décisives pour dévoiler les intentions du cinéaste. La question – pourquoi tuer ? – sans que le premier coup ne retentisse, se pose impérative, surtout pour les plus jeunes, adolescents, qui n’ont manié des armes que pour tuer des lapins. Étrangement, ces hommes épuisés ne se préoccupent pas plus de leurs incommodités quotidiennes que de leurs raisons pour s’être engagés dans cet avancée aveugle, sans repères, qui devient errance. Et pourtant, tous se sont enrôlés de leur propre gré, ce qui rend leur destin si problématique. Pour certains, cela s’explique par la recherche d’un moyen de gagner leur vie, mais l’absurdité de cette raison est évidente dans ces conditions hautement éprouvantes, comme sans issue. Seuls des gestes humains simples peuvent les sauver, les racheter, remédier à leur désespoir. Leurs motifs sont différents selon leur âge et leur expérience, entre désabusement et foi en Dieu, idéaux d’héroïsme… Ce sont de véritables planches de salut pour ces hommes perdus. Tous s’efforcent de préserver leur virilité, maturité et courage, mais semblent s’enfoncer dans un cul-de-sac. La nature environnante donne cette impression d’un flux vital inévitable entraînant dans un piège tout être vivant qui s’escrime à résister afin de survivre. Les plus jeunes veulent se voir grandir par cette épreuve. Parmi ces voix, un homme mûr parle de l’égarement qu’il faut assumer avant de rebrousser chemin. Un autre avoue qu’il est trop tard, que celui qui prend l’épée tombera par l’épée, tout guerrier ayant franchi cette ligne rouge évangélique sans retour. À chaque pas pénible dans des couches neigeuses épaisses, ces hommes avancent dans l’absurdité sans remède, à la limite du désespoir, comme damnés. Plus l’absurdité de leur situation est apparente, plus ils s’accrochent à préserver leur foi, jusqu’au point où la fatigue et le silence de la forêt les font taire. Seuls des échos rares – hurlements de loups, coups de vent – les accompagnent, leur répondent.
Malgré des apparences de documentaire, le cinéaste ne renonce pas à des moyens artistiques plus appuyés. Certes, il insiste sur un certain réalisme cru – un temps presque réel, un minimalisme d’effets, les plans proches des corps –, mais il accentue parfois la métaphore par une musique grave et des paroles inspirées. En ce sens, c’est un anti-film de guerre et un film contre la guerre. Un spectateur habitué aux films d’action risque de s’ennuyer. Au lieu de demander ce qui va arriver, il doit s’étonner : pourquoi ces hommes se sont-ils mis de leur propre gré dans une situation si pénible ? La lenteur provoque une sensation de torpeur qui gagne tous les personnages. C’est une épreuve autant pour les héros que pour le spectateur, mais aussi pour les acteurs, ce que reconnaît le cinéaste à propos des conditions rudes du tournage. La mélancolie plane sur chaque image, habite des regards perdus, le silence ponctué par des échos sinistres.
Minervini se place à la marge des conventions cinématographiques dominantes, proche d’Andreï Tarkovsky ou de Béla Tarr. Malgré son tableau oppressant, il cherche une ouverture. La première scène du film montre des loups qui dépècent la carcasse d’un animal abattu. La dernière scène… Ici, il faut se taire pour ne pas décourager ceux qui aimeraient découvrir la beauté salvatrice qu’offre cette œuvre d’art.