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Copyright Jean-Louis Fernandez / LFP- Les Films Pelléas - Gaumont - France 3
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Dans le même numéro

Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré

juil./août 2018

« Promettez-moi de saillir la beauté » : ce sont les mots, en forme de boutade affectueuse et lyrique, que le personnage principal, Jacques, adresse à son « considérable ami », Mathieu, très certainement un ancien amant, avant de prendre congé de lui, définitivement. Car le suicide est la suprême élégance et la dernière précaution pour se protéger du pire, et ne pas attendre que l’hôpital ou une famille hostile prennent possession d’un corps arrivé au dernier stade de la maladie. Pendant cette cérémonie des adieux, le jeune amant de Jacques, Arthur, qui a quitté sa province bretonne animé par le fol espoir de vivre à Paris leur nouvel amour, attend dans une cabine téléphonique l’appel qui ne viendra pas : ce sont les dernières images du film de Christophe Honoré.

L’enchaînement déchirant des deux séquences pourrait signer l’appartenance de ce onzième long métrage au genre du mélodrame. Ce n’est pourtant pas l’impression dominante que garde le spectateur, car Plaire, aimer et courir vite remplit les promesses narratives de son titre séduisant et fiévreux en multipliant « les séquences heureuses », comme autant de contrepoints ou de pieds de nez narquois et provocateurs en direction de la Camarde. Celle-ci n’aura pas voulu que s’accomplisse cette « dernière romance » entre un écrivain plus que trentenaire, mais qui « se sent encore garçon », et un jeune étudiant breton féru de livres et de cinéma, qui rêve de « monter à Paris ». Cette évocation d’une histoire d’amour éphémère, le temps d’un été dans les années 1990, bouscule audacieusement les codes gay, choisit délibérément le registre romanesque, se souvient aussi, avec le réalisateur, d’une jeunesse en deuil de ses « idoles » littéraires fauchées par le sida. Christophe Honoré fait le pari de renoncer à la musique originale et donc à sa collaboration avec Alex Bompain (les Chansons d’amour) au profit d’une orchestration sonore qui joue des effets de reconnaissance (indie rock britannique – One love de Massive Attack ouvre magnifiquement le film –, variété, opéra classique). Une musique qui accuse avec une grâce toute particulière le punctum, dirait Barthes, lyrique et collectif d’une époque effacée et qui touche directement le cœur du spectateur ­d’aujourd’hui. D’autant que ce cinéaste se refusant à tout traitement naturaliste ou conventionnel des données du réel, c’est plus que jamais dans un dialogue tour à tour décontracté et précieux que le marivaudage des sentiments, allié à l’érotisme le plus cru, s’emploie à « saillir la beauté ».

La beauté, c’est ce décor urbain, photo­graphié par Rémy Chevrin, légèrement bleuté, un bleu qui contamine de sa douceur crépusculaire parcs et jardins, lieux privilégiés de drague, chambres d’hôpital, et jusqu’aux objets les plus quotidiens, la bai­gnoire où vont se jouer les scènes les plus poignantes du film, le téléphone, objet d’un contact à distance entre ces deux amants séparés par l’espace et la maladie. Mais c’est d’abord et surtout celle des acteurs choisis par Christophe Honoré ; compte tenu de la place que joue dans ce film le scénario de la séduction, les corps des comédiens sont, comme il se plaît à le dire, « l’enjeu principal ». D’autant qu’ils s’inscrivent dans le sillage de leurs films précédents : pour Pierre Deladonchamps (Jacques), le charme et l’élégance un peu mystérieuse de l’Inconnu du lac; pour Vincent Lacoste (Arthur) le rire irrésistible et la gouaille de sa prestation dans les Beaux Gosses. Quant à Mathieu, il est joué par un Denys Podalydès qui allie avec une justesse étonnante la sévérité bougonne du « pédé » rangé des voitures et la tendresse inquiète du vieil amant pour les frasques de la jeune génération. Mais les personnages secondaires ont leur place, comme dans les films de Truffaut, qu’il s’agisse de ce Jean-Marie – joué par le jeune Quentin Thébault – que l’on croirait sorti, avec sa démarche dansante et son tricot de corps trempé de sueur, d’un trip à la Genet, sorte de ragazzo pasolinien, mi-sulfureux, mi-innocent ; malheureux en tout cas de ne pas être le préféré des amours multiples de son amant écrivain, qu’il suit à Amsterdam et qu’il s’emploie vainement à consoler de la mort de son ancien amant Marco (Thomas Gonzales). C’est la seule scène de sexe du film qui revêt une allure sordide et triste, à l’image du désespoir de Jacques. Et il y a aussi Nadine, la jeune rennaise (Adèle Wismes), amoureuse frustrée d’Arthur, souvent exaspérée par un libertinage gay dont elle est le tiers féminin exclu ; pour autant bienveillante et compréhensive, quoique sans illusions sur « la cruauté » d’une situation dont elle fait lucidement les frais. « Just a woman », comme dans le film de Fassbinder adapté de la Querelle de Brest de Genet, dont l’affiche d’Andy Warhol se trouve dans le salon de Jacques ?

Justement non, car la représentation de l’homosexualité dans Plaire, aimer et courir vite échappe au schéma flamboyant et criminel du film de ­Fassbinder, et se refuse aussi à emboîter le pas d’un traitement sociétal du sujet (la critique a justement souligné l’énorme différence avec le film militant de Robin ­Campillo, 120 battements par minute). Comme s’il s’agissait de préserver à tout prix des histoires d’amour universalisables. La mise en scène pourtant ne triche pas avec la sexualité des protagonistes, l’idio­syncrasie de leurs mœurs. Elle suit leurs déambulations nocturnes dans une scénographie tout à la fois brutale et esthétisée d’étreintes anonymes où s’échangent les corps ; elle n’occulte pas la férocité du sida dont l’issue dans ces années est inéluctable, non plus que l’égoïste déni observé par la société ; mais elle refuse fermement d’enfermer le film dans la catégorisation genrée attendue. C’est ce choix qui permet aux acteurs de laisser librement s’exprimer le désir des personnages qu’ils incarnent, voire de le surexposer avec une belle impudeur qui fait la nique aux « pédés pleurnichards malades de leur enfance »; comme dans cette belle scène, qui se souvient de la Maman et la Putain, où le jeune Arthur, ivre de chouchen, assis entre Jacques et Mathieu, les deux Messieurs, fait la théorie de « ses idées » et proclame que la baise, fût-ce dans les chiottes, est « le grand accélérateur de la vie ». C’est d’ailleurs un magnifique strip-tease, orchestré par la folle musique du Cache cache party de Jérôme Pijon, qu’il offre dans sa chambre d’hôpital à son ami malade, comme un dernier viatique pour l’entourer de sa tendresse et le soustraire magiquement à la mort. Mais ce que permet aussi le traitement intimiste de cette histoire d’amour et qui a valeur exemplaire, c’est le regard somme toute décomplexé porté sur la façon dont les personnages « compartimentent » leur vie avec une autorité tranquille, cassante à l’occasion. Arthur en particulier, dans son rôle de directeur d’une colonie de vacances pour enfants. Jacques, lui, vit au quotidien, sans état d’âme, son homoparentalité, en formant une équipe « plutôt réussie » avec la mère de son enfant, ce petit Loulou qui peut réciter des vers de Rimbaud, costaud, sous ses airs fragiles, comme la petite Sophie, héroïne des Petites Filles modèles, adaptées précédemment par Honoré ; témoin curieux des amours de son « complicateur » de père, il est aussi attentif à se protéger de la brutalité obligée de la vie ; s’isolant à ­l’occasion, comme l’enfant de la délicieuse chanson d’Anne ­Sylvestre (J’aime les mots qui doutent), en quête d’une « simple fenêtre pour les yeux des enfants » ou d’une portée de chatons qui s’égaient à la vie ; des scènes où le cinéaste fait une nouvelle fois la démonstration de sa fine connaissance de l’univers de ­l’enfance et de sa formidable maîtrise dans la direction des enfants acteurs.

Mais l’élément de séduction le plus fort de ce film réside dans les formes variées du dialogue : Christophe Honoré est le cinéaste qui fait le mieux comprendre comment fonctionne ce que Barthes appelle dans Fragments d’un discours amoureux cette « forme littéraire du coïtus reservatus qu’est le marivaudage »… Très vite dans la scène de drague, première rencontre des amants dans ce cinéma de théâtre de province où ils assistent tous les deux, distraitement, à la projection du film de Jane Campion, la Leçon de piano, les rires et les sourires ponctuent une « conversation » légère et vive, espiègle et malicieuse, où, de fait, « le langage est comme une peau », où la langue déjà « tremble de désir », où les mots sont lancés avec une distance amusée – « Qui êtes-vous, Monsieur? » C’est encore cette image d’Arthur, assis au soleil, la cigarette gracieusement roulée entre les doigts que l’amant en voie de renoncement, déjà presqu’à l’agonie, ne peut ­s’empêcher une dernière fois de « trouver très à son goût ». La spécificité littéraire de ce traitement épidermique du dialogue – on pense au mot si juste de Valéry, « ce que l’homme a de plus profond en lui, c’est la peau » – s’accommode aussi parfaitement de son emploi trivial et comique : ainsi du rapide échange où Mathieu est dérangé en pleine nuit par Jacques qui veut lui emprunter sa voiture pour rejoindre à Rennes son « bizarre petit amant breton » ; dans un état de surexcitation jubilatoire, Jacques s’enquiert, s’amuse, l’air gourmand, de trouver son ami en compagnie de ce « morceau tout en muscles », un superbe noir américain, qui attend, nu, sur le divan ; et dont Mathieu est bien obligé de dire qu’il est une pute. Un Mathieu que l’on sent prodigieusement agacé par le langage de ce « petit merdeux condescendant » qui, lui, peut encore séduire… Et ce sont encore à travers les mots, les lettres, la littérature, la poésie, celle de Whitman, d’Auden, d’Isherwood que circule le désir entre les amants séparés, à l’instar de cette longue conversation télé­phonique où l’écrivain fait la leçon à son jeune amant – qui prend des notes ! – en lui exposant une typologie des amours gay en poésie…

« Courir vite », se garder de « la poisse » des sentiments, danser malgré tout pour se consoler de la cruauté d’être laissé « inachevé », sur le rythme endiablé de Pump up the volume, ou sur celui d’un hip hop, joyeusement, maladroitement improvisé par le trio Arthur/Jacques/Mathieu. Car la mort rôde dans ces histoires d’amour et le chagrin heureux des personnages n’enlève rien à la puissance de compassion qu’elle provoque. Ainsi des scènes avec Marco, au dernier stade de la maladie, dont on entend d’abord dans un message téléphonique la voix rauque, comme déjà d’outre-tombe, demander assistance à son ancien amant. Jacques accueille chez lui ce corps incapable même de se tenir debout. Il le prend dans ses bras dans la baignoire, le serre contre lui, l’étreint comme un enfant – le spectateur s’en souviendra quand Arthur fera de même avec le corps de Jacques, sur le lit de la chambre d’hôpital. Mais la scène la plus poignante, plastiquement la plus belle du film, est celle où, seul cette fois dans la même baignoire, après la mort de Marco, dont il n’a pas ménagé la sensibilité, Jacques hallucine sa présence, ramène et étreint contre lui ce torse et ce visage maigre, étiré et barbu, visage sacrificiel d’un christ peint par El Greco ; une image que le spectateur déchiffre comme une Pietà réunissant le père et le fils. Image que les mots d’ailleurs de la belle berceuse du poète romantique Auden pourraient illustrer (« Lay your sleeping head, my love / Human on my faithless arm… »). Plus la mort progresse, plus la musique – le très beau The shadow of your smile, chanté par Astrud Gilberto, et davantage encore l’aria, «  Scherza Infida  » de l’opéra de Haendel, ­Ariodante, ponctue également cette marche vers la solitude et le renoncement.

On mesure ainsi la part que ce dernier film fait à une écriture filmique-tombeau, avec les références aux « chers disparus », Koltès en particulier, Truffaut, dont Arthur, lointain alter ego du jeune Christophe Honoré, caresse avec piété les plaques tombales dans le cimetière de Montmartre. Sans oublier, en filigrane, l’ombre du « ciné-fils », le bien-aimé Serge Daney, dont le discours critique sur le cinéma a toujours fait sa place à la filiation et à la fidélité, thèmes chers à Christophe Honoré, en particulier dans ce denier long métrage intimement générationnel. Le spectateur de Plaire, aimer et courir vite sort de ce film électrisé et mélancolique ; invité à comprendre que le cinéma d’auteur de Christophe Honoré, en rupture de ban avec « la triste moralité du cinéma français », est une façon de rendre hommage à la fois au caractère joyeusement intraitable du désir et à la sagesse compliquée de l’art, cinéma, musique et littérature confondus, pour en dire les avatars les plus subtils et les plus douloureux.

Cécilia Suzzoni

 

Cécilia Suzzoni

Professeure honoraire de chaire supérieure au Lycée Henri IV, Cécilia Suzzoni est la fondatrice et présidente d'honneur de l'Association le latin dans les littératures européennes (ALLE). Elle a notamment dirigé, avec Hubert Aupettit, l'ouvrage Sans le latin (Fayard, 2012)

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