Le mauvais lycée
Les Américains aiment dire, pour rire, que la vie est pareille à l’expérience du lycée, mais ceux qui n’ont pas été à l’école ici ne savent peut-être pas ce qu’ils veulent dire par là. En effet, pour comprendre les Etats-Unis, il faut étudier ce monde clos qui apparaît si souvent dans les films américains : le mauvais lycée. Qu’est-ce qui le caractérise ? Les beaux gosses riches sont des centaures, mi-homme mi-voiture, qui conduisent des véhicules neufs achetés par papa. Les joueurs de football américain et leurs cheerleaders, blondes de préférence, sont les membres les plus enviés et les plus choyés de la communauté. Les nerds, les futurs entrepreneurs, sont persécutés par eux et la « fille parfaite », celle qui est à la fois belle et intelligente, cache son intelligence et sa colère pour pouvoir gagner des votes et finir « reine » du bal de fin d’année. Ceux qui ne sont pas blancs n’existent pas. Quant au reste des élèves de l’école, ils ne sont rien que des figurants, un gros bétail qui obéit quand sonne la cloche de l’école toutes les heures pour annoncer la fin d’une classe et le début d’une autre.
La chose la plus importante dans un lycée américain, c’est le microphone, situé dans le secrétariat de l’école. Attaché à un haut-parleur cloué au mur de chaque classe de l’école, ce système central de diffusion de son est la seule chose qui soit sacrée dans l’école américaine. Comme il n’est pas possible aux enseignants d’éteindre ce système, à tout moment, toute leçon peut être interrompue par une annonce. Cette situation est un rappel à l’ordre par excellence. Le cowboy qui contrôle le microphone contrôle l’école. Que de gags dans les films américains sur l’interruption d’une leçon difficile de mathématiques, par exemple, par une annonce anodine faite au microphone de l’école. L’annonce, par exemple, que les cheerleaders vont vendre des donuts pendant l’heure de déjeuner, afin d’acheter de nouvelles bannières pour encourager l’équipe de football à gagner. Le fait que l’école américaine ne respecte pas vraiment l’éducation est une blague au sein de la communauté, rituellement signalée par la cloche ou le haut-parleur. Cette blague est une façon de se consoler du fait que tout le monde sait que le but de l’école américaine est de reproduire les classes. A quelques exceptions près, chacun doit rester à sa place.
Si la vie aux Etats-Unis est pareille à l’expérience du lycée, peut-être que, de nos jours, Twitter, est son microphone. Qui contrôle Twitter contrôle la conversation par l’interruption. N’est-ce pas en interrompant la tranquillité de l’autre que l’on remet vraiment en question la légitimité de sa réalité ?
Rose Réjouis