Extrême-droite : à qui la faute?
L'analyse du succès croissant de l’extrême droite en situe systématiquement les causes à l’extérieur d’elle-même, ce qui conduit à sous-estimer la faculté du Rassemblement National à séduire par lui-même. Cette intériorisation de la « faute » empêche de mener l’offensive contre l’extrême droite.
L’irrésistible ascension de l’extrême droite française est, depuis quarante ans, communément et essentiellement attribuée à ce qui est extérieur à elle. Envisagé comme le symptôme d’une pluralité de maux, le RN serait la marque des défaillances politiques, démocratiques, républicaines et sociales de notre société. Avant que d’être appréhendée fondamentalement comme une formation politique dotée de valeurs efficientes, d’une force de conviction spécifique et d’une puissance d’agir véritable, le parti des « Le Pen », dont l’influence ne cesse de croître, est inlassablement considéré comme le révélateur d’un contexte, le résultat d’une situation : celui d’une déperdition. La France serait donc ce pays qui, en perdant confiance en l’Europe, en ses institutions républicaines, en l’État-providence, en l’éthique de conviction et de responsabilité de ses gouvernants, s’exposerait à vivre un congé de longue maladie, aux prises avec l’extrême droite. Le national-populisme devrait ainsi sa prégnance à un essor par défaut… Le RN étendrait son audience à proportion de la diminution graduelle du crédit accordé aux politiques républicaines. Il y aurait là un lien indéfectible de cause à effet à la faveur duquel l’extrême droite ne posséderait pas, en elle-même, la cause de son développement, mais devrait principalement celui-ci à des causes qui lui sont extérieures.
Pourtant, ni le bilan économique, social et sociétal du gouvernement de Lionel Jospin, ni les coups de menton autoritaires de Nicolas Sarkozy, ni la tentative d’incarnation, par François Hollande, d’une forme de normalité au pouvoir, ni l’essai d’une transcendance du clivage droite-gauche par Emmanuel Macron, n’ont, dans la diversité de leurs expédients respectifs, entravé la progression, apparemment inexorable du parti lepéniste.
En dépit de ce constat et malgré le caractère manifestement peu efficient des actions publiques sur la courbe de croissance de l’extrême droite, un privilège continue néanmoins d’être accordé aux facteurs dits « objectifs » qui feraient « le lit du RN » par rapport à la considération de la faculté propre du parti de Mme Le Pen à se développer par lui-même. D’où l’observation du rituel jamais démenti par les forces politiques non nationales-populistes qui consiste, les soirs de résultats d’élections, soit à poser un acte de contrition, soit à attribuer « la faute » aux partis politiques concurrents. Mais, dans les deux cas, la responsabilité du succès d’estime dont jouit le RN est conçue comme étant extérieure à celui-ci. Les ressorts de la culpabilité demeurent, dans notre culture, d’une puissance insoupçonnée… De ce point de vue, en effet, les diagnostics ne manquent pas. Ainsi, pour les partis de la droite classique, les raisons de l’inlassable progression de l’extrême droite sont à trouver dans la défaillance de l’autorité de l’État, pour les sociaux-démocrates, dans la faiblesse des politiques sociales, pour les écologistes, dans l’asthénie des orientations environnementales, pour LFI (La France Insoumise), dans le retard pris avec le rendez-vous de la rupture avec le capitalisme et pour Renaissance, dans la rareté de l’expression de l’éthique de responsabilité.
Le RN ou la faute des autres
Et s’ils avaient tous tort ? Et si, au-delà d’une mise à jour incontournable, mais mesurée des éléments de contexte fertilisant l’essor des thématiques nationales-populistes, les raisons profondes étaient ailleurs, c’est-à-dire dans la propension du RN à être, d’une façon décisive, un acteur conséquent du développement qui est le sien ? Selon ce questionnement, la considération de l’expansion du mouvement identitaire semble plus complexe qu’il n’y paraît et engage une réflexion relative aux modalités ainsi qu’aux limites d’une telle idéologie.
De ce point de vue, cette interrogation nous conduit à nous demander si la sous-estimation, par de nombreux observateurs et acteurs de la vie publique, de la capacité de l’extrême droite à se développer à partir de ses valeurs, ne constitue pas le cœur du problème. De fait, la présupposition de causes extérieures, lesquelles sont interprétées comme étant à la fois fondamentales, déterminantes et prépondérantes eu égard au développement du RN, implique une séparation entre les responsables (les acteurs politiques de droite, de gauche et du centre) et les bénéficiaires (les nationaux-populistes) d’une situation au gré de laquelle la croissance de l’extrême droite serait strictement indexée sur des paramètres exogènes. Cette manière de poser le problème de l’origine du développement du RN renvoie à la présupposition suivante : ce n’est pas le national-populisme en tant que construction politique qui est la réalité intéressante, la réalité à connaître et à expliquer. Le RN sera ainsi envisagé, quarante ans durant, comme un symptôme susceptible de rendre compte de l’asthénie de notre démocratie républicaine dont il serait un signe, sans relation nécessaire avec d’autres aspects – en l’occurrence ceux de son autoconditionnement – qui pourraient être corrélatifs de sa croissance. Une telle perspective qui postule que la responsabilité du développement de l’extrême droite incombe au contexte, aux institutions et à la défaillance des politiques publiques, conduit à soustraire le RN du problème qu’il constitue, lequel est pourtant jeté devant nous, et à diluer toute idée de contre-offensive dans le marais de la mauvaise conscience des formations républicaines. Conjuguer l'action du RN au passif est, pour les acteurs républicains, une erreur par laquelle ils intériorisent un diagnostic erroné, s’abstiennent de combattre effectivement les nationalistes, dépensent entre eux toute leur énergie disponible et récusent l’autorité de l’extrême droite sans réfuter ses valeurs. Ce diagnostic prenant la forme d’une erreur de jugement très partagée qui n’accorde pas au RN le rôle influent qui est pourtant le sien à la faveur de son portage de valeurs identitaires, est, en ce sens, le fond constitutif sur lequel a pu émerger une lacune dominante dans le débat public : celle de l’élaboration d’une véritable contre-offensive contre l’extrême droite en France.
Appréhender l'idéologie nationaliste pour ce qu'elle est
Si, comme nous l’avons vu dans notre développement, le RN est un acteur conséquent de sa propre croissance politique, il nous faut, de ce point de vue, comprendre l’influence, dans la société, des valeurs du national-populisme qui se déterminent par rapport au devenir, à la question de l’identité et qui expriment un différentialisme aux formes à la fois récurrentes et évolutives.
L’opposition au devenir est fondamentale dans le corpus idéologique du nationalisme. Il s'agit toujours de déterminer des symptômes de dégénérescence de la société, laquelle est envisagée comme un organisme vivant. L’extrême droite accorde à l’élaboration d’une pensée substantialiste de l’identité – appréhendée comme première, fixe et égale à soi -, la caractéristique par laquelle elle se définit fondamentalement. Il semble en tous cas que ce soit à partir de cette visée que Jordan Bardella a récemment comparé les jeunes filles qui portent l’abaya à des virus en les affublant d’une intention visant à « tester les défenses immunitaires de la nation ». C’est en ce sens que la doctrine politique de l’extrême droite est, plus encore qu’un conservatisme, c’est-à-dire un maintien des valeurs traditionnelles, une idéologie articulée autour de la notion fantasmée d’identité, dans la mesure où, d’une façon décisive, elle se détermine à la faveur d’expressions négatrices de la diversité du réel qui portent en elle une ontologie fixe. Il s’agit moins, de ce point de vue, de maintenir une loi ou d’observer une coutume - même si, naturellement, ce n’est pas exclu -, que d’accorder, plus fondamentalement, un privilège ontologique à ce qui est déjà donné par rapport à ce qui relève du processuel. De sorte que le principe à partir duquel s’édifie l’idéologie nationaliste ne réside pas tant dans l’érection d’une pensée contre son temps, que dans l’inlassable récusation de la valeur accordée au devenir. Ce qui, de ce point de vue, et à partir du combat culturel conduit notamment par les idéologues de la Nouvelle Droite, est de nature à provoquer, au sein de la population française, une extension du domaine du repli identitaire…
Exclusion du devenir, identité et différentialisme
Dès la fin des années 1960, le G.R.E.C.E1, société de pensée qui sera un laboratoire intellectuel de la droite nationale, va s’employer, à la faveur d’une approche « métapolitique », à préparer les conditions culturelles2 à partir desquelles pourra s’envisager une conquête du pouvoir. Au différentialisme fondé alors sur la notion de race, le G.R.E.C.E va substituer le différentialisme culturel par « l’exaltation des différences ethno et bioculturelles », faisant ainsi prévaloir la séparation sur la hiérarchisation. C’est bien sur ce plan de la dissociation ontologique impliquant la fameuse « préférence nationale », que s’articule la considération nationaliste, à distance de la conception universaliste des Lumières selon laquelle il convient d’ancrer la singularité individuelle dans une reconnaissance de tous les êtres humains, lesquels « naissent libres et égaux en dignité et en droits », et non de l’arrimer à la proclamation d’une différence des droits. Dans son dernier ouvrage, Nous et les autres. L’identité sans fantasmes, Alain de Benoist fait mine d’ausculter les Français à qui il fait insidieusement dire : « Ne sachant plus qui je suis, je me borne à dire avec force ce que je ne suis pas ou ce que je ne veux pas être ».3 En substance, l’expression du différentialisme peut également, parfois, s’exercer à titre de postulat…
Sans doute est-ce l’une des intentions les plus profondes et les plus récurrentes de l’extrême droite que celle qui consiste à valoriser le caractère immuable, éternel et identique à soi qui est prêté à l’être, en vertu duquel le devenir se voit disqualifié au nom d’une nécessité d’essence. Telle semble être, en tous cas, la composition ontologique de cette substance politique identitaire pour laquelle tout ce qui n’est pas fixe, égal à soi et circonscrit, est sans valeur. Cette ontologie constitue, en outre, dans son insertion dialectique réalisée par l’extrême droite, une catégorie englobante à partir de laquelle peut s’établir chaque différentialisme : culturel, national, racial. Au fond, la récusation du devenir, est, dans l’idéologie nationaliste, justifiée par la présomption d’une essence identitaire, laquelle implique l’exercice du différentialisme.
Dès lors, tout ce qui devient est suspect : le monde – qui se mondialise –, l’Europe – qui se construit -, la République – qui se défend -, l’immigration – qui enrichit la France -, le climat – qui change –, les vaccins – qui sont des agents antigéniques qui développent une immunité adaptative protectrice -, la complexité – qui s’interprète -, le doute – qui suspend le jugement. Le RN est en guerre contre le devenir. Tous les phénomènes qui ne sont pas présupposés, ne sont pas déjà donnés, sont désignés comme des dangers ultimes qu’il convient d’abattre sous peine de se laisser corrompre par l’empire des changements qui auraient, sinon, tôt fait de nous perdre. Tel est, aujourd’hui et depuis tant d’avant-veilles au cœur de notre histoire, l’imaginaire sur lequel s’établit la force motrice du national-populisme, lequel, en dernière instance, ne dépend pas strictement de la possibilité de l’échec des gouvernants et des oppositions s’inscrivant dans le champ des valeurs républicaines, mais s’exerce à la faveur de la puissance du ressort identitaire dans un contexte de grandes mutations climatiques, géopolitiques, économiques, sociales et citoyennes. Il en ressort que, dans le combat contre le différentialisme identitaire, les partisans de l’universalisme seraient bien inspirés, à la fois pour des raisons de probité intellectuelle et d’efficacité, de pointer leurs flèches en direction des représentants nationalistes plutôt que sur eux-mêmes. Et ce, en rappelant, au gré de l’évolution du national-populisme en France et en Europe, la nécessité de changer, enfin, le diagnostic se rapportant à la croissance de l’extrême droite et de conduire une véritable contre-offensive intellectuelle et politique à l’égard du différentialisme identitaire.
- 1. Le G.R.E.C.E (Groupement de Recherche et d’Études pour la Civilisation Européenne) est fondé en 1965 à l’initiative d’Alain de Benoist.
- 2. Alain de Benoist s’emploie à articuler le culturel au politique : « j’insistais sur le rôle de la culture comme élément déterminant des changements politiques : une transformation politique forte consacre une évolution déjà intervenue dans les mœurs et les esprits. Le travail intellectuel et culturel contribue à cette évolution des esprits en popularisant des valeurs, des images, des thématiques en rupture avec l’ordre en place ou avec les valeurs de la classe dominante ».
- 3. Alain de Benoist, Nous et les autres. L’identité sans fantasmes, Éditions du Rocher, 2023, p. 98.