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Giorgia Meloni en 2022 · Photo :  Vox España via Wikimédia
Giorgia Meloni en 2022 · Photo : Vox España via Wikimédia
Flux d'actualités

Un fascisme pour aujourd'hui

La victoire du parti Fratelli d’Italia aux élections législatives a suscité en Italie un débat sur la pertinence du qualificatif de « fasciste » pour désigner la coalition de « centre-droit » qui gouvernera le pays. Si le questionnement sur les orientations politiques de celle-ci est légitime, il faut rappeler que le propre du fascisme est de ne pas se laisser reconnaître, quand il advient. 

Pour la presse italienne, à la suite des élections du dimanche 25 septembre, le « centre-droit  » l'emporte haut la main. Alors que le New York Times, Le Monde et de nombreux médias s'accordent à reconnaître la victoire de la « hard-right » et du « post-fascisme », le débat sur le nom à donner à la coalition portée par Giorgia Meloni semble avoir d’ores-et-déjà été tranché en Italie. Au lendemain des élections, c'est l'interview du philosophe Massimo Cacciari publiée dans La Stampa qui témoigne le mieux de cet état d’esprit : « Sommes-nous devenus fascistes? Une stupidité – la gauche victime d’une catastrophe mentale1 ». Si ce titre est en réalité un collage de différentes réponses dans l’interview (ce n’est pas à propos de la dénomination de fascisme que le philosophe évoque la « catastrophe mentale » de la gauche), Cacciari est néanmoins contre l'utilisation de ce terme, et le titre traduit bien la polarisation actuelle du débat.

Il se propage en Italie cette rengaine qui veut que Giorgia Meloni ne soit pas fasciste, puisque le fascisme « c’est autre chose »

Il y a donc une nette diffraction entre la perception interne et externe de l’orientation politique de cette coalition de « centre-droit ». Laissons de côté un moment la terminologie pour examiner de plus près qui la compose. La figure principale en est évidemment Giorgia Meloni, que les journaux italiens prérent appeler « Giorgia », en référence à un remix techno d'un discours qui l’a rendue célèbre il y a quelques années, où on l’entend crier : « Je suis Giorgia / je suis une mère / je suis une chrétienne ». Si cette dénomination est aussi le reflet d’un trait culturel plus profond, où l’on appelle les hommes politiques par leur nom et les femmes politiques par leur prénom (Ursula, Angela, etc.) comme si elles étaient nos voisines, Giorgia Meloni est porteuse d’un héritage lourd de sens : elle vient du Movimento sociale italiano (MSI), parti fasciste dont elle a voulu garder la flamme tricolore dans l’emblème de son parti « Fratelli d’Italia ». Lors de la campagne, elle s'est certes engagée dans un travail de ravalement, au point qu'on a parlé en Italie d'une dédiabolisation à la « Marine » : moins de cris et de grimaces pendant les rassemblements, des chemises blanches, des pauses savantes. Son programme est de droite, avec une couleur sociale : augmentation des aides sociales, création d’un salaire minimum, lutte contre l'immigration, contre les droits des communautés LGBT, contre tout ce qui attaque la civilisation chrétienne-occidentale, pour Dieu, la Patrie et la Famille.

Si bien que, en dépit de son histoire assumée, jusque dans la réutilisation d’un symbole forgé par le fascisme, il se propage en Italie cette rengaine qui veut que Giorgia Meloni ne soit pas fasciste, puisque le fascisme « c’est autre chose 2 ». Elle ne serait même pas d'extrême-droite, mais simplement d’une droite « qui n’a pas honte d'être de droite ! » En raisonnant à revers, il apparaitrait même que Giorgia Meloni n’est pas une fasciste parce que, pour être fasciste, « il faut aussi être populiste ». Or le populisme, ce n'est pas Giorgia : c’est Matteo Salvini : « c’est lui le véritable cœur du problème ». C’est bien en effet Matteo Salvini, le chef de la Ligue du Nord qui, sur l'air de « je dis tout haut ce que tout le monde pense tout bas », a réussi à faire entrer, entre 2013 et 2017, les idées d'extrême droite dans le discours commun. Après avoir légitimé la réthorique raciste parce qu’elle serait « partagée » par la majorité des Italiens, celui-ci a intégré le Gouvernement en 2018, avant de se sentir menacé par une coalition entre le Movimento 5 stelle (M5S) et le Parti démocratique (PD) et de lancer sa propre campagne politique à l'été 2019. Courant les plages italiennes, le Ministre de l’Intérieur qu’il était alors se proposait, devant une foule de baigneurs en bermuda, d’« aller de l’avant tout seul », rappelant son principal fait d’arme, son terrible decreto di sicurezza (décret de sécurité) qui avait renforcé les règles d'immigration, restreint le droit d'asile et facilité l'expulsion des migrants. Une semaine plus tard, à la fin du mois d'août, le leader du M5S, Giuseppe Conte, présentait sa démission au Président de la République, entrainant dans sa chute Matteo Salvini. 

Depuis lors, Matteo Salvini est regardé avec méfiance dans son propre camp, au point que l’on entend désormais des militants dire « Je suis de la Ligue, mais je ne crois plus en Salvini », comme ceux qui disent « Je suis croyant mais non pratiquant ». Face à cette défiance et à la concurrence de Fratelli d'Italia, la Ligue a placé ses propositions sous le signe de l’excès, y compris par rapport à celles de Giorgia Meloni. Une vidéo satirique, devenue virale sur les réseaux sociaux une semaine avant lélection, faisait ainsi dire à la Ligue: « Meloni propose un blocus naval ? Nous, on va tirer sur les bateaux ! ». Si le fascisme historique n'a jamais été revendiqué par Matteo Salvini, il flirte tout de même volontiers avec ce dernier : le maintien de l'ordre est sa passion, sa devise « Prima gli italiani » (les Italiens avant tout) a été d’abord utilisée par le parti ouvertement néo-fasciste Casa Pound, et on raconte qu'à Forlì il est monté sur un balcon que Mussolini avait fait construire, en arborant un T-shirt à son effigie.

Et puis, il y a le redivivus. À 85 ans, Silvio Berlusconi, que chacun le voyait prêt pour son mausolée d’Arcore, remonte une nouvelle fois sur la scène politique en atteignant 8% des suffrages. Depuis son nouveau profil TikTok, le géant des médias fait des promesses qui ne reposent sur rien d'autre que son image, évoquant un passé auquel il ramène de nombreux électeurs nostalgiques. Il est un peu en retrait, bien sûr, ses discours ne sont pas agressifs, il est toujours ce « bon vieux Silvio », faisant des blagues douteuses, des sourires en coin, vendant l’espérance que nous devenions tous un peu plus riches et un peu plus beaux, comme lui, dit-il souvent. Pourtant, Berlusconi aussi a porté un regard complaisant sur Mussolini, le considérant comme le plus grand homme d'État italien, ayant été jusqu’à dire qu’il avait fait un « bon dictateur » pour l'Italie3. Si celui-ci se tient loin de la rhétorique violente du fascisme - ce qui n’est pas le cas de Giorgia Meloni et Matteo Salvini, il n’en reste pas moins que cet attelage reçoit, pour toute qualification, le nom de « coalition de centre-droit ».

Si j’avais dû imaginer un fascisme pour le monde d’aujourd'hui, je n’aurai pu penser à une forme plus innovante et créative que celle-ci.

Le fascisme fut en Italie une réalité historique, et cette réalité ne se représentera pas. Comme l’écrivait en 2019 le philosophe Michaël Foessel, « il ny aura pas de chemises brunes dans les rues, certainement pas de guerre mondiale, ni des camps dextermination4 ». Cela ne signifie pas que le fascisme ne puisse pas trouver d’expressions contemporaines, dans la réalité sociale et politique qui est aujourd’hui la nôtre. Il faut chercher la possibilité du fascisme dans « ce qui n'est pas contradictoire avec un contexte historique donné, voire ce que ce même contexte favorise 5 ». Or le contexte actuel en Italie est notamment marqué par l’adhésion au cadre institutionnel européen et aux processus démocratiques. Beaucoup d’Italiens y voient la preuve que « Meloni n'est pas fasciste puisqu’elle n’est pas contre l’Europe ni contre l'OTAN  ». Cet argument est néanmoins bien faible : le spectacle du Brexit a paradoxalement refermé le débat sur la sortie de l’Union, et la guerre en Ukraine a rappelé le caractère incontournable de la puissance militaire américaine. De la même manière, la justification selon laquelle « ils ne sont pas contre la démocratie » ne saurait être une garantie d’anti-fascisme. Les vertus du régime démocratique sont certes bien plus partagées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient dans les années 1930, mais ce n'est pas parce que les règles du jeu changent que les tensions et les passions politiques cessent de traverser les institutions. Si j’avais dû imaginer un fascisme pour le monde d’aujourd'hui, je n’aurai pu penser à une forme plus innovante et créative que celle-ci, qui épouse précisément les contours de l’époque : une coalition réunissant une héritière spirituelle du MSI, un homme qui prétend incarner l’autorité, et un dernier qui détient le pouvoir médiatique. Autrement dit, si j’en avais auparavant une idée faite de collages de récits de grands-parents et de photos décolorées, il réapparaît aujourdhui sous mes yeux à travers une forme nouvelle.

Pourquoi alors en Italie, s'obstine-t-on à utiliser le terme de « centre-droit » pour un phénomène politique qui est d’une autre nature ? Comment croire à la continuité des choses, alors que la coalition ouvre dès sa victoire la voie vers le changement de la Constitution, vers un renouveau présidentialiste 6 »? Pourquoi, au fond, la presse italienne ne parvient-elle pas à dire que Giorgia Meloni et la coalition qu’elle porte sont fascistes ? Contrairement à ce qui s’est passé en Allemagne avec la reconnaissance, y compris juridique, de la culpabilité du régime nazi, le fascisme a poursuivi un chemin souterrain dans la société italienne. La position ambiguë de l'Italie dans les dernières années de la Guerre lui a permis d'éviter cette confrontation, et si le fascisme a été inscrit dans la Constitution comme une idéologie au destin funeste (art. XII) celui-ci n'a jamais été complètement éradiqué. On trouve encore, dans les vieilles armoires ou les couloirs sombres, des portraits deMussolini regardant lhorizon. Certes, bien peu d’Italiens se disent fascistes, au-delà des fanatiques du Duce. C’est que le terme est resté associé à l'image du Ventennio, ces deux décennies allant de 1924 à 1943, et à la violence qu'elles charrient encore.

Et pourtant, la violence du programme est bien présente dans le programme et les discours de Giorgia Meloni et de sa coalition, avec toutes ses promesses de résolutions définitives des problématiques politiques et sociales. Face au retour d’un tel phénomène politique, le qualificatif de centre-droit est faux, et celui de post-fasciste trompeur, comme s’il s’agissait de quelque chose avait perdu de sa virale. Le post-fascisme existe en Italie depuis le premier congrès du MSI en 1948, lorsque les vétérans de Salò ont décidé, pour survivre, de conclure des pactes avec la droite traditionnelle et plus modérée. Il n’en finissait plus, depuis lors, de mourir. Il a repris forme de manière évidente cette semaine, sur les bulletins de vote reproduisant la flamme du fascio. Le fascisme a réussi sa mue, fidèle au slogan des vétérans de Salò « senza rinnegare, senza restaurare » (“sans se renier, sans restaurer”). Il a même réussi à échapper à son nom pour devenir, à travers le visage de Giorgia Meloni, un radieux centre-droit.

 
  • 1. Paolo Griseri, « Cacciari : “Siamo diventati fascisti ? Una stupidaggine - Sinistra vittima di una catastrofe mentale ” », La Stampa, 26 septembre 2022.
  • 2. Toutes les citations sont issues des débats de ces derniers mois, de discussions avec des amis et des inconnus en Italie.
  • 3. « Berlusconi's gaffes, quips and pranks », Reuters, 12 novembre 2011.
  • 4. Michaël Foessel, Récidive 1938, PUF, 2019, p. 11.
  • 5. Michaël Foessel, Récidive 1938, PUF, 2019, p. 12.
  • 6. Francesco Lollobrigida a tenu ce propos dans un entretien accordé à La Reppublica, le 28 septembre 2022.