Les élections britanniques…au théâtre

The Vote - Donmar Warehouse


Jeudi 7 mai 2015, de 20 heures 30 à 22 heures, la diffusion de la pièce de James Graham, The Vote, en direct du théâtre du Donmar, sur More 4, une antenne de Channel 4, marque l’aboutissement d’une collaboration inédite entre une chaîne de télévision commerciale gratuite qui privilégie une couverture originale d’un moment politique important et un théâtre privé londonien qui affirme son engagement dans les débats de la nation.

Sans qu’il soit possible de faire allusion à des personnalités ou à des partis politiques, car le scrutin de ces élections législatives générales britanniques est encore en cours au moment de la retransmission, la pièce, très anglaise dans son articulation entre sérieux et comique, pose, sous forme de farce, des questions fondamentales sur le sens de la démocratie et la responsabilité du citoyen.

Fiction et réalité se rencontrent : l’action de la pièce se joue en temps réel dans un bureau de vote situé dans une école du quartier londonien de Lambeth et raconte ce qui pourrait se passer dans n’importe quelle autre circonscription pendant les quatre-vingt-dix minutes qui précèdent la clôture du scrutin. Un incident insolite déclenche toute une série de malentendus et de quiproquos ; les trois assesseurs, en charge depuis l’ouverture matinale du bureau, tentent, dans l’urgence, de réparer l’erreur tandis que se succèdent des électeurs représentatifs de la diversité du quartier et de la société dans son ensemble. A 22 heures, sur la scène du théâtre comme dans tout le pays, un représentant officiel viendra relever l’urne tandis que sur Channel 4, l’antenne sera rendue pour la couverture des résultats.

En se glissant dans l’intimité de citoyens, réunis autour d’un poste de télévision dans l’attente des premières indications d’un scrutin serré qui risque de bouleverser l’échiquier politique,  le théâtre confirme avec force sa place comme institution culturelle de référence et vecteur de transmission  des événements marquants de la vie politique et économique de la nation.

En programmant une pièce dans le cadre des élections de 2015, en recherchant un partenaire qui puisse donner toute sa dimension à l’aventure,  le Donmar, sous l’impulsion de sa directrice artistique, Josie Rourke, répond à la vision d’un théâtre qui part à la conquête d’un public élargi et, précédé par sa notoriété, s’attache à  faire résonner les textes tant classiques que modernes au plus près des préoccupations de chacun. La passion avec laquelle des acteurs de renom comme Judi Dench ont accepté un rôle a été un élément important dans la finalisation du projet.

La programmation de Channel 4 s’inscrit dans un contexte de couverture moins classique de la période électorale, comme le suggèrent les fictions dramatiques Coalition, qui retrace les négociations qui ont précédé la formation du gouvernement de David Cameron en 2010 ou The first hundred days of UKIP, qui imagine l’arrivée au pouvoir du parti de Nigel Farage. Le choix de fermer l’antenne sur E4, la chaîne destinée aux jeunes adultes pour les encourager à aller voter ou le recours au comique David Mitchell pour animer, avec l’incontournable journaliste vedette Jeremy Paxman, une soirée électorale d’un autre genre, participent du même effort.

Le choix d’accéder à la demande du Donmar suggère un renouveau de la place du théâtre sur une chaîne de télévision alors qu’il est négligé depuis les années 1970 sur les chaînes publiques comme la BBC (la retransmission de la soirée marquant le cinquantième anniversaire du National Theatre en octobre 2013 a révélé l’absence regrettable de diffusion de grands moments théâtraux) ou marginalement présent sur une chaîne payante consacrée à l’art comme Sky Arts.

 Il montre aussi que le théâtre, loin de craindre la compétition des autres media, peut bénéficier du développement de moyens techniques sophistiqués et accroître son audience grâce à des initiatives réussies artistiquement et commercialement comme le prouve, depuis  la diffusion de Phèdre en direct du National Theatre en juin 2009, le succès des pièces retransmises sur grand écran.

La réactivité des dramaturges et metteurs en scène à la situation sociale, politique et économique du pays est très spécifique au théâtre britannique. Des pièces comme Enron de Lucy Prebble ou The Power of Yes de David Hare en 2009 ont traité la crise économique; dans The Riots en 2011,   Gillian Slovo  a mené l’enquête sur les émeutes de l’été précédent en s’appuyant sur des interviews et déclarations publiques de parties concernées ; James Graham a construit sa pièce de 2012 This house autour des discussions et débats qui ont eu lieu à la Chambre des Communes entre les élections de 1974 et le vote de défiance au gouvernement de James Callaghan en 1979.

En période électorale, ce lien entre théâtre et politique se trouve conforté. Plusieurs scènes londoniennes proposent des pièces traversées par les problématiques et enjeux actuels. Au Tricycle Theatre, Multitudes de John Hollingworth raconte le multiculturalisme et s’interroge sur la situation des musulmans en Grande-Bretagne à travers la diversité d’une famille de Bradford à la veille d’une conférence du Parti Conservateur dans cette ville - le père musulman laïque aimerait devenir député, sa fille est radicale, sa compagne, récemment convertie à l’islam, est confrontée aux propos hostiles à l’immigration de sa propre mère. Au Royal Court Theatre, Who cares de Michael Wynne  propose une réflexion sur le système de santé (National Health Service) à partir d’une soixantaine d’heures d’entretiens conduits sur une période de dix-huit mois et sous forme de promenade dans et autour du théâtre.

La spécificité exceptionnelle de l’aventure ambitieuse imaginée par le Donmar avec la pièce The Vote est de maintenir à toutes les étapes de la production un lien avec la notion même de démocratie.

Le défi premier a été de prendre la décision de programmer une pièce, non pas après la lecture d’un texte, mais sur une idée. Le défi ultime est de finir impérativement à 22 heures précises la retransmission à la télévision d’un spectacle vivant avec les aléas du direct. La difficulté est d’autant plus grande que les trois interruptions publicitaires de deux minutes environ chacune à la télévision ne sont pas autant d’entractes. La pièce et donc le dialogue et le jeu des acteurs se poursuivent hors champ pour le téléspectateur, qui ne doit pas pour autant en perdre le fil narratif. Quelques chiffres suffisent à illustrer l’ampleur du risque pris : trois semaines de répétitions effectives pour un ensemble de près de cinquante acteurs et seulement treize représentations entre le 24 avril et le 6 mai avant la diffusion en direct à la télévision.

Pour Josie Rourke, il s’agit, dans cet espace marqué par la proximité entre acteurs et spectateurs, de transposer sur scène la conversation  entre société civile et  individu, de questionner la démocratie et d’inventer « une langue nouvelle et accessible qui parle au public de l’époque qui est la sienne ».  A l’ère  d’internet, aider à prendre conscience de l’enjeu d’un acte entièrement fondé sur la confiance (l’électeur doit seulement donner son nom et son adresse pour obtenir un bulletin de vote dans le bureau où il est inscrit) et laisser fuser les discussions dans un lieu, le bureau de vote, où le silence est de rigueur, fait réfléchir autrement. Pour Kate Pakenham, productrice exécutive, obtenir une diffusion de cet engagement citoyen en direct, en temps et en heure à la télévision  « repousse  encore  les limites du théâtre » et en définit plus puissamment encore la responsabilité en tant qu’institution culturelle.

Le projet est né juste après le succès rencontré par une autre pièce de James Graham, jouée au Donmar du 10 avril au 31 mai 2014 : Privacy, à partir d’entretiens avec des politiciens et journalistes, analyse la manière dont les informations personnelles des citoyens sont collectées et utilisées et questionne les dangers qui en résultent en termes de sécurité et de liberté. Dans ce partage d’informations, l’individu doit mesurer ce à quoi il est prêt à renoncer, de même que dans le cadre d’une élection, il délègue à un tiers la responsabilité de mettre en œuvre au mieux sa vision de la société.

The Vote est la photographie de ce moment où chaque individu, porteur d’une histoire de vie qui lui appartient en propre, vient abdiquer une part de son identité personnelle et unique au profit de la collectivité.

 En marge même des conditions de la retransmission télévisée, l’effort logistique, rendu nécessaire par la complexité de l’écriture et de la production, témoigne de l’importance de la pièce en tant que telle et de l’engagement du théâtre dans un événement national.

Le texte s’est structuré à partir des remarques des chercheurs en sciences politiques, journalistes, analystes, juristes, assesseurs, sollicités pour mieux saisir la mise en place pratique du cadre électoral et les difficultés qui peuvent entacher son bon déroulement. Des ateliers ont permis de mieux définir les caractéristiques des électeurs de Lambeth, circonscription indécise, et de construire des bribes de leurs histoires de vie, à l’image des composantes de la société britannique qu’ils représentent.

Toute l’équipe du Donmar a été mobilisée pour sélectionner, par des entretiens individuels ou groupés, les acteurs de la pièce, certains ne jouant que quelques minutes, planifier le calendrier serré des répétitions partielles, trouver un local près du théâtre pour permettre aux comédiens d’attendre leur entrée sur scène, car les loges du Donmar ne peuvent en accueillir qu’une petite dizaine.

Pour accompagner l’histoire de cette élection du 7 mai à travers The Vote, le théâtre a décidé de vendre les places des représentations par le biais d’une loterie : du 30 mars, jour de la dissolution du parlement, jusqu’au 7 avril, on pouvait sur un bulletin choisir trois dates pour acheter un ou deux billets. Près de 15 000 demandes ont ainsi été enregistrées et seules 3000 environ ont pu être satisfaites lors du tirage au sort. Un lien a été maintenu avec tous les participants qui ont accès au programme digital de la pièce et peuvent consulter le prospectus d’un des candidats fictionnels. De même, en arrivant au théâtre, chaque spectateur se voit remettre un bulletin de vote semblable à celui remis aux électeurs dans la pièce et peut venir le déposer dans l’urne.

Pour créer une dynamique et encourager la conscience citoyenne de manière créative, le Donmar a également organisé un concours de vidéos  sur internet. Les jeunes ciblés, de 13 à 22 ans, ceux qui devraient voter lors des prochaines élections, théoriquement dans cinq ans, et ceux qui n’ont jamais encore voté pour la Chambre des Communes, peuvent en une vidéo de soixante secondes tournée en une seule fois répondre à la question suivante : voter a-t-il un sens ? Les auteurs des trois meilleures vidéos sélectionnées ont été invités à la représentation du 7 mai.

Le Donmar prolonge son intérêt pour le fait démocratique en enregistrant, dans des écoles du Royaume-Uni, des entretiens avec des enfants qui devraient voter dans dix ans et en les retrouvant tous les cinq ans, l’idée étant de construire une pièce documentaire, My Mark, sur la perception des élections,   du fait politique ou du rôle d’un gouvernement par la génération de demain (une lecture de la première partie, Elections 2015, écrite par Michelle Terry et mise en scène par le directeur artistique associé Robert Hastie, a eu lieu le 28 avril au Donmar).  

Toutes ces initiatives répondent à la même exigence, celle de faire du théâtre un passeur empathique qui privilégie le dialogue entre toutes les composantes de la société actuelle et décline les prémices du monde à venir. Force est au Donmar d’espérer une audience plus large que celle que lui permet son espace géographique et en ce sens de rechercher pour chacune de ses productions un partenariat adapté. C’est ainsi que les pièces de Shakespeare, Jules César et Henri  IV, mises en scène par Phyllida Lloyd avec une troupe composée exclusivement de femmes, parce que les questions posées par les deux pièces dépassent la notion de genre, ont été exportées dans un théâtre de Brooklyn.  C’est ainsi que The Vote qui met le citoyen face à ses responsabilités et questionne l’idée de démocratie, se retrouve naturellement dans les salons d’un public élargi, dans l’attente des résultats incertains d’une élection serrée,  et lui offre une autre manière de vivre la politique.

 

                                                                                               Sylvie Bressler