Crédits: Global Justice Project
Crédits: Global Justice Project

Pour une vision partagée du progrès social

Le Laboratoire sur les inégalités mondiales, co-dirigé par Thomas Piketty et Lucas Chancel, a publié en juin 2026 le Global Justice Report. Le plan qui y est présenté, radical et novateur, propose une transformation de notre manière d’habiter une planète finie, au bénéfice de la quasi-totalité de l’humanité.


Imaginons un avenir où chacun jouirait d’un haut niveau de bien-être ; où 90 % de la population mondiale verrait son revenu doubler tout en travaillant moitié moins d’heures qu’aujourd’hui. Un monde où la moitié la plus pauvre de l’humanité verrait sa part de la richesse mondiale passer de seulement 2 % aujourd’hui à 30 % ; un monde où l’on consommerait suffisamment, sans que personne ne surconsomme. Et imaginons que cet avenir se réalise sur une planète capable d’accueillir durablement la vie humaine, sans dérèglement climatique.

Face aux sombres visions d’avenirs techno-autoritaires qu’on cherche aujourd’hui à nous imposer, une vision radicale et novatrice du progrès mondial pour le xxie siècle apparaît comme une nécessité urgente. La plus crédible de ces visions est celle où l’habitabilité de la planète devient la condition même du développement humain et de l’égalité.

Le Global Justice Report (GJR), publié en juin 2026 par le Laboratoire sur les inégalités mondiales de la Paris School of Economics (PSE) examine les conditions nécessaires pour que le monde progresse vers cet horizon d’ici la fin du siècle, selon une trajectoire à la fois économiquement viable et écologiquement soutenable. Sa conclusion ? Il est possible de réaliser une transformation mondiale permettant un haut niveau de bien-être pour tous, tout en respectant les limites planétaires. Pour cela, trois conditions doivent être remplies simultanément.

D’abord, une décarbonation rapide des systèmes énergétiques est nécessaire. En même temps, il faut aussi un basculement majeur, de la surconsommation vers la sobriété1. Cela impliquerait une baisse considérable des heures de travail et de l’usage des matières premières, accompagnée de changements profonds dans les modes de consommation, les habitudes alimentaires, l’usage des terres et le couvert forestier. Financer et réaliser politiquement la décarbonation et l’autonomie énergétique exige également une réduction drastique des inégalités de revenu, de patrimoine et de pouvoir, entre les pays comme en leur sein. Cette réduction des inégalités mondiales n’est pas seulement compatible avec une décarbonation en profondeur ; elle est la condition nécessaire d’une prospérité partagée sur une planète finie.

Le Global Justice Report constitue la première projection précisément chiffrée de cette transition. Il articule quatre dimensions que les débats actuels traitent trop souvent séparément : la redistribution des ressources à l’échelle mondiale ; une réforme profonde de l’ordre financier et économique international ; une transformation radicale des systèmes énergétiques ; et des changements substantiels dans les modes de consommation. À l’encontre de la plupart des scénarios climatiques, y compris ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)2, la principale innovation du Global Justice Report consiste à modéliser ensemble ces quatre dimensions, en plaçant les inégalités et le principe de sobriété au cœur de l’analyse.

La principale innovation du Global Justice Report consiste à modéliser ensemble ces quatre dimensions, en plaçant les inégalités et le principe de sobriété au cœur de l’analyse.

Qu’entraine concrètement cette transition ? Elle repose avant tout sur la convergence économique entre les pays. À l’échelle globale, le revenu national moyen par habitant est aujourd’hui séparé par un écart de 1:16 entre les régions les plus pauvres (290 euros mensuels en Afrique subsaharienne) et les plus riches du monde (4 590 euros en Amérique du Nord et en Océanie). Dans le scénario du rapport, cette disparité tendrait vers un niveau commun d’environ 5 000 euros par mois dans tous les pays d’ici 2100.

Mais cette convergence ne serait pas seulement monétaire. Le temps de travail annuel par personne employée baisserait d’environ 2 100 à 1 000 heures, prolongeant ainsi le mouvement de réduction globale des heures de travail, tandis que la part du temps de travail mondial consacrée à l’éducation et à la santé passerait de 11 % à 43 %. Par ailleurs, femmes et hommes convergeraient vers une stricte égalité salariale et un partage égal du travail économique et domestique. Tout cela se réaliserait dans des conditions climatiques habitables. Grâce à ce rééquilibrage et à une décarbonation rapide, le réchauffement climatique se stabiliserait à 1, 8°C, contre plus de 4°C dans la trajectoire actuelle.

Or, rien de tout cela n’est possible sans une contraction profonde des inégalités. L’échelle des revenus entre individus se resserrerait dans un rapport de 1:5, celle des patrimoines de 1:10, prolongeant ainsi la trajectoire que l’Europe de l’Ouest et du Nord a connue au cours du xxe siècle. La part de la richesse mondiale détenue par la moitié la plus pauvre de l’humanité passerait de 2 % à 30 %, tandis que celle détenue par la classe des milliardaires chuterait de 6 % à 0, 05 %.

Ces transformations seraient financées et pilotées par de nouvelles institutions. Entre 2026 et 2060, un Fonds Mondial pour la Justice consacrerait en moyenne 10 % du PIB mondial par an au versement de dividendes nationaux et à l’investissement, contre moins de 0, 4 % aujourd’hui consacrés à l’aide au développement et à l’ensemble des budgets cumulés de l’ONU, du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Ses ressources proviendraient d’un fonds souverain mondial détenant 10 % du stock de capitaux du monde, d’un impôt mondial sur la fortune pouvant atteindre 20 % par an pour les milliardaires, et d’un impôt mondial sur le revenu pouvant atteindre 90 % pour les plus hauts revenus. Dans l’ensemble, chacune de ces mesures ne concernerait qu’environ 1 % de la population mondiale.

Le résultat n’est donc pas un simple transfert des plus riches aux plus démunis, mais un gain pour la quasi-totalité de l’humanité. Près de 90 % de la population mondiale verrait son revenu doubler entre 2026 et 2100 et si l’on tient compte des gains en termes de temps libre et de respect des limites planétaires, plus de 99 % des habitants de la Terre en sortiraient gagnants. Ce plan repose également sur une redistribution du pouvoir. Aujourd’hui, les régions les plus riches disposent, au FMI et à la Banque mondiale, de quatre fois plus de voix que ne le justifierait leur part démographique. À l’inverse, dans ce nouvel ordre, chaque habitant de la planète disposerait d’une voix égale, garantie par une union internationale de compensation financière et une nouvelle monnaie internationale destinées à mettre fin au privilège exorbitant des puissances dominantes et à corriger les déséquilibres commerciaux mondiaux.

Loin d’être un projet isolé, ce rapport s’inscrit dans un agenda international plus large en faveur de l’habitabilité planétaire, de la justice sociale et de la réforme de l’architecture financière mondiale, à l’instar de l’Initiative de Bridgetown lancé par la Barbade en 2022, de l’Engagement de Séville sur le financement du développement, du processus de convention fiscale de l’ONU, ou encore des initiatives sur les inégalités mondiales portées au sein du G20 par le Brésil et l’Afrique du Sud. La contribution principale de ce rapport est de replacer ces propositions dans un cadre institutionnel chiffré, en établissant des modèles de convergence socio-économique, d’évolution des températures et de trajectoires de répartition jusqu’en 2100.

Un xxie siècle habitable, égalitaire et prospère est matériellement possible. Le budget carbone le permet, et l’histoire offre des précédents d’ampleur comparable : le suffrage universel, l’universalisation de la santé et de l’éducation, la réduction de moitié du temps de travail, ou encore la forte compression des inégalités au cours du xxe siècle. Par conséquent, ce n’est pas l’impasse technologique qui fait obstacle, mais l’absence d’une vision partagée du progrès social, à la fois concrète et radicale. Ce qu’il reste à accomplir relève donc du choix politique et du travail patient de construction des coalitions qui doivent le porter.

Le Global Justice Report est disponible dans son intégralité sur globaljusticeproject.wid.world

Cet article a été initialement publié dans The Guardian et traduit en français par Leonard Castritius.

  • 1. Le concept de sobréité (traduit du terme anglais « sufficiency ») vise ici à l’idée qu’il existe des seuils de consommation et de production à la fois suffisants pour satisfaire les besoins humains et compatibles avec les limites écologiques de la planète.
  • 2. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), créé en 1988 sous l’égide de l’ONU, est chargé d’évaluer périodiquement l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique et ses conséquences, ndlr.