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Capture d’écran C8
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Flux d'actualités

Cracher dans la main qui vous nourrit ?

Morale publique contre morale privée

Le véritable objet du scandale de ce qui s'est passé sur le plateau de Touche pas à mon poste  le 10 novembre 2022 n’est pas ce que Cyril Hanouna a dit, mais le fait qu’il l’ait dit, reconnaissant publiquement travailler pour un propriétaire de chaîne télévisée.

Une séquence en apparence ordinaire sur le plateau de Touche pas à mon poste. Des insultes, des cris, des phrases inachevées. Rien d’inhabituel. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et, dans ce brouhaha général, l’audimat grimpe. Peu à peu, les paroles des divers chroniqueurs s’entrecroisent, non pas pour se répondre, mais seulement de façon à former un filet qui se resserre autour de l’invité. Bientôt, celui-ci s’étonne d’être pris au piège, piège dans lequel il s’était pourtant jeté de bon cœur.

Mais au cours de la dernière escalade verbale en date, le 10 novembre 2022, une épiphanie a eu lieu. Lors d’un débat sur l’accueil par la France du navire Ocean Viking, le député Louis Boyard, invité sur le plateau, saisit cette occasion pour souligner le rôle de Vincent Bolloré dans l’appauvrissement et l’émigration consécutive de populations du continent africain. Il n’aura pas l’occasion d’achever sa démonstration. Le nom de Bolloré a été prononcé, comme celui de Dieu en plein temple. Il faut avoir le courage de visionner la séquence en entier – dix minutes d’indignations et d’invectives – pour mesurer l’ampleur du sacrilège. Aussitôt, ceux qui officient sur la chaîne du patron chapitrent l’infidèle, qui entend bien aller au bout de la profanation.

Dans cette débâcle confuse et décomplexée, on distingue deux morales opposées. D’un côté, le député de La France insoumise parle de « droits » : son droit de s’exprimer publiquement et librement, la liberté de la presse ensuite, et la liberté d’expression, qu’il juge piétinée ; et le député de rappeler l’animateur à sa « responsabilité ». Ici, le « représentant de la nation », comme il le précise à dessein, se fait le porte-parole et défenseur d’un certain nombre de principes qui régissent le débat démocratique en France.

Mais ce discours achoppe sur une tout autre ligne de conduite. En face, sur le plateau de Touche pas à mon poste, on se moque bien de la qualité de représentant de la nation de Louis Boyard. L’invité est d’abord un invité. À ce titre, il est tenu à un certain nombre de règles de bonne conduite, auxquelles Cyril Hanouna et ses chroniqueurs sont tout aussi sincèrement attachés que le député à ses principes. Ayant entendu critiquer son patron, l’animateur rappelle au député qu’il est ici chez lui, « dans le groupe Bolloré », et s’étonne qu’un convive se permette de vilipender l’hôte, dont il a par ailleurs reçu de l’argent par le passé en tant que chroniqueur. Si Louis Boyard, quant à lui, « assume » de venir sur la chaîne du propriétaire pour le fustiger et ne rougit pas d’en avoir reçu de l’argent, Cyril Hanouna, de son côté, s’indigne d’un tel manque de gratitude.

Les deux parties ne peuvent s’entendre. Cyril Hanouna, de bonne foi, ne comprend pas l’attitude de Louis Boyard, qui lui semble contrevenir à la politesse la plus élémentaire. Le député, de son côté, est ahuri par la légèreté avec laquelle l’animateur et ses chroniqueurs négligent le débat démocratique.

Au milieu de cette séquence cacophonique, une phrase jaillit cependant, lumineuse, de la bouche de l’animateur : « Moi, je crache pas dans la main qui me nourrit. » (sic) De la bonne morale. Un pur morceau de sagesse populaire. Un adage sûr. Et si cette phrase peut choquer la déontologie du journalisme, elle paraît de bon sens dans la vie de tous les jours. Elle est en contradiction avec les règles de la vie civique, mais elle est en parfaite coïncidence avec nos règles de civilité. Deux éthiques s’entrechoquent, sans être audibles l’une pour l’autre. D’un côté, le représentant de la nation fait valoir une « morale publique », où il s’agit de respecter des droits et des principes (liberté d’expression, indépendance de l’information…) ; de l’autre, l’animateur fait valoir une « morale privée », domestique, clanique, où il est question avant tout de respect envers son hôte et de loyauté envers le parrain.

Chacune de ces éthiques a sa légitimité, mais chacune l’a dans sa propre sphère de légitimité1. En principe, la morale privée vaut dans un cadre fermé et limité, et se trouve dissoute dans l’espace ouvert de l’agora. Là dominent les valeurs domestiques de loyauté et de reconnaissance ; ici priment les principes d’indépendance et de liberté. Dans la morale domestique, les intérêts privés de la famille et du clan sont primordiaux ; pour la morale publique, l’intérêt général doit être la seule boussole.

Or, dans ce cas précis, c’est l’interpénétration des sphères de légitimité qui nourrit la confusion et la discorde. L’émission de Cyril Hanouna est-elle astreinte aux valeurs de la sphère privée ou à celles de la sphère publique ? De la sphère publique, sans doute, si l’on admet que la chaîne est diffusée auprès d’un large public. De la sphère privée, pourtant, si l’on veut bien voir que la chaîne appartient tout simplement à un groupe privé et, partant, doit rendre des comptes à des intérêts privés. La règle qu’édicte Cyril Hanouna de bonne foi n’a rien de choquant en elle-même. Qui n’en ferait sa devise dans la vie privée ? L’objet du scandale, c’est que cette morale privée, qui n’était légitime que dans sa sphère, vienne empiéter sur l’espace public et se substituer à et ses principes. À chaque jeu de société ses règles.

Mais Cyril Hanouna n’a rien dévoilé en faisant ainsi publiquement acte d’allégeance. Il s’est contenté de suivre une règle tacitement admise partout ; son audace est seulement de l’avoir formulée publiquement, avec toute l’impudence de celui qui sait sa place assurée. L’hypocrisie est l’arme des faibles, et Cyril Hanouna se sait puissant ; le faiseur de rois ne s’est d’ailleurs pas privé de rappeler au représentant de la nation combien celui-ci lui devait sa place.

Fondamentalement, le véritable objet du scandale, ce soir-là, ce n’est pas ce que Cyril Hanouna a dit, c’est le fait qu’il l’ait dit. Il fallait être bien naïf pour découvrir, à l’issue de cette émission, que l’animateur de télévision travaillait, finalement, pour un propriétaire de chaîne télévisée. En vérité, pas plus qu’on n’a attendu les déclarations de Patrick Le Lay pour savoir que la télévision vendait du « temps de cerveau humain disponible à Coca Cola », comme l’avait dit le PDG de TF1, pas plus qu’on n’a découvert avec Laurent Wauquiez qu’un haut responsable politique délivrait du « bullshit » dans les médias, on n’a appris ce soir-là que les chaînes de télévision, les stations radio ou les titres de presse avaient des comptes à rendre à leurs propriétaires. Seulement, cette vassalité a toujours été plus ou moins subtilement occultée. La nouveauté est qu’on ne la cache même plus. Cyril Hanouna joue cartes sur table et, ce faisant, fait tomber les masques, à commencer par ceux de ses collègues du groupe auquel il appartient, mais aussi plus largement, ceux de la plupart des médias. À tous, celui-ci renvoie un miroir, déformant peut-être, mais non moins incommodant.

Cependant, il est un autre groupe auquel Cyril Hanouna tend un miroir encombrant ce soir de 10 novembre. C’est nous-mêmes, spectateurs imperturbablement effarouchés, si satisfaits et assidus dans notre indignation. En effet, en faisant toute la lumière sur sa fonction de vassal, Hanouna a mis le projecteur sur le rôle de son suzerain, et nous a ramenés à notre condition de spectateurs éblouis. En direct, il confesse être là pour « divertir ». Et si le plus souvent la précision s’arrête à désigner qui il s’agit de divertir, ce soir-là, Cyril Hanouna a montré malgré lui qu’il s’agissait toujours de divertir de quelque chose. En nous le disant les yeux dans les yeux, il nous a obligés à nous regarder en face.

Dès lors, deux attitudes s’offrent à nous. Nous pouvons adhérer à l’éthique de Cyril Hanouna, après tout légitime dans le cadre privé, et ne pas voir de scandale à ce que ses principes guident son action jusque dans son rôle d’animateur d’une émission grand public. Nous pouvons estimer au contraire qu’en faisant de sa morale privée la maxime de sa pratique éditoriale publique, il foule au pied certaines règles de la vie publique2. L’animateur du groupe Bolloré ne veut pas cracher dans la main qui le nourrit – libre à lui. Mais libre aux téléspectateurs de ne pas baiser les mains qui leur bouchent les oreilles. Cyril Hanouna a décidé de jouer franc-jeu. Aux autres d’acter, s’ils le veulent, que le roi est nu. Sa sincérité nous aura au moins poussés à l’honnêteté. 

  • 1. Voir Michael Walzer, Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, trad. par Pascal Engel, Paris, Seuil, 1997.
  • 2. Louis Boyard tente de hisser la discussion à ce niveau de généralité en répétant la formule : « Tu fais mal à la France. »