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Edward Hopper, Morning sun, 1952.  Photo de hermien_amsterdam via Flickr (CC BY-NC-SA 2.0)
Edward Hopper, Morning sun, 1952. Photo de hermien_amsterdam via Flickr (CC BY-NC-SA 2.0)
Flux d'actualités

Le confinement et la question du monde

Sortir et aller boire un verre sur une terrasse de café est devenu la séquence emblématique de toute ces libertés mineures de mouvement, caractéristiques de notre présent, et auxquelles nous ne savions pas à quel point nous tenons. Le virus nous touche là au cœur de notre différence d’avec les sociétés de jadis.

Comment percevoir le caractère inédit d’une situation ? Peut-être lorsque les phrases qui commencent par « C’est la première fois que… » s’imposent plus souvent que celles qui rappellent « la dernière fois que… ». Bien sûr, « les dernières fois » qu’un virus a frappé les populations de la planète sont nombreuses et hétérogènes. Bien établir l’histoire des pandémies antérieures est un travail nécessaire et crucial pour la compréhension de celle-ci. Mais « c’est la première fois » depuis un siècle, pour les générations nées après les années 1930, qu’un virus nouveau dans sa forme et ses effets envahit l’espace global contemporain à une vitesse imprévue, au point d’en marquer l’histoire en cours. Ce virus a pris de court pratiquement tous les pays : les élites scientifiques et politiques nationales ont navigué à vue dans une relative divergence quant au tempo et aux choix de mesures, malgré une alerte internationale assez explicite de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) fin janvier 20201. Ce virus a replié les nations sur elles-mêmes, comme autant de navires dans la tempête, chaque groupe dirigeant semblant seul à bord pour donner les coups de barre.

Sortir dans le monde

L’éventail des tactiques des différentes nations reste néanmoins assez serré. Ce virus aime en effet l’accélération sociale et tout ce qu’une modernité tardive a construit comme forme mineure mais hautement séduisante de vie sociale : « sortir », traverser la place publique au sein d’une foule d’étrangers physiquement rapprochés, fréquenter les bars, les boîtes de nuit, les musées, multiplier les soirées, les dîners en ville, au restaurant et, dans l’éclat des rires et des disputes à table, parler les yeux dans les yeux, souffle contre souffle, en sortant aussi de soi. Il est exceptionnel, historiquement et culturellement, que les jeunes adultes des deux sexes puissent jouir de cette liberté à la fois mineure et quotidienne du choix de ses propres mobilités. La possibilité du rapprochement physique avec un inconnu a sans doute une histoire. Serait-elle favorisée dans l’espace des mégapoles contemporaines, avec ses terrasses de café et ses grands trottoirs ? L’accélération des mobilités qui pousse les classes moyennes urbaines relativement aisées à sortir le soir comme à voyager au loin fait de la voiture et de l’avion des marqueurs de tous les paysages de l’époque : c’est à grands traits multipliés que les autoroutes et les traînées de condensation des avions strient ciels et champs de leurs graphes illisibles. Ils sont comme les signatures de nos mobilités d’époque, qui envahissent aussi le fond sonore du tableau de sourdes et grondantes harmoniques. Notre faire-société se construit sur cette forme de mobilité collective particulière, et l’expression « lien social » désigne en fait cette formidable déliaison des manières actuelles d’occuper le sol, qui le traversent sans cesse. Sortir et aller boire un verre sur une terrasse de café, comme ça, sans y penser, devient la séquence emblématique de toute ces libertés mineures de mouvement, caractéristiques de notre présent2, et auxquelles nous ne savions pas à quel point nous tenons.

Or ce virus choisit très exactement cette forme de mobilité dominante, qui accroît la proximité physique entre tous et chacun, et sur la planète entière pour « s’éclater » : il nous touche au cœur de notre différence d’avec les sociétés de jadis. Il touche notre corps dans sa performance d’époque, qui consiste à sortir « dans le monde ». Par conséquent, la seule possibilité de ralentir sa propagation, aussi vertigineuse que nos mobilités, est de les empêcher, d’une façon ou d’une autre, jusqu’au grand coup de frein du confinement, celui où l’on pile brutalement : ce fut le grand confinement quasi mondial de mars-avril 2020.

Quand « quelque chose arrive », d’assez important pour tout changer et d’assez énigmatique pour nous murer dans le silence, le sentiment de nouveauté (« la première fois ! ») est lié à l’absence d’imagination collective en amont de l’événement. Quand nulle annonciation ne vient dessiner la forme de ce qui arrive, comme dans le cas d’une tornade attendue sur l’écran, quand survient la bifurcation inédite, la notion de « hasard » reprend sa force tragique de non-explication, et fait basculer le devenir humain dans le suspens de son propre devenir incompréhensible. « L’homme prévoit, Dieu rit », dit un proverbe. L’imprévu d’une catastrophe touche à la définition même que nous accordons à la réalité. La surprise est un événement cognitif violent, qui double les souffrances matérielles et physiques de la brutalité des faits : il faut alors renoncer provisoirement au socle du monde habituel. L’inattendu ouvre sous les pavés du stupéfié la plage de tout ce qui est hors champ de son intelligence du monde. Il vacille alors, le sol se dérobant sous ses pieds.

Mais ce temps du rire divin et de la stupeur humaine ne dure pas. Il y a un avant et un après, et le temps historique vient de se plier3. Une bifurcation d’ensemble s’est produite. Ce changement de trajectoire globale est peut-être millimétrique, mais il est net : les choses ne sont plus « comme avant ». Arrêtons-nous sur cette bifurcation. Au printemps 2020, ce fut « la première fois que » quatre milliards d’êtres humains furent confinés chez eux pendant un temps suffisamment long pour que soit mis en suspens des pans entiers la vie économique globale et locale. Ce fut « la première fois que » le trafic aérien mondial fut à ce point suspendu, dans un ciel devenu en quelques jours d’un formidable bleu immaculé, grand ouvert sur un passé d’enfance (surtout pour les vieux) – un bleu dont l’évidence perdue nous a fait mal. C’est aussi « la première fois que » l’espace urbain collectif, la place publique, la rue furent à ce point vides en temps de paix, alors que les habitants étaient bien là, mais chez eux. Le coefficient entre le vide de l’espace public dans de nombreuses mégalopoles et le plein de leurs espaces privés n’a jamais été aussi paradoxal. Jamais autant de monde n’avait été « chez soi » : les villes ont changé de forme sociale. La foule urbaine s’est réinventée le soir sur les balcons, aux fenêtres, dans un mode de présence collective anthropologiquement classique : pour dire « merci ! », « rendre grâce » à ceux qui travaillaient encore pour sauver autrui et le jour prochain. La ville n’était donc pas vide comme après un exode, une guerre, une catastrophe, mais remplie de nombreux « chacun chez soi » pacifiques derrière les murs et les fenêtres. La ville n’était plus trépidante, sa place publique était quasi déserte, parce qu’elle n’était plus traversée de toutes ces mobilités qui, du matin au soir, en font un lieu vivable. La ville n’était plus l’espace des flux4, du faire-social, de son maintien. Le monde entier se retrouvait déplacé dans une grande stase bizarre, où le calme, le vide, le silence, pénétraient la pensée d’un fer glacé – comme auprès d’une grande tombe, qui aurait eu pour épitaphe la beauté du monde sans l’homme. On ne mesure pas à quel point la question du monde se pose autrement quand on regarde par la fenêtre, grande ouverte par le confinement.

À la fenêtre

Dans nos appartements contemporains, exceptionnellement outillés en technologies numériques de communication, l’écran de la fenêtre est devenu capital. Il est en effet le seul à n’offrir aucune autre histoire que celle du hasard de ce qu’il y a en face, avec pour scénarios le temps qui passe et celui qu’il fait.

Pendant le confinement, la fenêtre comme écran a changé de forme et de présence, de degré d’existence, d’intensité formelle. Elle est devenue l’attracteur physique premier des tropismes corporels sans but, surtout la nuit. S’approcher de son cadre est devenu l’occasion de l’expérience du seuil, au bord du gouffre, ce « saut des yeux », vertigineux et immobile, du dedans vers le dehors. La fenêtre est cet écran qui s’ouvre, sans complication ni phrase, gratuitement, sur la question du monde. Pendant le confinement, aller voir le dehors par la fenêtre est devenu la forme profane la plus proche du sacré non religieux, celui qui met ensemble, la vie, la mort, le cailloux et l’énigme du présent sous le ciel.

Quel est ce « monde », dont on pose la question de façon tellement différente en temps de confinement qu’en temps habituel ? Le cadre pictural de son énigme, c’est le ciel au-dessus des toits et des arbres. Le regard sur le monde en face de la fenêtre est particulier. Quand il n’a pas de visée délibérée (un avion, un oiseau, une étoile, un orage etc.) et qu’il dure un peu, il s’évase vers la périphérie, il enveloppe tout et se vide des formes distinctives, il veut faire face « au monde », grâce au spectacle du ciel où chaque point est une ligne de fuite et où l’énigme s’accroit. Le ciel si familier, hôtel des dieux et site des valeurs élevées, regardé jusqu’à plus soif pendant le confinement, prend sa dimension de grandiose étrangeté : accoudée à la fenêtre, je le sens aussi dans mon dos, sur le toit, au-delà de l’horizon. Il amplifie son vide sidéral de toutes les choses non vues. Sont invités sous les cieux l’huître et l’ange, la guerre et la paix, l’ombre de la lentille, le pétale de chair, ton vieux souvenir lecteur, et bien sûr tout le social sous le ciel, sa grande nappe tissée, grondante, déchirée, sans frontières, sans but autre que le jour qui suit. La question du monde – quel est-il ? – emportait tout dans sa grande vague : le réverbère d’en bas et le voisin d’en face, le reflet fugace sous le nuage et la répétition du même, le plus familier du soir qui tombe et l’étrangeté absolue du grand bazar cosmique. Et aussi dans la hotte du monde-quel-est-il, le social affaissé, ces avions au sol. Les instituts d’études sismologiques ont alors enregistré un changement dans les vibrations planétaires et dans le paysage sonore global. Jamais depuis le milieu du XXe siècle, notre planète avait été aussi peu « roulée dessus », « marchée dessus », « survolée au-dessus ». Imaginaire et réel se sont confondus dans une même évidence sensible. Pendant le confinement, nous étions physiquement traversés par la question du monde.

Résister au lit

À un autre niveau, c’est « la première fois » que la valeur canonique de notre époque, la « résistance », voit son programme renversé par la bascule normative paradoxale du confinement. Pour la grande majorité de la population, tout à coup, « se battre », c’est se planquer chez soi. « Résister », c’est choisir le creux du canapé comme tranchée, l’injonction à se lever tôt pour aller travailler devient caduque, et affronter le dehors (toujours moins confortable qu’un lit) n’est plus le devoir quotidien de l’adulte. En arrière-fond de ce bouleversement de normes, se retrouve fragilisé le lien historique entre enfermement et punition. Le terme de « ghetto » a surgi dans les commentaires, mais c’est tout le contraire ici. L’enfermement est mis en place pour des raisons de care des populations vulnérables, pour les sauver. Une fois passée la séquence suspensive étonnante, le retour aux catégories traditionnelles des luttes politiques (pour lesquelles l’enfermement contraint est une atteinte aux libertés) tend à effacer l’inédit de l’épreuve collective, et la faille pénible de n’avoir pas immédiatement de grille de lecture stabilisée de l’événement.

Les « premières fois » de cette grande bifurcation historique se conjuguent donc à des niveaux différents de la réalité sociale. Elles ont des effets que les récits n’ont pas encore pris en charge de décrire, malgré le nombre de textes et d’images que les confinés confortables ont écrits, dansés, peints en temps réel, autant de sources immenses de recherches dans tous les domaines pour les décennies à venir. Le confinement a sans doute inscrit dans les consciences collectives profondes, celles qui ne répondent pas aux sondages d’opinions parce qu’elles ne sont pas encore traduites en phrases, la possibilité physique de grandes catastrophes à venir. Au point d’en arriver à changer le cours historique des choses, à freiner par exemple le changement climatique ? Réponse post-confinement : non. Car la preuve est faite qu’il faut un danger surprenant et brutal pour mettre en suspens la grande machinerie du social. On n’y arrivera pas par prudence anticipatrice. Et en attendant, on va sur la terrasse d’un café en sortant des cimetières.

En effet, à côté des « premières fois », il reste les « comme toujours ». Et parmi eux, l’invitation à aller boire un coup – sauf dans les bars… La culture du boire française5 est la grande victorieuse de toute l’épreuve. L’apéro a rythmé les samedis soirs du confinement sur écran et marqué les quelques sorties libres. Il nous a rappelé son rôle de sas entre deux séquences fortes, guerre et paix, confinement et post-confinement, travail et pause, passage d’une année à l’autre. L’alcool est un classique de la joie, du malheur et de l’ennui. L’ancrage dans la longue durée historique (depuis l’iconographie du banquet latin) du geste votif qui consiste à lever son verre en souhaitant « longue vie » au cercle des convives a fonctionné à plein régime pendant toute cette période de bifurcation sidérante. Souhaiter la « santé » fut vraiment d’actualité. Le succès des blagues sur la consommation d’alcool, dans les vidéos humoristiques échangées frénétiquement pendant le confinement, démontre à quel point ce levier culturel puissant que constitue la référence au boire, à ses gestes, à ses effets, reste un des outils les plus utilisés collectivement pour convoquer et rendre présente la joie un peu obscène d’être vivant.

  • 1. Dès le 31 décembre 2019, l’OMS s’informe et, le 2 janvier, elle alerte le réseau mondial d’alerte et d’action en cas d’épidémie : tout le mois de janvier, enquêtes et déclarations se succèdent jusqu’au 30 janvier, jour où le Comité d’urgence estime, dans son avis au Directeur général, que la flambée remplit désormais les critères d’une urgence de santé publique de portée internationale. Sur la base de l’avis du Comité, le Directeur général déclare la flambée de nouveau coronavirus une urgence de santé publique de portée internationale.
  • 2. Depuis Tocqueville, des historiens et sociologues contemporains comme Alain Ehrenberg et Georges Vigarello ont étayé par de nombreux travaux ce processus d’individualisation croissante des sujets masculin et féminin depuis trois siècles, dont un des effets concrets est une plus grande liberté de mouvement.
  • 3. Voir notamment François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003 et id., Chronos. L’Occident aux prises avec le temps, Paris, Gallimard, 2020.
  • 4. Voir Olivier Mongin, La ville des flux. L’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine, Paris, Fayard, 2013.
  • 5. Je me permets de renvoyer à Véronique Nahoum-Grappe, Vertige de l’ivresse. Alcool et lien social, Paris, Descartes & Cie, 2010.

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue et ethnologue. Elle a travaillé sur la violence, les rapports entre les sexes, la dépendance (voir notamment Vertiges de l'ivresse. Alcool et lien social, Descartes et Cie, 2010 ; Du rêve de vengeance à la haine politique, Desclée de Brouwer, 1999). Tout en s'intéressant aux lieux de violence et de privation de liberté (camps de réfugiés en ex-Yougoslavie,…