Le président des États-Unis va-t-il VRAIMENT aider l’Ukraine ?
Revenant sur ses décisions précédentes, Donald Trump a annoncé le 14 juillet de nouvelles livraisons d’équipement militaire à Kiev. La liste des mesures déjà prises par son administration en faveur de la Russie de Vladimir Poutine interdit pourtant de se fier à ce nouveau retournement.
Le programme d’aide de Washington à l’Ukraine, voté en janvier 2025 lors de l’ancienne présidence, aurait dû continuer tout au long de l’année 2026, mais son arrêt récent, en juin 2025, qui coïncide avec des attaques intensifiées de la Russie sur tout le territoire ukrainien, a inquiété les alliés de ce pays, jusqu’au dernier « retournement » diplomatique du lundi 14 juillet. Jusque-là le pouvoir trumpiste n’avait rien mis en place : il propose à présent de faire payer aux pays de l’OTAN les missiles Patriot cruciaux pour la défense aérienne, et donne cinquante jours (c’est-à-dire tout l’été) à la Russie pour « arrêter si ce n’est la guerre, au moins le feu ». Une double incertitude s’installe : premièrement, sur le fond, peut-on croire à un réel renversement de perspective, maintenant délibérément favorable à la guerre de libération de l’Ukraine ? Deuxièmement, comment se fier à la surface des mots trumpiens, marqués par une intéressante variabilité ?
Constatons que le soutien en armes et logistique de l’allié préféré israélien, porté à son point d’acmé par la guerre « des douze jours » contre l’Iran, a démontré que quand les États-Unis veulent aider, ils n’hésitent ni sur les livraisons d’armes de toutes sortes, ni sur une formidable attaque militaire en règle : les images des bombardiers B2 aux formes venues du futur, terrifiants de furtivité, ont un temps exclu de la perception collective les deux autres terrains de guerres génocidaires en cours, en Ukraine et à Gaza. Dans un moment intense de communication non verbale sur tous les écrans de la planète, ces énormes avions ténébreux ont fait comprendre, réaliser, ce qui était su par cœur, à savoir que cette armée était, et de loin, la plus puissante « au monde ». D’où l’apothéose de son président dont la figure peu banale exerçait déjà une sorte d’emprise sur le regard collectif. Le spectacle de l’essence de la force, à savoir le pouvoir de détruire qu’un avion terrifiant et une bombe énorme incarnent, entraine un puissant effet de prestige de son chef : si tu peux me tuer je te dois ma survie. Avoir été appelé « papa » par le secrétaire général de l’OTAN dans un échange public familier à La Haye n’est pas anodin : l’ascendant d’un chef victorieux devient quasi paternel. À la fin du mois de juin 2025, le président d’extrême droite américain bénéficie pleinement de de cette redoutable séduction politique du plus fort « in the world ». Du coup, on lui fait une cour luisante, on veut qu’il soit content, on applaudit lorsqu’il sauve son chouchou, on respecte son style étrange, et son verbe familier souvent injurieux mais qui s’adresse à l’enfance, quand l’ennemi est « très méchant », et l’ami un « good guy ».
Mais comment anticiper un peu correctement sa politique ? D’une part, la fameuse imprévisibilité de ses prises de positions produit un effet de girouette original : le concert des nations mis en suspens attend le changement de vent – quand va-t-il se retourner contre le président russe ? Quand va-t-il reculer sur les droits de douane ? Mais cette patience (dans quinze jours ? dans cinquante jours ?) d’une communauté internationale brave fille pourrait aussi constituer une gravissime perte de temps.
Il faut comprendre que ce qui fait aussi passer la pilule de l’attente c’est cette confiance en une ligne plus stable de la vérité trumpienne que serait l’appétit de richesse, le désir de deal juteux comme but final de la création du monde. Le téléspectateur anxieux est rassuré : l’extrême richesse du milliardaire lunatique aux mains sales, d’accord, mais baguées d’or, respect, est la preuve d’une sorte de normalité profonde de cet être hors norme et qui fait rire jaune. Car vouloir gagner de l’argent est la motivation la mieux universellement acceptée en tant que causalité évidente des actions humaines, et cette croyance culturelle profonde, « l’argent nerf de la guerre », rend ce monde impitoyable enfin compréhensible : la richesse est la preuve de la réussite du winner, et tant pis pour les autres, le Dieu de Trump le veut.
Le plus puissant président au monde, à la fois lunatique mais bien assis sur une valeur absolue, « l’argent », a déjà signé en six mois un nombre record de décrets. Les réformes de politique intérieure sont mieux comprises à l’extérieur et vont dans une seule direction : elles visent à renforcer la verticalité de l’exécutif présidentiel, en sapant les bases institutionnelles et sociologiques de la démocratie. On reconnait là les régimes d’extrême droite (quels que soient leurs noms et leurs contextes) qui veulent tous réduire l’écart entre les pouvoirs, éliminer les voix dissonantes, surpayer une police-milice aux bottes, asservir la justice, s’accaparer le bien commun etc. D’autres caractéristiques propres au programme trumpien débordent de l’agenda classique des régimes anti-démocratiques : par exemple, un révisionnisme scientifique décomplexé, avec une ligne explicitement climatosceptique. Malgré les canicules, les incendies gigantesques, les inondations calamiteuses, cette administration veut sauver le plastique, l’amiante, percer les fonds marins, polluer les nappes phréatiques, faire exploser les énergies fossiles, et remplir la stratosphère de bombes stupéfiantes.
Une autre caractéristique originale du trumpisme se joue sur le front de la guerre tragique que mènent les Ukrainiens contre un envahisseur criminel contre l’humanité. Un tournant radical de la politique internationale des États-Unis et du monde occidental depuis 1945 se produit sous nos yeux : l’alliance avec la Russie de Poutine. Car la liste des décisions prises depuis janvier 2025 en faveur du Kremlin s’allonge chaque jour, depuis la destruction des données et équipes universitaires travaillant sur les crimes russes, la suppression des aides aux opposants politiques russes, géorgiens, biélorusses, la fin de Radio Free Europe, la suspension des sanctions contre certaines entreprises militaires et banques russes en même temps, le fin des ennuis pour les oligarques russes vivant aux États-Unis et leur début pour les réfugiés ukrainiens de la guerre, le bizutage du président ukrainien piégé sur les écrans, pour justifier le lâchage de l’aide à Koursk… Les faits qui s’accumulent démontrent qu’il s’agit d’une ligne politique délibérée, déterminée, sans causalité économique ni effet de girouette, en dépit du verbe présidentiel. Ce dernier ferait-il diversion pour ménager une opinion interne majoritairement favorable à l’Ukraine et empêcher de penser ce que signifie le fait de laisser tomber un allié au pire moment ? On peut raisonnablement suspecter un travail professionnel pointu des infiltrés du FSB russe pratiquement connus dans les institutions sécuritaires des États-Unis, et le génie manipulateur de ces services qui ont capitalisé sur soixante-dix ans de travail soviétique dans tous les pays du monde au cœur des anciens partis communistes : en face d’une opinion nationale et internationale largement favorable à l’Ukraine, le président des États-Unis ne peut pas afficher clairement l’incroyable trahison d’une alliance soudaine avec l’ennemi historique, la Russie (soutien des autres ennemis des États-Unis, les talibans aFghans, l'Iran, etc.), sur le dos de l’Ukraine, nation en lutte héroïque depuis 2014, abandonnée par son soutien principal aux missiles ennemis, aussi désarmée que le serait la chèvre de Monsieur de Monsieur Seguin jetée sur le périphérique parisien. Il lui faut masquer ce tournant calamiteux et empêcher la communauté internationale de bien en comprendre les implications historiques réelles.
Pourtant, le choix du mensonge historique de la propagande russe concernant la guerre en Ukraine, à l’Assemblée générale de l’ONU puis au Conseil de sécurité, dès le mois de février 2025, est un signal hélas clair de la différence entre paroles et actes : les États-Unis votent maintenant aux cotés de la Russie, avec Israel, la Corée du Nord, la Birmanie, l’Erythrée et autres aimables partenaires la victoire du mensonge poutiniste dans ces lieux où les énoncés sont posés comme légitimes pour la planète entière.
Il semblerait que plus la situation mondiale accroit son désordre inquiétant, plus l’épaisseur du présent se dilate autour du corps des téléspectateurs français : ce qui s’est passé il y a peu s’efface, n’apprend plus rien, et les procès perdus d’hommes ou de femmes politiques, leurs mensonges dévoilés, leurs malfaisances avérées, la laideur de leurs traitrises, tout de suite bien captées dans le roman ou le film, n’ont aucune effet dans la réalité : on reste en suspens, on écoute leurs versions, on leur fait crédit sans cesse, on est médusés par leur avions, leur force, et, comme si on s’enfonçait dans un présent clivé de son propre passé, on ne nomme plus les choses à temps. L’abandon en cours de l’Ukraine reste sans nom, donc sans miroir ni jugement. Mais peut-être, la réalité politique de ce qui est en train d’advenir étant aussi opaque et énigmatique que dans la plus déjantée des fictions, le président des États-Unis pourrait-il effectivement changer d’avis ? Grâce à son épouse Mélania ? Ou bien, parfois, à son grand âge, éprouve-t-il des crises morales profondes et silencieuses la nuit ? Ou encore, la mégalomanie (vouloir le prix Nobel de la paix) l’emportant sur la paranoïa (ce qui n’est pas très raisonnable), pourrait l’amener à s’opposer vraiment au président russe (qui ferait flamber en retour sa guerre hybride autour du dossier Epstein) ? Il existe deux formes d’imprévus : le prévisible et l’imprévisible, produit par tout ce que nous ignorons…
Cependant, parmi les signes inquiétants qui empêchent de nourrir trop d’espoir, soulignons à nouveau celui-ci : les accusations, menaces et entraves portées contre les juridictions internationales qui incriminent les deux pires faiseurs de guerres génocidaires contemporaines, Poutine et Nétanyahou, que l’administration américaine multiplie, témoignent du désir trumpiste d’assurer l’impunité à ses alliés, même grands criminels d’État (et à lui-même dans la foulée). Si l’alliance avec le pouvoir israélien est ancienne et historique, celle avec la Russie de Poutine est un renversement complet, cul par-dessus tête, stupéfiant de violence symbolique, de toute l’histoire des États-Unis. Il serait judicieux, avant qu’il ne soit trop tard, de prendre en compte sérieusement l’hypothèse que coté Trump, la pire est raisonnablement à craindre.