Au Portugal, un soulagement de courte durée ?
António José Seguro a gagné l’élection présidentielle en se présentant comme un homme politique capable d’unir les Portugais et de respecter la Constitution. Il s’est tenu à distance d’un Parti socialiste encore convalescent depuis la démission d’António Costa, et a profité des erreurs de la droite. Mais l’extrême droite reste en embuscade.
Aucun candidat à l’élection présidentielle portugaise ne se nommait Kristin, Leonardo ou Marta. Pourtant, pendant l’entre-deux-tours, ces trois noms ont monopolisé l’attention des médias et des deux candidats encore en lice, António José Seguro, ancien dirigeant socialiste, arrivé en tête au premier tour, et André Ventura, leader du parti d’extrême droite Chega (Cela suffit). Trois dépressions ont successivement frappé le Portugal, provoquant 14 décès et privant des centaines de milliers de personnes d’électricité pendant plusieurs jours. Les images de toitures arrachées, d’arbres déracinés, de rues sous les eaux ont dominé les écrans de télévision, et remisé la campagne présidentielle au second rang, campagne au cours de laquelle les enjeux écologiques ont largement été absents. Après s’être rendu dans les localités les plus touchées et s’être mis en scène en portant des bouteilles d’eau, André Ventura a demandé le report des élections. Pour le leader de l’extrême-droite, qui ne cesse de fustiger la corruption de ce qu’il nomme le « système », le maintien du scrutin prouverait que la classe politique s’intéresserait plus à ses intérêts qu’à ceux de la population. Ce report, légalement impossible au niveau national, ne concernera que quelque 36 000 électeurs de localités particulièrement sinistrées qui voteront le 15 février. Dans le reste du pays et à l’étranger, environ 5 500 000 Portugais se sont rendus aux urnes le 8 février 2026 et António José Seguro est d’ores-et-déjà assuré de remporter les élections. Il sera le prochain président de la République portugaise, le troisième issu du Parti socialiste. Il remporte une large victoire avec 66% des suffrages et avec presque 3, 5 millions de voix, et bat le record que détenait Mário Soares, le premier secrétaire général du Parti socialiste fondé en 1973, depuis 1991.
Modération et équilibre
Il y a quelques mois, peu auraient misé sur António José Seguro, retiré de la vie politique depuis 2014 et qui ne pouvait compter sur l’appui enthousiaste d’un Parti socialiste qu’il a pourtant dirigé pendant les années de la Troïka, entre 2011 et 2014. Le Portugal, gouverné par la droite, subissait alors une drastique cure d’austérité, sous le contrôle de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI. À la différence de toutes les élections présidentielles depuis 1976, excepté celles de 1986, ce scrutin a compté deux tours et n’a pas constitué un quasi-plébiscite pour le président sortant (les présidents ne peuvent réaliser que deux mandats et tous les présidents ont été réélus) ou pour un candidat s’imposant du fait de son prestige militaire (Ramalho Eanes en 1976), de son passé politique (les anciens Premiers ministres Mário Soares et Aníbal Cavaco Silva, l’ancien maire de Lisbonne Jorge Sampaio) ou de sa popularité télévisuelle (Marcelo Rebelo de Sousa). Aucune figure de poids ne figurait parmi les dix hommes et une femme dont les candidatures ont été validées par le Tribunal Constitutionnel. À l’exception peut-être de Luís Marques Mendes, ancien député, ancien ministre, ancien président du Parti Social-Démocrate et, surtout, comme Marcelo Rebelo de Sousa, issu du PSD également, commentateur politique pendant plus de dix ans, tous les dimanches soirs sur une grande chaîne privée du pays. Marques Mendes, appuyé par le Premier ministre Luís Montenegro, apparaissait comme le continuateur, dans le style et les idées, de Marcelo Rebelo de Sousa qui avait été le « président des affects », multipliant selfies et embrassades, commentant constamment les événements et, ancien professeur de droit à l’université de Lisbonne, garantissant le respect de la Constitution. Néanmoins, bien que Marques Mendes ait annoncé tôt sa candidature, il n’a pas empêché l’apparition d’autres postulants au centre et à droite de l’échiquier politique. Ce sont également présentés João Cotrim de Figueiredo, ancien président du parti de droite Iniciativa Liberal (Initiative libérale) et Henrique Gouveia e Melo, amiral devenu célèbre pour avoir coordonné efficacement la campagne de vaccination pendant l’épidémie du Covid.
Lors de la campagne de premier tour, António José Seguro s’est affiché comme le candidat de la modération et de l’équilibre. Avec lui à Belém, alors que le PSD gouverne depuis mars 2024 grâce à une majorité très relative au parlement, tous les œufs ne seraient pas dans le même panier, répétait-il inlassablement. Bien que connu comme un socialiste modéré, dans le sillage d’António Guterres, actuel secrétaire général de l’ONU dont il a été ministre, il a su capter le vote utile d’un électorat de gauche qui craignait un second tour entre le néo-libéral Cotrim de Figueiredo et le leader de l’extrême droite André Ventura. C’est ainsi que le soir du premier tour, Seguro est arrivé en tête avec 31% des suffrages, ne laissant que des miettes (moins de 5%) aux trois autres candidats de gauche, Catarina Martins du Bloco de Esquerda (Bloc de gauche), António Filipe du Parti communiste et Jorge Pinto du parti Livre (Libre). L’embouteillage au centre et à droite permettait à André Ventura de se qualifier pour le second tour. Marques Mendes, longtemps favori des sondages et candidat soutenu par le Premier ministre, était lourdement désavoué, ne recueillant que 11, 30%.
Les catastrophes naturelles qui ont eu lieu pendant la campagne de second tour ont renforcé la polarisation qui a prédominé durant ces élections présidentielles, concluant un cycle électoral intense. Depuis mars 2024, cinq scrutins ont eu lieu, dont deux législatives anticipées. En dépit de sa défaite, André Ventura, en campagne presque continue depuis deux ans, dont le visage est omniprésent dans les rues, les réseaux sociaux qu’il a largement investis et les écrans de télévision qui relaient en boucle chacune de ses saillies provocatrices, ne manque pas de se présenter en nouveau leader de la droite. Depuis les élections présidentielles de 2021, il est passé de 490 000 à 1 700 000 électeurs. Son parti qui n’avait recueilli que 60 000 voix aux législatives de 2019 est désormais la deuxième formation politique la plus représentée à l’Assemblée de la République après avoir obtenu 1 400 000 suffrages en mai 2025. Dès le soir du premier tour de ces élections présidentielles, Ventura a revendiqué le leadership de la droite portugaise et le soir du second tour, fort de ses 33 %, il a assuré que « nous allons rapidement gouverner ce pays ». Sauf dissolution (qui ne sont pas rares dernièrement : il y en a eu trois depuis 2022), les prochaines élections n’auront lieu qu’en 2029. Cependant, l’Alliance Démocratique au pouvoir (coalition des deux partis de droite : le Parti Social-Démocrate et le Centre Démocratique et Social) ne possède qu’une majorité très relative (88 députés sur 230). André Ventura peut espérer que de nouvelles élections anticipées lui permettent de devancer les autres partis : il n’est qu’à un peu moins de 300 000 voix du nombre d’électeurs qui ont permis à Luís Montenegro de rester à la tête du gouvernement en mai 2025.
L’erreur stratégique de la droite
Ce discours ne constitue pas qu’un coup de bluff politique. Force est de constater qu’en à peine sept ans, Chega et les idées d’extrême droite se sont banalisées au Portugal. Alors que la population immigrée a augmenté singulièrement lors de la dernière décennie (atteignant près de 1, 5 millions de personnes, soit 15% de la population totale), André Ventura parle publiquement de « remplacement de population » et critique constamment les immigrés. Deux de ses affiches de campagnes proclamaient qu’« ici ce n’est pas le Bengladesh » et que les « immigrés ne peuvent pas vivre d’aides sociales ». Comme d’autres partis d’extrême droite européens, son parti multiplie les fake news sur des aides que recevraient les immigrés qui ne travailleraient pas, tandis que les retraités et les anciens combattants des guerres coloniales (1961-1974) ne recevraient quasiment rien.
Jusqu’en 2019, le Portugal apparaissait, avec l’Irlande, comme un cas exceptionnel en Europe. L’extrême droite y était marginale, ne dépassant pas les 1% aux élections. Il semblait que les 48 années de dictature, marquées par la figure d’António de Oliveira Salazar, président du Conseil entre 1932 et 1968, largement synonymes d’absence de liberté, de répression, de pauvreté, d’émigration massive et de guerres en Afrique, avaient détourné les Portugais de l’extrême droite. Si Ventura ne convainc pas les personnes les plus âgées qui ont connu la période de la dictature et qui peuvent constater que les cinquante dernières années ne sont pas la catastrophe que dépeint Ventura, son discours séduit une partie non négligeable de l’électorat plus jeune qui, par définition, n’a pas souffert de la répression et qui est confronté à des salaires bas, un immobilier hors de prix et à une intense propagande sur les réseaux sociaux.
En quelques années, le Portugal a connu un processus qui s’est déroulé en France en un demi-siècle, de 1972 à 2022. André Ventura a pu accéder au second tour de l’élection présidentielle sans susciter d’émoi collectif – pas l’ombre d’une manifestation à la différence des manifestations du 1er mai 2002 en France – et sans provoquer la formation d’un barrage républicain spontané et uni. Le soir du premier tour, seuls les candidats de gauche ont résolument appelé à voter António José Seguro. Les autres candidats défaits ont soit refusé de donner des consignes de vote claires soit ont attendu plusieurs jours avant d’appeler au vote Seguro. Le Premier ministre, Luís Montenegro, leader du PSD a lui refusé de donner une consigne de vote, expliquant seulement que son espace politique n’était pas représenté au second tour et renvoyant dos à dos Ventura et Seguro.
En quelques années, le Portugal a connu un processus qui s’est déroulé en France en un demi-siècle.
Depuis mars 2024, Montenegro louvoie entre un refus de tout alliance avec l’extrême droite et une récupération de ses thèmes de prédilection (immigration et insécurité, principalement). Mais ces présidentielles semblent prouver que cette stratégie est un échec. Elle ne coupe pas l’herbe sous le pied de Ventura ; elle le renforce en banalisant son discours et le plaçant au cœur des débats. Lors du débat du second tour, Ventura a revendiqué la paternité des mesures prises pour restreindre l’accès à la nationalité portugaise ou pour réduire l’arrivée d’immigrés. Comme semble le suggérer le score de Luis Marques Mendes, la voie prise par les dirigeants du PSD peut les condamner très rapidement à connaître le même sort que d’autres partis de droite « traditionnels » européens engagés dans une extrême-droitisation de leur discours et qui ont vu leurs électeurs préféré l’original à la copie.
Quelques résistances
Néanmoins, ces élections ont démontré que la croissance d’André Ventura rencontre des résistances. Son parti peine à s’implanter localement. Lors des élections municipales d’octobre 2025, seules trois municipalités ont été remportées par un candidat Chega (le parti n’a obtenu que 650 000 suffrages). Surtout, il mobilise largement contre lui. Entre les deux tours, il n’a obtenu que 400 000 électeurs supplémentaires. Seguro, lui, a quasiment doublé son score. L’électorat du centre et de la droite traditionnelle ne s’est pas abstenu et a voté massivement pour Seguro dont la modération a rassuré. En brandissant le spectre du « socialisme » comme autrefois l’extrême droite évoquait le communisme, Ventura a largement échoué. Hormis pour les électeurs d’extrême droite, le « socialisme » n’est pas un épouvantail. De plus, Seguro s’est tenu à l’écart du Parti socialiste et n’a pas été proche des deux figures socialistes marquantes de ces dernières années : José Sócrates, englué depuis des années dans une affaire de corruption, et António Costa, désormais président du Conseil européen. Il n’en reste pas moins qu’il reste un important réservoir de voix qu’André Ventura peut espérer conquérir. En effet, en dépit de l’enjeu important de ces élections, plus de 41% des électeurs vivant au Portugal se sont abstenus (l’abstention s’élève à 95% parmi les 1 700 000 Portugais résidant à l’étranger). Parmi eux, des mécontents, des déçus de la politique, des citoyens peu politisés qu’André Ventura peut mobiliser à coup de provocations amplement diffusées sur les réseaux sociaux et à la télévision. Depuis l’apparition de Chega sur la scène politique, l’abstention s’est réduite, passant de 51, 4% en 2019 à 41, 7% en mai 2025. La croissance de l’extrême droite dépendra ainsi en partie de sa capacité à mobiliser des électeurs éloignés des urnes depuis plusieurs années.
La scène politique portugaise connait désormais trois pôles. António José Seguro, fort de ses 3, 5 millions de voix et de ses 66%, possède une légitimité pour contrôler l’action du gouvernement et notamment freiner les mesures que le gouvernement prétendait imposer pour rendre encore plus flexible le marché du travail. André Ventura, avec ses 1, 7 millions d’électeurs et ses 60 députés au Parlement, peut lui s’autoproclamer nouveau leader de la droite et continuer à imposer ses thèmes de prédilection dans le débat public. Le grand perdant de cette élection est sans aucun doute le Premier ministre Luís Montenegro. Son candidat a été sèchement battu, et bien que son gouvernement ait récupéré une partie des thématiques de l’extrême droite, Ventura continue sa progression fulgurante. Ces élections permettent à la gauche, même convalescente, d’espérer des jours meilleurs. Montenegro a été deux fois désavoué par les électeurs : par ceux qui n’ont pas voté pour Marques Mendes, et par ceux de Marques Mendes qui ont massivement voté pour Seguro au second tour, contribuant à un barrage républicain que Montenegro n’a pas appelé de ses vœux. Dans la cohabitation qui s’initie, avec les pouvoirs réduits que sont ceux d’un président portugais, Seguro sera confronté à un paradoxe. Il devra aider un gouvernement qui ne possède qu’une faible majorité au Parlement et qui joue avec le feu en reprenant une partie du discours de l’extrême droite. Et Seguro devra aider le gouvernement de Montenegro afin de respecter le mandat que lui ont confié une majorité d’électeurs portugais : maintenir la stabilité du pays et éviter que l’extrême droite ne continue sa progression fulgurante lors des prochains scrutins.