Fragment d’une peinture murale représentant Tischner dans un collège à Wodzisław en 2025
Fragment d’une peinture murale représentant Tischner dans un collège à Wodzisław en 2025

Józef Tischner, avant tout un homme

Józef Tischner, l’aumônier du syndicat polonais Solidarité, incarne une voie chrétienne exigeante, enracinée dans la liberté intérieure, attentive à la souffrance de l’autre et méfiante à l’égard de toute sacralisation du pouvoir.


À l’occasion du 25ᵉ anniversaire de sa mort (28 juin 2000) et du 45ᵉ anniversaire de la création de Solidarność, le Sénat de la République de Pologne a décidé que Józef Tischner, parfois surnommé « aumônier de Solidarność », serait l’un des parrains de l’année 2025. Depuis, de nombreuses conférences, expositions et publications commémorent ce philosophe, acteur discret du destin européen, prêtre haut en couleur et loin de faire l’unanimité parmi les ecclésiastiques. Dans une époque marquée par l’incertitude, les replis identitaires et les fractures spirituelles, la figure de Józef Tischner est d’une étonnante actualité.

Homme, philosophe et prêtre

Józef Tischner (1931-2000), fils d’instituteurs d’un village au pied des Tatras, est ordonné prêtre catholique en 1955. Il étudie tout d’abord la théologie à l’Académie de théologie catholique de Varsovie, puis la philosophie à l’université Jagellon de Cracovie à partir de 1957. Il y soutient son doctorat en 1963 sous la direction de Roman Ingarden, le plus grand phénoménologue polonais, proche d’Edmund Husserl. Tischner obtient son habilitation avec La phénoménologie de la conscience égotique à l’Académie de théologie catholique de Varsovie en 1974.

À partir de ce moment, sa vie sera partagée entre l’enseignement universitaire (notamment dans des établissements d’enseignement supérieur catholique, à l’École supérieure de théâtre de Cracovie et à l’université Jagellon), l’écriture (il est l’auteur d’une cinquantaine de livres) et le sacerdoce. L’ami de Jean-Paul II, qui avait été son professeur au séminaire (rappelons que Karol Wojtyła lui-même était habilité en philosophie avec un travail sur Max Scheler), il était cofondateur, avec son ami Krzysztof Michalski (1948-2013), de l’Institut des sciences humaines (IWM) à Vienne. En Pologne, pendant et après la période de Solidarność, Józef Tischner jouait un véritable rôle de médiateur spirituel et de critique éthique de la transformation démocratique.

Charismatique, non conventionnel, éloquent et souvent drôle, Tischner jouissait spontanément d’une grande sympathie auprès des jeunes. Au cours de sa vie, il a rapidement renoncé à utiliser les jargons, d’abord dans ses prêches puis dans ses écrits, pour adopter un langage que l’on peut qualifier de naturel. Dans la mesure du possible, il a également renoncé à la glose dans la philosophie. En conséquence, son subtil et solide appareil conceptuel reste dissimulé sous la surface de l’expression. Ajoutons qu’il a poussé cette démarche jusqu’à l’écriture de L’Histoire de la philosophie en montagnard (Cracovie, Znak, 1997), ouvrage dans lequel il articule sa pensée dans un dialecte savoureux qu’il maîtrisait parfaitement, celui de son pays de Podhale, connu pour une forte identité ethnique et le tempérament exubérant de ses habitants. Jovial de nature et espiègle dans ses propos, Tischner enveloppait ses paroles d’anecdotes inépuisables sur les paysans et les bergers de son Podhale chéri, sauf quand la conversation l’amenait à devenir sérieux. Il posait alors son regard clair et attentif sur l’interlocuteur, en évaluant son authenticité, sans toutefois porter de jugement.

Tischner connaissait bien les âmes humaines, non seulement à partir des amphithéâtres des universités, mais aussi par la pratique du confessionnal. Il a même renoncé à diriger l’Académie pontificale de théologie de Cracovie pour rester prêtre. Souvent, au moment du Carême, il disparaissait dans sa région montagnarde pour prodiguer aux villageois la préparation spirituelle à la Pâque, tout en étant également réputé pour ses sermons de Carême destinés aux étudiants. Pourtant, parmi ses bons mots qui circulent encore aujourd’hui en Pologne, on trouve celui-ci : « Je suis avant tout un homme, puis un philosophe et, bien loin derrière, un prêtre. »

La philosophie du drame

La réception de Józef Tischner en France, où seulement deux de ses ouvrages ont été publiés1, est restée relativement discrète, mais respectueuse et ciblée, marquée par l’intérêt de certains cercles philosophiques, théologiques et engagés dans le dialogue entre foi et raison. Il a également marqué les esprits des spécialistes de l’Europe centrale en raison de son engagement durant la période de la fin du communisme. Des théologiens spécialistes du dialogue et de la postmodernité chrétienne ont souligné son rôle dans la redéfinition de la conscience chrétienne post-totalitaire (son concept d’homo sovieticus). Chez les intellectuels catholiques, il est notamment remarqué comme philosophe chrétien du drame, héritier du personnalisme et de Levinas. Il est cependant justifié de se demander si ce fort ancrage polonais (à la fois postcommuniste, ecclésial et régional) n’a pas freiné la circulation de son œuvre philosophique dans les milieux laïcs français. Ainsi, comme le montrent les comptes rendus et les références à La Philosophie du drame, la portée philosophique de cet ouvrage spéculatif, le plus abouti de Tischner, ne semble pas être pleinement reconnue dans sa singularité. Même Chantal Delsol, qui signe l’introduction et qui montre bien que la philosophie du drame chez Tischner n’est absolument pas une théorie théâtrale, ne parvient pas à appréhender toute la portée philosophique du projet. Malgré le fait qu’elle entretienne un dialogue avec le philosophe polonais, elle continue de le percevoir avant tout comme un philosophe du courage moral, un homme libre, « debout dans l’histoire » et cherchant Dieu, laissant au second plan le philosophe.

Certes, il est difficile de classer la pensée de Tischner dans des taxinomies académiques. Bon connaisseur de saint Thomas d’Aquin, de Husserl, du personnalisme et de l’existentialisme, il a commencé sa philosophie par un débat critique avec la notion thomiste de rationalité, car il était en désaccord avec la doctrine de l’acte et de la puissance de saint Thomas. Selon lui, les thomistes, sous l’influence de l’idéal d’harmonie aristotélicienne, appliquent les catégories de l’être à l’humain, ne concevant ainsi l’ordre social que de manière statique. Par conséquent, l’espoir social de l’homme exploité leur échappe totalement. Selon lui, la subordination de l’éthique à l’ontologie est caractéristique de la pensée thomiste et engendre une indifférence à la souffrance dans le monde. Tischner retrouvait cette subordination aussi chez Heidegger. Or ce qui fonde l’axiologie, c’est l’expérience de la souffrance dans le monde.

Face à l’avènement de Solidarność et à la dimension historique, qu’il a immédiatement perçue, de ce mouvement ouvrier, il a éprouvé le besoin de se pencher sur Hegel et Marx pour essayer alors de « comprendre ce qu’il y a à comprendre ». En effet, selon lui, le philosophe, comme l’homme de l’action, doit d’abord jauger la situation concrète avant d’essayer de l’exprimer ou de formuler les objectifs de futures actions (même si ce ne sont que les textes). Seul un philosophe qui est capable d’entrer dans le vif du sujet, peut réfléchir ou agir de manière sensée (« Penser l’éthos social », 1980). Néanmoins c’est indéniablement dans la rencontre avec la pensée d’Emmanuel Levinas que sa quête philosophique a trouvé son expression la plus aboutie.

La Philosophie du drame est en réalité une entreprise métaphysique singulière, en ce qu’elle prend pour objet non pas l’être en général, mais l’homme en situation. Tischner affirme que c’est dans le concept du drame que l’on peut puiser tous les autres concepts de sa pensée, comme le dialogue, la rencontre, le Bien, le Mal, la scène ou encore la vérité. Le drame constitue donc pour lui la catégorie la plus haute de cette métaphysique. Le sens étymologique du mot drama viendrait chez lui plutôt de « l’action dramatique », dont les drames théâtraux antiques actualisaient les représentations. En ce sens spécifique, le drame tischnerien n’est pas « une dramatique » qui excite l’émotion2. Le drame n’est pas non plus simplement « une structure de la vie morale » (Ch. Delsol). Et c’est encore moins, même si Tischner revendique l’attitude apophatique, la dimension « tragique de l’absence divine de la théologie négative3 ». L’action dramatique, qui n’est pas nécessairement une tragédie, est identifiée par lui à l’expérience originaire de la philosophie. C’est un concept dynamique et incarné : la rencontre entre les êtres humains, avec tout ce qui s’y passe et se dit. L’analyse de son déploiement effectif donne accès au champ ouvert des interactions entre les êtres humains ainsi qu’à sa grammaire (pas uniquement langagière), par le biais de laquelle se manifestent le Bien et le Mal sur chaque scène concrète.

Le drame, c’est notre expérience de l’Autre concrètement vécue dans l’étendue spatiale, temporelle et humaine. Cette dernière est fondée sur l’expérience éthique du visage de l’Autre. Dans l’approche tischnerienne, la vie prend le pas sur la philosophie, qui intervient après coup. Les expressions ainsi que la vérité qu’elles annoncent prennent source dans le cœur même du présent vivant de la rencontre.

La dernière année que Levinas a donné un séminaire à la Sorbonne, celui-ci était consacré à la phénoménologie de la conscience intime du temps de Husserl. Ce séminaire m’a incité à étudier les manuscrits de Husserl sur ce thème et à consacrer ma thèse aux contenus primaires donnés du temps et à leurs modélisations husserliennes. L’année suivante, j’ai eu le privilège de me rendre régulièrement avenue d’Auteuil chez Levinas, qui acceptait généreusement d’écouter et de commenter mes questionnements. Lors de la dernière visite avant ma soutenance, Levinas a partagé avec moi son étonnement quant au fait qu’un « curé polonais souhaitait le rencontrer » : « Que peut-il vouloir de moi ? » Quand j’ai compris que ce curé, c’était Jozef Tischner, j’en ai eu le souffle coupé. Comment dire à Levinas, même si à l’époque il n’était pas encore cette icône philosophique qu’il est devenue4, que lors d’une des dernières conversations avant que je ne quitte la Pologne, Tischner m’a raconté qu’il lisait Totalité et Infini durant tout un été avec une telle intensité que cette lecture (en français, qu’il connaissait moins bien que l’allemand) a fini par lui donner une crise cardiaque ? (J’ignore si la rencontre a eu lieu.)

Penser aux confins de l’Église

Le Sénat polonais a donc décidé de souligner ses mérites de philosophe et de défenseur du dialogue et de la solidarité sociale. Comme l’ont remarqué les médias, la proposition a été votée à la majorité de 78 sénateurs (sur 100), reflétant ainsi un accord quasiment général. Pourtant, ce n’était pas toujours le cas, car durant les dernières années de sa vie, Tischner n’était pas tendre avec les dérives droitières de l’Église polonaise, puissante institutionnellement depuis le Concordat entre le Saint-Siège et la République de Pologne du 29 juillet 1993. Or Tischner, comme on pouvait le lire dans Esprit en 2018, était représentant d’une Église capable de soutenir l’ouverture, celle des transformations entre 1980 et 1989, et qui définissait la solidarité « comme l’acceptation de porter de fardeau du prochain et un souci des affligés5  ». 

Sur Internet, on peut trouver d’anciennes interviews filmées de Tischner où il fait preuve de clairvoyance et où il met en garde contre le retour de la violence dans la société polonaise, ainsi que contre la menace que représenterait un terrorisme de droite, qui aime revendiquer la religion et qui risquerait selon lui de trouver un soutien même au sein de l’Église. De cette époque, on lui doit notamment les propos suivants : « Au cours de ma vie philosophique et sacerdotale, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ait perdu la foi après avoir lu Marx, Lénine ou Nietzsche, mais on peut compter par lots ceux qui l’ont perdue après avoir rencontré leur propre curé. » Ou encore ceux-ci : « Il faut se rappeler que la critique vraiment forte de “ce monde” de la part de l’Église va toujours de pair avec l’autocritique de l’Église. » Heureusement, son amitié avec Jean-Paul II le rendait intouchable, mais son biographe, Wojciech Bonowicz, qui vient de publier la transcription d’une série d’entretiens, raconte que, lorsque gravement et incurablement malade d’un cancer du larynx, Tischner a perdu la voix, certains suggéraient que c’était probablement une punition divine.

Tischner incarne une voie chrétienne exigeante : apophatique, enracinée dans la liberté intérieure, attentive à la souffrance de l’autre, méfiante à l’égard de toute sacralisation du pouvoir. En dépit de ses faiblesses historiques, selon lui, le christianisme « reste toujours une chance », une chance salvatrice pour sortir du désespoir. Dans ce monde affligé, le devoir du philosophe, qui doit penser en homme de l’action, est de comprendre (dans le sens de découvrir) ce qui est et le dire, avec courage. Nonobstant, Tischner est convaincu que l’action du père Maksymilian Maria Kolbe qui, dans un camp de concentration, offre sa vie en échange de celle d’un père de famille, nous apprend plus sur le Bien que le meilleur discours philosophique.

***

Depuis plusieurs années déjà, nous sommes confrontés à la guerre et, à travers elle, au mal absolu, dans une proximité dont nous avons perdu l’habitude. Tischner était acteur de l’histoire européenne, à une époque où l’on pensait que l’entrée des pays libérés du totalitarisme soviétique dans la communauté démocratique occidentale signifierait un éloignement définitif du Mal. Hélas, aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de ne pas reconnaître que le Mal gagne du terrain et que l’Espoir se meurt. Il est étonnant de constater à quel point le diagnostic tischnerien sur le désespoir des sociétés occidentales demeure juste. En réalité, ni Solidarność ni la chute du mur de Berlin n’ont fondamentalement changé notre monde. En revanche, et les analyses tischneriennes de l’éthos de Solidarność, qui mettent en lumière le rôle central de la solidarité entre le peuple et les élites comme vertu agissante à l’origine de la contestation et comme levier stratégique du succès du mouvement, font comprendre que la solidarité universelle de 1980 n’a pas durablement imprégné la société polonaise. De plus, cette vertu de solidarité universelle de la révolte ouvrière de 1980 n’a pas su non plus durablement rayonner comme une valeur révolutionnaire en dehors de la Pologne.

Lorsque Tischner affirmait « Je suis avant tout un homme », il utilisait le mot polonais qui désigne l’humain (człowiek). Il était cependant aussi un homme au sens du genre masculin (mężczyzna) et il assumait à cet égard sa condition de prêtre avec un humour qui lui était propre. Comme l’illustre cette anecdote qui m’a été racontée par Krzysztof Michalski, le directeur de l’IWM, Tischner avait l’habitude de se lever tôt pour travailler et de se reposer après le déjeuner. Quand il séjournait à l’Institut de Vienne, il demandait qu’on ne lui passe pas de communications téléphoniques dans sa chambre pendant la sieste, « sauf si le pape a supprimé le célibat des prêtres ».

  • 1. Józef Tischner, Éthique de Solidarité [1981], trad. Krystina Jocz avec la collaboration de Ewa Kazimierczak et Jadwiga Dabrowska, préface de Rémi Brague, Limoges et Paris, Librairie Adolphe Ardant et Criterion, 1983, réédition avec des préfaces d’André Bergeron et Jean Bornard, Paris, Criterion, 1993 ; et La Philosophie du drame [1990], trad. Maryla Laurent, préface de Chantal Delsol, Paris, Cerf, coll. « La nuit surveillée », 2012.
  • 2. Voir le compte rendu d’Olivier Mongin dans Esprit, septembre 2012.
  • 3. Samuel Auzanneau, « Józef Tischner : La philosophie du drame » [en ligne], Actu Philosophia, 14 mai 2020.
  • 4. C’était au milieu des années 1980. Levinas m’a confié un jour avec satisfaction que lorsque le téléphone sonne à la maison et que l’on demande « Monsieur Levinas », il s’agit généralement de son fils, le musicien Michaël Levinas.
  • 5. Ariadna Lewańska, « Église », dans « Le clos et l’ouvert. Abécédaire critique », coordonné par Camille Riquier et Frédéric Worms, Esprit, juin 2018.