Le palais présidentiel, à Varsovie. Via Wikimedia, Adrian Grycuk
Le palais présidentiel, à Varsovie. Via Wikimedia, Adrian Grycuk

En Pologne, le Bon, la Brute et le Truand

Depuis les élections présidentielles, la vie politique polonaise ressemble de plus en plus à un western spaghetti, révélateur du désenchantement démocratique et de la radicalisation croissante d’une partie de la société.


Depuis le début de l’invasion russe, en février 2022, la Pologne est un hub logistique sans équivalent. Non seulement 95 % de l’aide occidentale à l’Ukraine y transite, mais des millions de réfugiés y ont été accueillis. Le pays a également fourni à l’Ukraine une aide militaire cruciale, livrant plus de 350 chars dès le mois d’avril 2022. Mais la Pologne pourra-t-elle jouer pleinement son rôle d’acteur politique international alors que le pays est profondément divisé ?

À bien des égards, la scène politique polonaise issue des dernières élections - parlementaires perdues par le PiS en 2023, et présidentielle, gagnée par un candidat citoyen soutenu pas PiS en juin 2025 - ressemble aujourd’hui à un décor de western spaghetti. Ce sous-genre cinématographique, popularisé par Sergio Leone dans les années 1960 a transformé le mythe héroïque américain en une fresque désabusée. La dramaturgie de la contestation post-électorale, elle-même, a ressemblé à une scène de braquage : le recomptage partiel des voix rappela ces scènes où l’on vide des sacs de pièces d’or sur une table, chaque camp surveillant l’autre dans une atmosphère de défiance et de suspicion. Loin d’incarner la transparence démocratique, cet épisode a mis en lumière la fragilité des institutions juridiques, déjà en crise profonde depuis les réformes menées par le PiS, ainsi que l’érosion de la confiance civique.

Un « Bon » crépusculaire

Dans ce théâtre désabusé, Donald Tusk, tient le rôle du Bon. Ancien président du Conseil européen, il reste pour beaucoup de Polonais le visage de l’Europe. Cette association, autrefois porteuse d’espoir, est aujourd’hui également un fardeau. La défaite de son dauphin, Rafał Trzaskowski, maire de Varsovie, à l’élection présidentielle, illustre l’essoufflement de son inspiration. Sa coalition parlementaire menace à tout moment de s’effondrer, ce qui rend son autorité précaire.

Premier ministre au moment du « reset » des relations entre l’Occident et la Russie de Vladimir Poutine, et de la catastrophe de l’avion présidentiel polonais à Smolensk en 2010, il est resté associé pour beaucoup à un moment de vulnérabilité nationale. Ses propos contre Donald Trump, qu’il avait qualifié jadis d’« agent russe » révèlent une position anachronique pour une partie de l'opinion. Tusk apparaît comme un Bon crépusculaire : davantage survivant qu’initiateur, il lutte pour préserver les remparts d’une démocratie européenne.

Une « Brute » qui monte

Historien de formation et docteur en histoire contemporaine, le nouveau président, Karol Nawrocki, présidait jusque-là l’Institut de la mémoire nationale (IPN), une institution clé dans la construction du récit historique postcommuniste en Pologne. Comme Tusk, qui a également étudié l’histoire à Gdansk, Nawrocki est supporter du Lechia Gdansk. Toutefois, leur ressemblance s’arrête là, car les hooligans de ce club de football soutiennent de leur côté le nouveau président, alors qu’il reprochent à Tusk d’avoir un grand-père qui a servi dans la Wehrmacht (un des « malgré-nous » polonais). Ancien boxeur amateur, Nawrocki cultive une attitude martiale et sa présence sur la liste noire russe, conséquence du démontage de monuments à la gloire de l’Armée rouge rappelle que Nawrocki maîtrise l’arme subtile de la mémoire nationale, chère à la plupart des Polonais.

Cependant sa trajectoire est également marquée par des zones d’ombre, ressurgies pendant la campagne : fréquentations douteuses, soupçon d’abus de faiblesse, et même un prétendu rôle d’intermédiaire entre clients d’un hôtel de luxe à Sopot et prostituées, lorsqu’il y travaillait pendant ses études comme agent de sécurité. Qu’il les nie n’efface pas leur impact symbolique. Débutant absolu en politique, il reste pour l’instant insaisissable. Pourra-t-il surprendre ? Ce qui distingue surtout Nawrocki, c’est son charisme croissant. Direct et énergique, il séduit une base conservatrice lassée du style usé de Jarosław Kaczyński. Il apparaît de plus en plus comme un successeur potentiel au sein de la droite, un homme capable de redessiner le PiS, voire de le dépasser. Dans notre parabole, Nawrocki n’est pas une Brute secondaire, mais une Brute qui aspire à devenir le protagoniste central. Un homme qui ne se contente pas de brandir les poings mais aussi, comme Trump, le pouce.

Un « Truand » angoissant

En marge de ce duel, Grzegorz Braun, eurodéputé, monarchiste nationaliste et catholique fondamentaliste, incarne le Truand. Renvoyé du parti Konfederacja, il affiche sans détour ses positions extrêmes : retour à la peine de mort, le négationnisme, l’opposition absolue à l’IVG, les opinions antisémites et complotistes, homophobes et misogynes. Il est résolument anti-ukrainien. Son radicalisme verbal s’accompagne de provocations physiques : agression d’une médecin dans un hôpital, destruction d’une exposition LGBT, ou encore l’attaque, au sein de l’Assemblée nationale, de bougies de Hanouka avec un extincteur. Pourtant, Braun a franchi le seuil symbolique des 5 % lors des élections présidentielles. Sa présence dans l’économie du western spaghetti rappelle que le grotesque, loin de disqualifier, peut susciter une fascination et traduire une radicalisation de la société.

Mais le véritable élan politique se trouve aujourd’hui ailleurs : dans Konfederacja. Plus qu’un groupuscule, ce parti s’est implanté avec méthode (7, 16 % aux élections parlementaires de 2023 et 14, 5 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2025). Né d’un programme économique ultralibéral, il séduit une partie de la jeunesse en quête de rupture. Ses dirigeants sont jeunes, soignés, compétents en économie et en institutions européennes, ils sont également habiles dans les débats. Ce professionnalisme contribue à la normalisation de la droite dure. Derrière une façade moderne, Konfederacja allie ultralibéralisme économique au nationalisme conservateur, ce qui en fait une force singulière adaptée au désenchantement actuel. À la différence des provocateurs outranciers, ils ne se contentent pas de troubler le jeu. Ils ne cherchent pas non plus à former des alliances, mais à prendre le pouvoir. Ils attendent dans l’ombre du saloon, prête à occuper le centre de la scène lorsque le duel entre le Bon et la Brute aura affaibli les protagonistes.

Et où situer la gauche dans ce décor ? Réduite à une présence symbolique (au-dessous du seuil de 5% dans les sondages), elle peine à gagner en influence parmi les classes populaires, majoritairement réfractaires aux idéologies telles que la défense des droits LGBTQ+, l’écologie ou le soutien à l’immigration. Ces thèmes sont souvent perçus comme importés ou déconnectés des préoccupations locales. Dans le western spaghetti polonais, la gauche n’a pas de rôle assigné. Simple figurante, elle hante le décor sans parvenir à influer sur l’intrigue.

Il était une fois dans l’Est

La parabole du western spaghetti révèle le désenchantement démocratique et une radicalisation croissante. La Pologne n’est plus, comme à l’époque de Solidarność, lorsque la société civile incarnait l’espoir d’une transformation historique partagée, le théâtre d’une épopée démocratique avec les héros tels que Lech Wałęsa, Karol Wojtyła, Bronisław Geremek ou Józef Tischner, mais celui d’un duel ultime opposant deux formations issues de la chute du communisme. Il n’y a plus de salons politiques et même s’il existe certes un manoir, celui de Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères, et de son épouse, la brillante journaliste américaine Anne Appelbaum, lauréate du prix Pulitzer 2004, les balles tirées contre Trump y reviennent aujourd’hui comme des ricochets.

La Pologne sort sonnée de la contestation électorale. Les attitudes anti-ukrainiennes progressent et le jeu des stratégies politiques s’intensifie, alors que le pays subit des actions de déstabilisation en provenance de Russie (réfugiés déposés à la frontière avec le Bélarus, incendies volontaires, attaques informatiques, y compris des drones). La haine n’est plus l’apanage de l’extrême droite. Les émotions violentes gagnent de plus en plus de terrain en Pologne, hélas aussi chez les libéraux pro-européens meurtris par la défaite. Pour une poignée de votes.