Les charniers de la discorde
Tensions entre la Pologne et l’Ukraine
Un contentieux sur les massacres de Polonais en Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale met l’Ukraine face aux contraditions de son récit national et remet en question son entrée dans l’Union européenne.
L’accusation de nazisme faisait partie de justifications « morales » données par Vladimir Poutine au moment de l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Cette instrumentalisation anachronique de l’histoire a créé dans l’espace médiatique un étrange tabou concernant l’alliance d’une partie des patriotes ukrainiens avec l’Allemagne hitlérienne. Sachant que la guerre fait perdre ses repères aux personnes qui la subissent en les rendant particulièrement réceptives à la propagande, la question se pose de savoir si nous avons raison de mettre un voile pudique sur le fait qu’en Ukraine, on érige depuis des années les architectes d’un nationalisme criminel en piliers de l’identité nationale. Rendons-nous, par ce silence, un service à un peuple qui paie si cher sa volonté d’entrer dans l’Union européenne et qui, paradoxalement, s’imprègne de mythes nationalistes incompatibles avec les normes européennes ? Depuis le début de l’invasion russe, la Pologne a soutenu de toutes les manières possibles les Ukrainiens. Or, ces derniers temps, nous assistons à une sérieuse dégradation des relations entre les deux pays.
Exhumations
Dans La Grande Conversation, Volodymyr Yermolenko, rédacteur en chef d’UkraineWorld, confie que Kiev se méfiait de la politique mémorielle de l’ancien gouvernement polonais du parti Droit et justice (PiS)1. Pourtant, c’est avec la nouvelle équipe au pouvoir à Varsovie que Kiev a un véritable problème, à la suite des propos du chef de la diplomatie ukrainienne Dmytro Kouleba : le très pro-européen Premier ministre polonais et ancien président du Conseil européen, Donald Tusk (Plateforme citoyenne, PO), s’est exprimé publiquement en affirmant que l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne ne sera possible qu’à la condition de permettre la reprise des exhumations des victimes de massacres des Polonais en Volhynie et en Galicie Orientale (environ 100 000 morts entre 1942 et 1944). Depuis plusieurs années déjà, il persiste un contentieux entre les deux pays à ce sujet. Il existe bien une convention, signée en 1994, mais depuis 2017 les exhumations sont pratiquement interdites pour les Polonais (alors qu’elles se poursuivent pour les Allemands). Or les familles des victimes attendent de pouvoir enfin donner une sépulture à leurs proches, et les historiens de pouvoir travailler.
Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères de la Pologne, a récemment évoqué un incident diplomatique qui a ses origines lors d’une université d’été (Campus Polska) organisée fin d’août 2024 par le maire de Varsovie (PO)2. Les ministres des Affaires étrangères de la Pologne et de l’Ukraine avaient été invités pour discuter avec les futurs cadres politiques du pays. C’est dans ce contexte que l’on a posé au ministre ukrainien une question au sujet des exhumations. Or Dmytro Kouleba a répondu en rappelant la déportation des Ukrainiens par les Polonais dans le cadre de « l’action Vistule » (en 1947, pendant la guerre civile en Pologne, les communistes polonais ont déplacé de force 140 000 Ukrainiens des territoires frontaliers avec la République soviétique d’Ukraine vers les terres que les Allemands avaient dû abandonner après 1945). Ensuite, il a recommandé de ne pas trop « trifouiller » dans l’histoire, de la laisser aux historiens, pour ne pas gâter la nature cordiale des actuelles relations diplomatiques entre l’Ukraine et la Pologne. En plus, selon sa formulation, les déportations des Ukrainiens en 1947 ont été faites depuis des « territoires ukrainiens », alors que ce sont aujourd’hui des régions polonaises. Kouleba est un poids lourd de la politique ukrainienne et le fait que, quelques jours plus tard, il ait donné sa démission (pour d’autres raisons) ne fait qu’ajouter de l’opacité à son propos. Après une première sidération du chef de la diplomatie polonaise, les réactions en Pologne ont été très vives. Étant donné l’importance de l’aide militaire et humanitaire polonaise aux Ukrainiens, l’incompréhension est grandissante dans l’opinion publique. Donald Tusk a ainsi été obligé de faire une déclaration très ferme, qui a fortement agacé Volodymyr Zelensky. En effet, il est évident que sans soutien polonais, l’Ukraine ne pourra pas entrer dans l’Union européenne.
Héros de la nation
Cette situation est révélatrice non seulement des relations entre les deux pays mais aussi des limites de la politique mémorielle que mènent les Ukrainiens depuis leur indépendance en 1991. Alors qu’en 2005, le ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine de l’époque, Borys Tarassiouk, proclamait : « L’idée nationale, c’est l’idée européenne », son successeur vient de prendre le risque de remettre en question ce projet. Comment est-ce possible ?
Il est hélas justifié de supposer que la révision de la politique de l’instrumentalisation du passé est devenue trop difficile pour Kiev : elle soutient l’identité nationale, encourage les soldats, motive les recrutements et renforce la résilience de la société dans cette guerre dont on ne voit pas la fin. Car la divulgation du nombre de victimes et de l’ampleur des atrocités, largement méconnue mais visible sur les restes humains exhumés, risque de provoquer une réaction considérable dans la population ukrainienne. Comme Stepan Bandera est identifié par les historiens comme l’instigateur de ces assassinats, son image, glorifiée au panthéon des héros de la nation ukrainienne, risque d’en souffrir. La nature des massacres (les bourreaux étaient majoritairement de simples villageois) n’est pas non plus aisément compatible avec l’image de victime du paysan ukrainien qui est entretenue par la propagande de guerre (ainsi, Volodymyr Yermolenko compare l’embargo polonais sur le blé ukrainien avec le Holodomor, la grande famine stalinienne de 1932-1933). Et finalement, par une comparaison macabre que la propagande russe utiliserait certainement, le nombre des morts risque de relativiser les charniers de la guerre en cours.
Si l’Ukraine veut devenir une nation européenne, il faut que les exhumations reprennent. Malgré la guerre, le travail mémoriel, des deux côtés, doit être commencé. Car au fond, même si on en parle que rarement, ces deux peuples ont besoin d’une réconciliation qui, actuellement, impose avant tout le respect du droit des descendants d’enterrer leurs ancêtres. Certains enfants des victimes sont encore vivants et espèrent, avant de mourir, de pouvoir rendre un dernier hommage à leurs proches. On ne peut pas réduire cette question aux débats entre les historiens3 ; c’est plutôt une question élémentaire d’humanité.
Par ailleurs, ce contentieux met en lumière un important aspect de la géopolitique européenne, le lourd poids de l’histoire polono-ukrainienne4. L’articulation de l’identité ukrainienne, coincée depuis toujours entre la Pologne et la Russie, y est pourtant intimement liée.
- 1. Volodymyr Yermolenko, « Une guerre contre l’Europe » [en ligne], La Grande Conversation, 5 septembre 2024.
- 2. Entretien avec Radosław Sikorski, « Guerre en Ukraine : pour Radoslaw Sikorski, chef de la diplomatie polonaise, “la capacité de l’Ukraine à tenir n’est pas infinie” », ropos recueillis par Sylvie Kauffmann, Le Monde, 12 septembre 2024.
- 3. Voir Anton Filippov, “Sikorski on funding ammunition for Ukraine, mobilisation of Ukrainians in Poland and historical disputes” [en ligne], European Pravda, 16 septembre 2024.
- 4. Pour aller plus loin, voir Ivan Katchanovski, “Terrorist or national heroes? Politics and perceptions of the OUN and the UPA in Ukraine”, Communist and Post-Communist Studies, vol. 48, no 2-3, juin-septembre 2015, p. 217-228 ; id., “Ethnic cleansing, genocide or Ukrainian-Polish war in Wolhynia” [en ligne], APSA Preprints, août 2020.