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La politique étrangère de la France en Syrie

mai 2016

Le Quai d’Orsay a cru que les mouvements de contestation de 2011 allaient renverser Assad. C’était sans compter le soutien des forces de sécurité, de l’Iran et de la Russie. Avec le revirement d’Obama sur les armes chimiques et les attentats de Paris, la France, isolée, laisse le dossier à la Russie.

« Ce qui frappe évidemment chez nos deux derniers présidents dans leur rapport au monde arabe, c’est à la fois leur interventionnisme, leur amateurisme et leurs incohérences1. » Ce constat s’applique à l’ensemble de la région et nous allons voir si cela est juste concernant la gestion du dossier syrien.

La politique de la France vis-à-vis du monde arabe manque de clarté depuis le déclenchement des mouvements de contestation dans la région en 2011. L’incompréhension par Paris de ce qui se passait à Tunis après l’immolation de Mohamed Bouazizi en Tunisie a représenté un traumatisme pour la classe politique française qui a essayé ensuite, lors des soulèvements en Égypte et en Syrie, de montrer qu’elle comprenait les mouvements populaires et qu’elle entendait les accompagner. La diplomatie a donc rapidement apporté son soutien aux manifestants syriens alors que l’ambassadeur français à Damas minimisait la répression menée par le régime. Le 3 mai 2011, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, déclare que la France demande des sanctions de l’Union européenne à l’encontre de Bachar al-Assad car son régime tire sur la population. Deux jours plus tard, en réaction à cette déclaration, près de cent cinquante manifestants se rassemblent devant l’ambassade de France à Damas aux cris de « France dehors, la Syrie ne se mettra pas à genoux ». Il existait un important décalage entre l’appréciation de la situation par les diplomates sur place et l’évaluation de la situation faite à Paris, certains observateurs allant jusqu’à considérer que le chef de mission s’était « bacharisé ». En effet, ce dernier jugeait que les médias internationaux et français amplifiaient la contestation et la répression des manifestations et que la situation allait rentrer dans l’ordre puisque le mouvement était orchestré de l’extérieur.

Il y a clairement eu une erreur d’évaluation de la situation les premiers mois, ce qui a eu de lourdes conséquences sur la gestion de la crise. L’idée que le président syrien allait « tomber » en quelques semaines, comme étaient tombés Zine Al-Abidin Ben Ali et Hosni Moubarak, a empêché de voir la situation réelle. La différence majeure était que le régime minoritaire de Damas était soutenu par l’armée et les services de sécurité et que ces deux corps n’ont, à aucun moment, envisagé de se ranger dans le camp des contestataires contre le pouvoir, bien au contraire.

Le déclenchement de la contestation est intervenu alors que la France et la Syrie vivaient une lune de miel après une période extrêmement tourmentée. Au lendemain de l’assassinat de Rafiq Hariri, ancien Premier ministre libanais très proche de Jacques Chirac2, et alors que Damas est soupçonné d’être responsable de cet assassinat, les contacts de haut niveau sont gelés entre les deux pays. Le président français estime que le régime syrien est « difficilement compatible avec la sécurité et la paix ».

L’arrivée de Nicolas Sarkozy à la présidence en 2007 va permettre une reprise progressive des liens et l’élection du président libanais Michel Sleiman, en mai 2008, va aider à la normalisation entre les deux pays. Cette dernière verra son aboutissement lorsque le président syrien est invité au sommet de l’Union pour la Méditerranée, projet cher à Nicolas Sarkozy, qui se tient à Paris le 13 juillet 20083. Il invite même son homologue à la tribune officielle pour les cérémonies de la fête nationale le 14 Juillet. Le chef de l’État syrien parle, lors d’un entretien, d’une « rupture » de la politique de la France vis-à-vis de son pays.

Les raisons de ce revirement

Les autorités de Damas ont de tout temps joué sur la corde du terrorisme pour négocier leur position sur la scène internationale. Après les attentats du 11 septembre 2001, les services de sécurité syriens ont fait valoir leur capacité à lutter contre les groupes terroristes. Déjà Hafez al-Assad avait expliqué après le massacre de Hama qu’il fallait écraser la révolte fomentée par les Frères musulmans4. À l’époque, très peu de voix s’étaient élevées pour condamner ce massacre, car déjà la crainte des Frères musulmans l’emportait sur la capacité à réfléchir aux conséquences d’une telle violence.

Ensuite, les Occidentaux se sont appuyés sur la coopération avec les services syriens pour poursuivre les combattants qui voulaient se rendre en Irak et qui passaient par le territoire syrien. Damas a alors « monnayé » sa position stratégique, tout comme le faisait déjà Hafez al-Assad. Ces éléments sont importants pour comprendre la relation compliquée que la France entretient avec la Syrie et le sentiment partagé par une partie de la classe politique française du rôle incontournable de Damas dans le jeu régional et, par conséquent, de la nécessité de maintenir des relations en dépit de « coups tordus » du régime Assad.

L’embellie des relations entre Damas et Paris

Revenons à la situation après le sommet qui s’est tenu à Paris en juillet 2008. De nombreuses visites sont organisées dans la foulée de ce rapprochement : le ministre des Affaires étrangères (24 août 2008 et ensuite en juillet 2009), le président de la République (6 janvier 2009). Le président Assad est de nouveau à Paris en novembre 2009. C’est dans ce contexte qu’Éric Chevallier arrive à Damas en mai 2009 et qu’il met toute son énergie à poursuivre le développement des relations bilatérales, tout particulièrement dans le domaine économique. La ministre de l’Économie, Christine Lagarde, se rend à Damas en décembre 2009, ainsi que de nombreuses autres personnalités gouvernementales, sans oublier les parlementaires, dont certains seront en première ligne pour tenter de réhabiliter Bachar al-Assad quelques années plus tard.

Lorsque les premières manifestations se déclenchent en mars 2011 dans la ville de Deraa au sud de Damas, la réaction sera contrastée entre ceux qui pensent qu’après la Tunisie et l’Égypte, c’est au tour du dirigeant syrien d’être poussé vers la sortie. D’autres, en revanche, s’inquiètent de la probable violente réaction du régime syrien, qui n’acceptera pas de partir sous la pression populaire. Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, déclare le 18 novembre 2011, après le vote de sanctions par la Ligue arabe : « Les jours du régime syrien sont comptés. » Laurent Fabius ne dit pas autre chose un an plus tard lorsqu’il affirme : « Je pense que la fin se rapproche pour M. Bachar al-Assad. » C’était sans compter sur l’appui massif du Hezbollah et de ses alliés indéfectibles, l’Iran et la Russie, qui ne l’entendaient pas de la sorte.

La situation de violence qui prévaut en Syrie conduit le président de la République à annoncer, le 2 mars 2012, la fermeture de l’ambassade de France en Syrie. L’ambassadeur quitte le territoire syrien, non sans avoir essayé de faire revenir l’Élysée sur cette décision, car il considérait qu’il était utile de laisser la représentation ouverte pour continuer à suivre l’évolution de la situation. Puis, le 29 mai 2012, dans le cadre d’une initiative commune à plusieurs pays occidentaux, la France déclare l’ambassadrice de Syrie en France et d’autres diplomates personae non gratae.

Lorsque François Hollande est élu à la présidence, il n’opère donc pas de rupture vis-à-vis de la Syrie. Il s’inscrit dans les pas de son prédécesseur, estimant que Bachar al-Assad n’a plus aucune légitimité à rester au pouvoir. La France va ainsi reconnaître, le 13 novembre 2012, la Coalition nationale syrienne comme le seul représentant légitime du peuple syrien et Monzer Makhous est nommé « ambassadeur » de la Coalition en France. Elle soutient les efforts des Nations unies pour la mise en place d’une transition politique. Les États-Unis et les Européens ont rapidement estimé qu’Assad devait quitter le pouvoir pour mettre un terme à la violence que connaissait le pays. Washington et quelques autres capitales ont souhaité organiser le soutien à la rébellion pour atteindre cet objectif mais les groupes sur le terrain n’ont pas vu l’aide promise arriver, ou de façon extrêmement limitée.

« L’action militaire comporte certes des risques mais l’inaction est plus dangereuse que l’action5 »

Les interrogations ou l’incohérence de la position américaine se sont révélées après l’utilisation des armes chimiques par les forces de Bachar al-Assad, tuant 1 700 civils en août 2013, marquant ainsi un tournant dans le conflit syrien et mettant Paris dans une position particulièrement délicate. L’armée française était prête à s’engager : « L’opération était même sur le point d’être enclenchée. Elle a été stoppée entre 30 et 40 minutes avant le décollage des avions6. »

Barack Obama avait déclaré que l’utilisation des armes chimiques par le régime serait une ligne rouge et que, dès lors que la preuve en serait apportée, des frappes seraient lancées contre des objectifs ciblés. Les Américains, les Britanniques et les Français se concertent pour les préparer. Or le président américain a reculé, offrant ainsi un « droit de tuer » à Bachar al-Assad, qui ne s’en est pas privé ensuite. Les Français étaient prêts à intervenir, mais n’ont pas pu y aller seuls. Barack Obama a avoué, dans une déclaration publique fin 2014, que « les États-Unis n’ont pas de stratégie pour la Syrie ». Il faut ajouter qu’après l’accord de démantèlement des armes chimiques, l’armée syrienne a largué à plusieurs reprises des barils d’explosifs au chlore sur des localités, malgré la dénonciation de ces actes par l’Onu.

Avant ce tournant de l’automne 2013, il y avait un relatif effet de dissuasion des Occidentaux. Même si ces derniers hésitaient sur la ligne à adopter dans ce conflit, le régime syrien pensait qu’il ne pouvait pas faire n’importe quoi, car le risque existait d’une réaction de la communauté internationale. Or, après le recul américain, il a su qu’il pouvait faire ce qu’il voulait.

Les seuls acteurs qui ont fait preuve de détermination depuis le début du conflit sont la Russie et l’Iran. La France, qui a eu des prises de position extrêmement claires de soutien à l’opposition devant permettre le départ du pouvoir de Bachar al-Assad, a néanmoins souffert de l’incapacité à agir seule, sans avoir les moyens de convaincre ses alliés de la rejoindre.

À partir de la crise du chimique à la fin de l’été 2013, la donne change ; les États-Unis délèguent la gestion de cette crise aux Russes et aux Iraniens et se satisfont du démantèlement de l’arsenal chimique sous contrôle international, en fermant les yeux sur l’utilisation par le régime d’autres armes, tout aussi meurtrières pour la population.

L’émergence de l’organisation État islamique (Oei) et ses conséquences

L’émergence de groupes radicaux et de l’Oei a renforcé et facilité le soutien russe au régime syrien, tant Moscou craint que les islamistes radicaux n’atteignent les républiques d’Asie centrale – le souvenir de la Tchétchénie est encore vivace. En septembre 2015, l’implication russe dans le conflit syrien franchit un nouveau seuil : Moscou devient belligérant et bombarde directement des cibles sur le terrain, officiellement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En réalité, la majorité de ses frappes vise des groupes rebelles opposés au régime syrien. Si cet engagement croissant renforce de façon significative Bachar al-Assad – qui se trouvait alors en grande difficulté – il ne parvient pas à lui assurer la victoire. Mais l’intervention russe a compliqué la position des Occidentaux et celle de la France en particulier. On lui reproche de n’avoir pas suffisamment dialogué avec Moscou depuis le début du conflit.

Dès lors, que fait la France face à ces évolutions ? Elle assume avec constance un discours de réalisme politique, selon lequel parier sur Bachar al-Assad ne peut apporter ni la stabilité dans la région, ni la fin de la guerre civile, ni la victoire contre l’Oei. Cet argumentaire « ni Bachar, ni Daech » fait écho aux déclarations de l’opposition syrienne, mais le problème est qu’elle n’a pas pu et su convaincre les partenaires occidentaux de la France.

Émergence du terrorisme sur la scène nationale

Les attentats qui se sont déroulés à Paris en janvier, puis en novembre 2015, mais également à Bruxelles, ont changé la perception du conflit syrien. Certains hommes politiques estiment, depuis lors, que la lutte contre l’organisation État islamique doit primer sur celle contre le régime Assad, car il faut protéger les populations en Europe. C’est ainsi que des voix s’élèvent, demandant la reprise du dialogue avec Damas pour lutter contre Daech. Régulièrement, des délégations de députés français se rendent à Damas, rencontrent Bachar al-Assad, au grand dam du Quai d’Orsay qui dénonce cette normalisation des relations bilatérales. Cette attitude repose sur une erreur d’analyse : l’organisation terroriste se nourrit du maintien de Bachar al-Assad au pouvoir et de l’inaction de la communauté internationale à protéger la population syrienne et à aider à trouver une solution politique. Il est impossible de penser défaire Daech uniquement en bombardant ses bases ou en en ciblant ses responsables et en l’absence de véritable processus de négociation pour le devenir du pays.

C’est le sens des propos de Samar Yasbek, écrivaine et figure de l’opposition syrienne réfugiée en France :

Nous avons connu une révolution qui s’est ensuite transformée en guerre, mais le peuple continue de rêver à un État syrien démocratique. Nous ne devons ni être avec Daech, ni être avec Bachar al-Assad, nous opposons une Syrie moderne et libérée.

La décision de bombarder Daech au lendemain des attentats de Paris a participé de cette confusion en donnant l’impression que la priorité des autorités françaises était de combattre cette organisation radicale et non plus le régime d’Assad. À moins qu’il ne s’agisse d’une simple opération de communication à des fins de politique intérieure pour rassurer la population traumatisée par la violence des attentats. Ce qui est sûr, c’est que le départ d’Assad n’est plus posé comme un préalable à toute négociation, mais présenté comme inévitable à l’issue du processus de négociation. Déjà, François Hollande avait déclaré en septembre 2015 lors d’une conférence de presse : « Bachar al-Assad est responsable de la situation en Syrie, à terme il doit partir. » Ce « à terme » était une façon de sortir de l’impasse dans laquelle était la diplomatie française.

Mais nos politiques s’interrogent-ils sur la perception auprès des Syriens de ces déclarations et de ces inflexions alors qu’ils se battent depuis cinq ans pour faire tomber le dictateur sans obtenir de réels soutiens ?

La question des réfugiés

Les Européens, après avoir été incapables de s’entendre sur une politique syrienne depuis le début du conflit, ont été confrontés à la grave crise des réfugiés et ont essayé de réagir lorsque ces derniers sont arrivés sur le sol européen. Il a fallu cette tragédie pour que les 27 commencent à réfléchir à leur action, mais sans apporter de soutien aux préconisations de Paris, c’est-à-dire un réel soutien aux rebelles syriens tout en travaillant au départ d’Assad, seul moyen de sortir de ce conflit meurtrier. Rappelons en effet qu’une majorité écrasante de Syriens fuient les zones sous contrôle gouvernemental en raison de la violence qui y règne.

Cette incapacité de la communauté internationale, et tout particulièrement de l’Europe, à protéger les populations civiles est lourde de conséquences. La France n’a pas réussi à obtenir de ses alliés la mise en place de zones d’exclusion aérienne, demandée par l’opposition, afin de protéger les populations civiles. Mais il est vrai qu’une telle mesure aurait impliqué techniquement une guerre directe avec le régime syrien, ce que personne ne voulait. Il est frappant de constater que leur sort n’est pas au centre des préoccupations de la communauté internationale. Ce qui prime, ce sont des considérations d’ordre géopolitiques, de rapports de force entre les parties impliquées dans ce conflit, et elles sont nombreuses. Les Syriens sont otages de jeux régionaux et internationaux où chacun joue sa partie. Cela est particulièrement vrai lorsque l’on regarde la stratégie vis-à-vis de l’organisation État islamique.

La France bien seule

La diplomatie française a réussi ce tour de force d’être vivement critiquée par le régime Assad, en raison des prises de position exigeant son départ, et par une partie de l’opposition, qui lui reproche des propos sans capacité à les traduire en actes. Si, moralement, la position de la France a été sans conteste, depuis le début de la révolution, irréprochable et constante, elle a manqué de moyens pour la mettre en œuvre et de soutiens, en particulier de ses voisins européens. Elle a, en outre, peut-être été trop sûre d’elle lors du déclenchement de la révolution, estimant que les aspirations du peuple étaient légitimes, ce qui est bien évidemment le cas, mais sans analyser suffisamment l’état du régime, ses ressorts et ses appuis internationaux.

Il est vrai que la crise syrienne a pâti des conséquences de l’épisode libyen, qui était encore très présent dans les esprits. La Russie, furieuse que la communauté internationale soit allée au-delà des engagements pris à l’Onu dans le cadre de la résolution 1973 n’allait pas rester spectatrice de ce qui se déroulait en Syrie, alors que ce pays est un de ses rares alliés dans la région. Vladimir Poutine n’a pas pardonné à Nicolas Sarkozy et à ses alliés de l’Otan de l’avoir trompé en dépassant le mandat de l’Onu. Moscou a formé la plupart des militaires syriens, des dizaines de milliers de mariages mixtes ont été noués et les liens avec l’Église orthodoxe ne sont pas négligeables7. L’occasion lui a donc été donnée de revenir sur le devant de la scène moyen-orientale et l’absence de véritable négociation avec les Russes au début du conflit a été fortement dommageable pour la position de la France.

Aujourd’hui, elle est donc mise à l’écart du règlement de la crise syrienne. En septembre 2015, à l’Assemblée générale de l’Onu, Ban Ki-Moon déclarait que cinq pays détenaient la clé du conflit syrien : la Russie, les États-Unis, l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie. La France n’en fait pas partie, puisque sa présence a été récusée par les parties prenantes. En revanche, Paris est très impliqué dans le dossier humanitaire, stratégie qui est articulée avec celle de l’Europe au plan politique, juridique, technique et financier.

* * *

Paris peut-il revenir dans le jeu ? Cela paraît difficile aujourd’hui parce que la communauté internationale, sous l’impulsion de Washington, a laissé les Russes gérer le dossier et qu’une lassitude existe face à la situation. Lassitude qui se double d’un sentiment d’urgence en raison des conséquences sur notre sol avec des actions terroristes se revendiquant de Daech. Tomber dans le piège de la négociation avec Assad serait contre-productif : il n’a rien à offrir pour lutter contre l’organisation terroriste car elle est implantée dans des régions hors de son contrôle. De plus, il a démontré tout au long de ces années qu’il n’était pas un interlocuteur fiable. La meilleure preuve en est qu’il n’a rien fait pour arrêter l’avancée de l’organisation terroriste sur Palmyre en 2015 ; au contraire, il l’a laissée faire pour mieux se présenter ensuite comme le seul rempart contre elle.

C’est la raison pour laquelle son armée a décidé, avec l’appui russe, de reprendre la ville – elle représente, pour la communauté internationale, un bien de l’humanité – et de montrer qu’il « joue » le jeu de la lutte contre le terrorisme. Le moment choisi pour le faire n’est pas anodin. Les négociations de Genève ont repris et la trêve décidée avec l’opposition lui a permis de dégarnir certains fronts pour mobiliser ses forces sur la reprise de la ville et de se présenter dans le prochain round de discussions comme un interlocuteur sérieux. S’il faut se réjouir de la libération de Palmyre, dont la population a souffert des exactions de Daech, il ne faudrait pas oublier pour autant celles commises par le régime d’Assad au début de la révolution8.

Le temps est venu de retourner à la négociation, seule issue possible, tout en sachant que ce processus s’inscrit dans le temps long. Parvenir à un rapprochement des positions entre les protagonistes sera particulièrement difficile. La feuille de route fixée par l’Onu prévoit la mise en place dans les six mois d’un organe de « transition » censé rédiger une nouvelle Constitution et organiser des élections d’ici dix-huit mois. La France soutient bien évidemment ce plan et continue à discuter avec l’opposition.

Mais force est de constater que la délégation gouvernementale syrienne est présente à Genève, et d’autant plus présente que ses alliés russes et iraniens lui ont permis de reconquérir des positions sur le terrain et de venir à la négociation en position de force. La France peut essayer de revenir dans le jeu en valorisant son implication depuis l’origine du conflit – même si des erreurs d’appréciation lui ont coûté cher – en discutant aussi bien avec les Russes, les Saoudiens, les Iraniens que les Turcs, autant de « parrains » qui ont leur mot à dire dans le règlement de ce conflit.

  • *.

    Consultante, spécialiste du Proche-Orient, chargée de cours à Sciences Po Paris.

  • 1.

    Ignace Dalle, journaliste qui suit les relations entre la France et le Proche-Orient, auteur de la Ve République et le monde arabe. Le désenchantement, Paris, Fayard, 2014 et « Les relations entre la France et le monde arabe », Confluences Méditerranée, no 96, hiver 2015-2016.

  • 2.

    Il meurt dans un attentat à la voiture piégé en plein centre de Beyrouth le 14 février 2015.

  • 3.

    L’Élysée déclare le 3 juillet au Monde : « Le président syrien n’est pas un parfait exemple en matière de respect des droits de l’homme, mais il a fait des efforts. »

  • 4.

    En février, les troupes syriennes encerclent la ville de Hama, l’aviation pilonne, provoquant la mort de 20 000 à 40 000 personnes. Aucun bilan n’a jamais été donné par les autorités et l’absence de journalistes dans le pays n’a pas permis de savoir immédiatement ce qui se passait dans cette ville située entre Damas et Alep.

  • 5.

    Déclaration de François Hollande rapportée par Bassma Kodmani dans un entretien avec Jean-Paul Chagnollaud, « La politique française au Moyen-Orient », Confluences Méditerranée, no 96, hiver 2015-2016.

  • 6.

    Entretien avec l’amiral Guillaud, « Les interventions de la France dans les conflits en Méditerranée et au Moyen-Orient », Confluences Méditerranée, no 96, hiver 2015-2016.

  • 7.

    Voir l’ouvrage d’Ignace Dalle et Wladimir Glasman, le Cauchemar syrien, Paris, Fayard, 2016.

  • 8.

    La ville de Palmyre abritait l’une des prisons les plus terribles de Syrie, fermée par Bachar al-Assad avant de rouvrir lors du déclenchement de la révolution. Les témoignages de cette prison relatés par Yassin al-Haj Saleh ou Moustafa Khalifé sont terribles.

Agnès Levallois

Agnès Levallois est consultante, spécialiste du Moyen-Orient, vice-présidente de l’iReMMO, chargée de cours à Science po, maitre de recherche à la FRS et co-pilote l’Observatoire sur le monde arabo-musulman et du sahel depuis mars 2016. Elle est l’auteure de Moyen-Orient mode d’emploi (stock, 2002) et de Ilym, Irak, Libye, Yémen médias (L’harmattan, 2017) avec Akram Belkaid et Claire Gabrielle…

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