Bref, ça rassure


La mini-série de Canal Plus, Bref, fait l’unanimité dans la presse culturelle parisienne, au point d’avoir eu droit, le 19 octobre 2011, à la une des Inrockuptibles (« Bref, on est des trentenaires »). Il fallait bien cela au Grand Journal de Michel Denisot, émission au sein de laquelle la série est diffusée, pour le dépoussiérer, voire pour faire oublier sa grandissante fadeur. À l’heure où les Guignols prennent un coup de vieux, et où la nouvelle formule, allongée, du Petit journal (à présent séparé du Grand) en laisse certains sceptiques, l’esprit Canal se serait donc réincarné en la personne de Kyan Khojandi, qui incarne le sympathique loser trentenaire dont Bref narre les aventures.

Quand le rythme fait rire

La série se présente en effet comme « les chroniques extraordinaires d’un mec ordinaire ». Chaque épisode dure environ une minute et demie, et se concentre sur un événement particulier qui marque la vie du protagoniste. Par exemple : « Bref. Je me suis bourré la gueule » ou « Bref. Mes parents divorcent ». Ce « je » dépourvu de nom et de prénom se prend les pieds dans son quotidien, rêve des vies qu’il ne parvient pas à réaliser, et passe la majeure partie de son temps dans son appartement, à surfer sur l’internet, à se masturber ou à envisager la suite des opérations.

Si la série se distingue par ses textes incisifs, pleins d’ironie et d’autodérision, ce qui la rend surtout originale, comme le montre le titre, c’est son rythme. L’ennui est ici ramassé, découpé, pressé, pourrait-on dire, jusqu’à rendre tous ses sucs comiques. Les plans se succèdent, la voix off est monocorde, elle épouse les mouvements de la caméra, par exemple lorsque celle-ci filme par champ/contre-champ, en plans très courts, le « je » (« je l’ai regardé »), puis un autre personnage (« il m’a regardé »), puis de nouveau le protagoniste (« je l’ai regardé »), séquence répétée dans de nombreux épisodes. Les mots eux aussi se bousculent (« ymargardé »), sans pour autant se chevaucher, car la diction de Khojandi demeure très claire malgré la rapidité de son élocution. Le rire est presque automatique.

Souvent, lorsque l’on parle d’humour, on se demande si l’on peut rire de tout. Ici, il faudrait bien plutôt se poser la question de savoir si l’on peut rire de rien. Oui, car ce sont justement ces riens dans lesquels on se retrouve, ces gestes de la vie quotidienne (se préparer à un rendez-vous, faire les courses dans un supermarché, sortir faire la fête avec des amis) que l’on accomplit souvent sans les décrypter. Bref revient sur un personnage bien familier du paysage audiovisuel français, le trentenaire décalé, sans enfants, sans travail, dont le vide existentiel se transforme en dérision.

« Bref, on est des trentenaires »

La « génération sacrifiée », pour employer les grands mots, aime se mettre en scène, souvent pour le pire (la série offre d’ailleurs dans un de ses épisodes une parodie de film français), parfois pour le meilleur – on pense au film d’Arnaud Desplechin, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), sorti en 1996. La posture du trentenaire mélancolique, à la Benjamin Biolay, commence cependant, c’est le moins que l’on puisse dire, à devenir lassante (je le dis d’autant plus volontiers que je suis moi-même quasi-trentenaire).

Certes, Bref est incisif, certes, le concept est assez novateur, certes, l’acteur joue fort bien le jeu. Mais, finalement, on est encore une fois dans un humour qui rassure, dans un humour qui, sous couvert d’autodérision, cache une grande tendresse et beaucoup de magnanimité. Selon les Inrocks, le personnage de Bref incarne rien moins que « la figure […] du combattant désinvolte de l’impossible réussite, à laquelle il est socialement tenu ». Forcément ; en France, et par-dessus tout sur Canal Plus, un tel personnage ne peut être qu’un rebelle. Son mal-être est politique, sa masturbation est une contestation, son attitude envers les femmes une revendication. Dans sa tête, il leur donne des notes et les classe, remarquant aussitôt que « c’est macho », mais que tout le monde le fait. Sous-entendu : ami spectateur, tu t’es reconnu, donc c’est que finalement ça ne doit pas être si grave.

En somme (et pour ne pas dire « Bref »…), Bref est une bonne série, à laquelle il ne faut pas donner un poids politique qu’elle n’a pas (et auquel je ne pense pas qu’elle prétende), et qui a pour principal mérite de proposer aux aînés de la génération Y un moyen rapide et divertissant de se retrouver, de se reconnaître, de se rassurer.

L’humour en tranches

Car c’est bien en cela que la série s’inscrit dans le paysage de l’humour contemporain. Elle est « anglée », s’adresse à un public très précis, qui s’y reconnaîtra aisément. Comme la publicité (mais aussi le cinéma, et de plus en plus de livres), l’humour fonctionne par « cœurs de cible », et il se communautarise. Seuls ceux qui appartiennent à une communauté donnée peuvent s’en moquer, sous peine de se voir accusés par d’autres d’être sortis de leur territoire. Il ne s’agit pas ici, bien sûr, de faire l’apologie d’un humour graveleux, antisémite, raciste ou homophobe, de se pâmer devant Dieudonné ou Jean-Marie Bigard, mais de regretter la quasi-disparition d’un humour « touche-à-tout », qui navigue entre politique, vie quotidienne et société, un humour qui dérange parfois plus qu’il ne rassure, et qui se voit de plus en plus remplacé par des rires en boîte, taillés sur mesure à la manière de ces publicités que l’on voit apparaître sur l’internet en fonction des messages que l’on envoie et des sites que l’on parcourt. Bref, à force de rire en miroir, on va finir par ne rien voir d’autre que nous-mêmes.