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Élections américaines: une campagne sur la morale

décembre 2006

#Divers

Les élections du mardi 7 novembre aux États-Unis ont sonné le glas de la domination des néoconservateurs sur la politique du gouvernement Bush. Le départ de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, et son remplacement par Robert Gates, fidèle de Bush père, sont à cet égard symptomatiques, bien que l’on ne puisse à ce stade évaluer la portée réelle d’un tournant potentiel dans l’orientation politique des États-Unis. Si, en France et à l’étranger, on a pu voir dans la guerre en Irak le principal facteur de la victoire des démocrates, les questions de corruption ont joué un rôle tout aussi important dans le choix des électeurs. Depuis 2000, le parti républicain a mis en place une politique des « valeurs » qui s’est retournée contre lui à l’occasion des élections de mi-mandat de cette année. Faut-il voir dans cette orientation une simple stratégie de la part des républicains, ou bien une influence durable sur la politique américaine dans son ensemble ?

Lors de la campagne présidentielle de 2000, le candidat George W. Bush a mis l’accent sur ce qu’il a appelé le « conservatisme de la compassion » (compassionate conservatism), qu’il a ensuite mis en place une fois élu à la présidence des États-Unis. Dans un récent article de la New York Review of Books, l’historien Gary Wills voit dans cette doctrine une politique fondée sur la foi (faith-based), qui n’a fait que se renforcer après la seconde victoire – incontestée, contrairement à celle de l’an 2000 – de Bush en 2004, largement due à la mobilisation des chrétiens fondamentalistes, qui constituent un réseau de pouvoir important au sein du gouvernement1. Le président lui-même est un reborn Christian, et, loin de faire mystère de ses convictions religieuses, les traduit systématiquement en mesures politiques. Gary Wills distingue quatre domaines principaux dans lesquels cette politique s’est illustrée : la justice, notamment à travers le personnage de John Ashcroft, l’assistance sociale (aide aux organisations religieuses qui œuvrent dans ce domaine), la science (débat autour du dessein intelligent et de la recherche sur les cellules souche) et la défense nationale (thème de la nouvelle croisade dans le contexte de la guerre contre le terrorisme). La politique se déplace sur le champ de la morale, et toute opposition devient alors trahison des valeurs qui sont au cœur de la nation. Le débat, dans une certaine mesure, devient impossible, puisque Dieu, donc le bien, n’est que d’un seul côté. Ce sont les discours sur l’Irak, l’axe du Mal et la guerre contre le terrorisme (war on terror) qui ont véhiculé cette conception à l’étranger, mais elle a été assortie, aux États-Unis mêmes, de toute une série de mesures visant à rétablir un certain ordre moral, comme la tentative par le président d’introduire un amendement à la constitution visant à interdire le mariage homosexuel, ou le refus d’accorder des fonds aux Ong qui diffusaient les méthodes de contraception en Afrique, au profit d’une politique de l’abstinence, érigée en modèle pour la jeunesse américaine elle-même. On a également vu réapparaître dans le discours politique l’adjectif unamerican, abondamment employé pendant le maccarthysme, et que Donald Rumsfeld a appliqué en avril 2004 aux militaires responsables de tortures dans la prison d’Abu Ghraib en Irak. Depuis, la question de la torture est remontée jusqu’aux plus hautes sphères de l’État fédéral, et le président lui-même en a défendu l’emploi dans certains cas.

Ainsi, pendant six ans, les valeurs ont été au cœur de la politique américaine ; on parle même de value voters pour désigner les électeurs qui déterminent leur vote en fonction justement de cette nouvelle morale. La récente campagne électorale a, de nouveau, démontré l’importance de cette dimension dans les choix politiques des citoyens ; elle a été marquée par de nombreux scandales de corruption (impliquant par exemple le gouverneur républicain de l’Ohio Bob Taft) ainsi que des scandales sexuels (Marc Foley, membre républicain de la Chambre des représentants, a été accusé d’avoir envoyé des courriels au contenu douteux à un jeune stagiaire), qui ont principalement touché les représentants du parti républicain, mettant ainsi à mal la stratégie que ce parti avait choisie pour gouverner et faire campagne. Les attaques des républicains contre les démocrates en matière de m œurs ont en effet été nombreuses et violentes. Dans le Wisconsin, Paul Nelson, candidat républicain à la chambre des représentants, a accusé son rival démocrate Ron Kind de soutenir des recherches sur les habitudes sexuelles des êtres humains, à grand renfort de spots télévisés portant la mention “Ron Kind Pays for Sex”. Un autre démocrate, Harold Ford, candidat dans le Tennessee, s’est vu accusé d’avoir assisté à une fête sponsorisée par le magazine Playboy.

Cependant, ces attaques n’ont pas suffi, et l’offensive des démocrates, principalement axée sur le président Bush, a porté ses fruits. Est-ce à dire que l’ère de la morale en politique est révolue ? Il ne s’agit pas ici de faire des pronostics, mais il semble cependant que la perte d’influence de Karl Rove ne suffise pas à changer radicalement la donne de la politique américaine. En ce qui concerne les questions de corruption, les démocrates ont décidé de mettre en œuvre des réformes en vue d’une plus grande transparence du Congrès, mais ne sont pas d’accord sur l’ampleur à donner à ces réformes, par exemple sur la mise en place d’une autorité de contrôle indépendante. Il est néanmoins nécessaire de faire une distinction entre les questions de corruption, qui entrent toujours pour une certaine part dans une campagne, et la « politique de la morale », particulièrement caractéristique des États-Unis ces dernières années. La raison pour laquelle la corruption a joué un rôle si important, c’est justement que les républicains avaient mis la morale au c œur de leur politique. Le fait que les démocrates combattent la corruption est une réponse aux attentes des électeurs, et une façon de se démarquer de leurs adversaires. Mais sur le fond, sur le problème des valeurs, les démocrates sont-ils en opposition radicale avec les républicains ? Le parti démocrate a dû, ces dernières années, se reconstruire, face à des républicains très sûrs d’eux et largement majoritaires dans les organes du pouvoir. La défaite de John Kerry en 2004 a été révélatrice d’une certaine rupture entre les démocrates et la base de leur électorat. Depuis, ils tentent de se recentrer, et de retrouver, justement, leurs « valeurs ». Un certain nombre de personnalités politiques, par exemple, insistent sur le fait que Dieu n’est ni démocrate ni républicain, et qu’il n’y a par conséquent rien qui empêche les démocrates de faire appel à la religion dans leurs discours. Hillary Clinton a d’ailleurs publiquement fait savoir qu’elle priait tous les jours. Le groupe “Democrats for Values”, fait sur son site internet une liste de ces valeurs qui sont considérées comme appartenant à l’héritage démocrate : égalité des chances dans l’éducation et la santé, abolition de la peine de mort, renforcement du contrôle des armes à feu et interdiction de l’avortement, ce dernier point étant très discuté au sein même du parti.

Ainsi, les démocrates eux-mêmes cherchent à se recentrer autour de leurs « valeurs », en même temps qu’ils se recentrent également sur le plan politique, pour tenter d’attirer le plus grand nombre d’électeurs possible. Cependant, au-delà des considérations purement électoralistes, la question de la morale est en train de s’implanter solidement dans la vie politique américaine. Le compassionate conservatism, bien que largement remis en question, et plus que jamais à l’issue des récentes élections, a introduit la compassion dans le champ du politique : compassion à l’égard de la population irakienne, des familles de soldats tués, des sinistrés du cyclone Katrina … Que cette compassion vienne des républicains ou des démocrates ne règle pas la question fondamentale, qui d’ailleurs ne se pose pas uniquement aux États-Unis : lorsque la morale s’invite en politique, n’est-ce pas la fin du débat d’idées ?

  • 1.

    Gary Wills, “A Country Ruled by Faith”, New York Review of Books, vol. 53, no 18, 16 novembre 2006.

Alice Béja

Maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, chercheuse au CERAPS-CNRS, Alice Béja est spécialiste de l’histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Elle travaille sur les mouvements protestataires américains de la fin du XIXe et du premier XXe siècle ainsi que sur leurs représentations littéraires. Ancienne rédactrice en chef de la revue Esprit, elle a notamment publié Des mots pour se

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