L'Amérique est-elle malade ?


La campagne pour les élections de mi-mandat a suscité en France bien des interrogations sur l’état de santé de la première puissance mondiale. Le mouvement des Tea Parties, souvent présenté comme le fruit d’un populisme exacerbé sous-tendu par une forme de racisme à l’égard du chef de l’État, a cristallisé cette vision des États-Unis comme « grand homme malade » du monde occidental, pour reprendre une expression naguère appliquée à l’Empire ottoman.

La campagne de tous les excès

En Amérique aussi, la question de la santé s’est installée au cœur du débat politique. Santé économique, à l’heure où le pays, perclus de dettes et souffrant d’un taux de chômage proche des 10 %, peine à sortir de la crise. Santé idéologique, tant l’affrontement entre républicains et démocrates a été violent lors de la campagne. Santé mentale également, ce dernier point ayant été illustré par la « manifestation pour rétablir la santé mentale et/ou la peur » (Rally to Restore Sanity and/or Fear) organisée par le comique Jon Stewart, animateur du Daily Show, et son acolyte Stephen Colbert. Lors de ce défilé, qui a rassemblé plus de 200 000 personnes à Washington, les participants ont enjoint l’Amérique à plus de modération dans le débat politique, à travers des slogans tels que : « L’Amérique est plurielle, trouvons un terrain d’entente », « Ce ne sont pas les musulmans qui détruisent des pays, mais les météorites » ou encore : « Hitler a appelé : il veut récupérer ses hyperboles ». Dans son discours de clôture, Jon Stewart a critiqué les médias, les rendant responsables de l’atmosphère de panique et d’affrontement qui règne dans le pays. Au-delà du paradoxe qui consiste à voir des comiques – dont le métier est habituellement lié à l’exagération – appeler à la modération, ce défilé est révélateur de l’étrange climat qui règne en ce moment aux États-Unis. L’enthousiasme qui avait, il y a deux ans, porté Barack Obama au pouvoir semble s’être transformé en rage, largement dirigée contre ce même Barack Obama.

Un président trop rationnel ?

Le président américain, tout au long de cette campagne et des mois qui l’ont précédée, s’est vu accusé d’être trop rationnel. À gauche, on lui a reproché sa volonté de trouver un compromis avec les républicains, notamment au moment des négociations autour de la réforme del’assurance-maladie. Obama, trop raisonnable, n’aurait pas saisi que ses adversaires étaient, eux, dans une logique d’opposition systématique. À l’autre bout du spectre politique, les républicains n’ont cessé de reprocher au Président d’être trop rationnel, trop distant, en somme, trop intellectuel ; ils se sont en cela souvent appuyés sur des figures du mouvement des Tea Parties, telles Sarah Palin ou Christine O’Donnell (candidate au poste de sénateur du Delaware, largement battue par le démocrate Chris Coons), perçues comme « passionnées » et « proches des gens ». En se lançant dans un grand circuit à la rencontre des Américains (backyard tour), Obama a tenté, sans grand succès, de modifier cette image de président « isolé dans sa tour d’ivoire », pour reprendre une expression de l’écrivain Jérôme Charyn1.

Pourtant, une autre image du président américain a émergé au cours de la campagne : celle d’un homme trop à gauche, voulant entraîner les États-Unis dans une forme de « socialisme » à l’européenne. Au-delà des caricatures que cette image a engendrées – la comparaison entre Obama et Hitler ou Obama et Staline, abondamment relayée dans les médias français –, elle a pesé lourd dans l’élection, notamment auprès de l’électorat indépendant et modéré qui avait largement contribué à faire élire Barack Obama en 2008. Ce sont ces voix, cruciales dans le processus électoral américain, qui ont changé de camp. Les erreurs de communication de la présidence, ainsi que la campagne à charge des républicains, sont en partie responsables de cet exil des modérés, pour qui Obama en est souvent venu à représenter le retour du Big Government à Washington. Étrangement, alors que de nombreux analystes ont souligné la différence entre « Obama candidat » et « Obama président », on a ainsi vu ressurgir les critiques qui avaient été émises à son encontre au moment des primaires du parti démocrate : trop intellectuel, trop à gauche, pas assez « fédérateur ».

« Indécision 20102 »

Le vote, pour finir, a été plus raisonnable que la campagne ne l’avait laissé présager. Les candidats les plus extrémistes, issus du mouvement des Tea Parties, ont pour la plupart été battus. Certes, la Chambre des représentants est passée – largement – du côté des républicains mais le Sénat est resté, bien que d’une courte tête, démocrate. Ce sont peut-être finalement les institutions qui vont se charger de ramener la politique à la raison. Si les républicains font à nouveau œuvre d’opposition systématique (ce que pourrait laisser présager le discours du nouveau Speaker de la touriste français, habitué aux visites Chambre, John Boehner, qui exige que le président « change de cap »), ils risquent de devoir faire face aux conséquences d’un blocage politique lors de l’élection présidentielle de 2012. Quant à Barack Obama, il va lui falloir réussir ce qu’il a échoué à accomplir au cours des deux dernières années : négocier avec les républicains. À la différence qu’il ne s’agit plus à présent d’un choix, mais d’une nécessité. Cette situation ressemble fort à un pis-aller, une manière de poser un bandage sur une plaie ; reste à voir s’il lui permettra de cicatriser, ou s’il ne fera que la masquer.

  • 1.

    Dans le Daily Show, Jon Stewart intitule systématiquement ses émissions spéciales consacrées aux élections « Indécision », terme qui semble particulièrement bien s’appliquer à celles du 2 novembre 2010.

  • 2.

    La British Library avait déjà organisé Sacred: Discover What we Share en 2007 ; mais les inspections douanières imposées à la suite du 11 septembre qui risquait d’endommager des œuvres rares et fragiles empêchaient une collaboration entre les deux institutions.