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Dans le même numéro

L’espace public, le bien commun par excellence. Introduction

novembre 2012

#Divers

À qui appartient l’espace public ? La question peut sembler redondante, pourtant elle est loin d’être résolue. On confond en effet souvent lieux publics et espaces publics. Si les premiers (écoles, hôpitaux, bâtiments officiels) relèvent de règles de fonctionnement et d’usage garanties par l’État, les seconds sont certes organisés par la puissance publique, mais ils ont vocation à être habités par tout un chacun, par ce « public » mouvant, composé de consommateurs et d’usagers, mais aussi de flâneurs, d’errants, de foules plus ou moins soumises aux itinéraires balisés par l’autorité.

Mais l’espace public, pris ici très concrètement à travers les formes urbaines, est soumis à un double risque, comme le montre Cynthia Ghorra-Gobin dans son article : celui de la patrimonialisation (qui transforme les citoyens en touristes, presque malgré eux) et celui de la privatisation (où les friches deviennent centres commerciaux, atmosphères aseptisées et circulations régentées). Or, ce type de lieux est de l’ordre du commun, de ce qui appartient à tous, et dont tous doivent pouvoir faire usage. Certes, l’architecture, l’urbanisme, posent les bases de l’utilisation des espaces publics, mais ils doivent laisser de la marge, du jeu, pour l’appropriation de ces lieux par le public (voir les exemples de Beaubourg, la Villette et les Halles donnés par Anne Jarrigeon). Dès lors, il faut donner la primauté à la question de l’accès, et pour cela penser les espaces publics au sein d’un site, d’un contexte, d’une mission, comme a pu le faire Rogelio Salmona à Bogotá (exemple développé par Olivier Mongin). Il ne s’agit pas forcément de rendre un service à l’usager, mais de lui permettre de se servir, si l’on peut dire, de s’approprier le lieu, qu’il s’agisse d’un parc, d’une place, d’un parvis, ou tout simplement de la rue. Aujourd’hui, en effet, la rue n’est plus à tout le monde, ou plutôt elle l’est, mais uniquement sous certaines conditions. Les municipalités multiplient les foires, les spectacles, les forums, les marchés régionaux et autres, qui, certes, « animent » la rue, mais en même temps la régentent, la soumettent à des spectacles planifiés, ordonnés, qui se montent et se démontent à heures fixes, dans lesquels les parcours sont balisés ; circulez, il y a quelque chose à voir. Par ailleurs, la confusion entre établissements publics et espaces publics va grandissant, et l’État comme les collectivités territoriales cherchent à affirmer leur autorité dans tout l’espace urbain. Des interdits, naguère réservés aux lieux où exercent leurs représentants, et par conséquent soumis au principe de neutralité, se trouvent étendus à la rue, où pourtant l’on devrait pouvoir faire ce que l’on veut, évidemment tant que l’on ne provoque pas de troubles à l’ordre public.

Or, pour que l’espace public devienne véritablement un bien commun, il faut laisser la place à une certaine occupation par le public (voir l’encadré sur le mouvement Occupy), politique, bien sûr, mais pas uniquement. L’espace virtuel, qui se superpose souvent à l’espace matériel (des codes-barres sur les publicités ou les arrêts de bus nous invitent à découvrir « encore plus de contenu » ailleurs, en ligne), ne peut pourtant le remplacer. Et, si chacun se promène aujourd’hui avec des écouteurs, ou en tapotant sur un écran, les rencontres anonymes, les altercations violentes, les situations absurdes, restent une réalité, celle de la rue, loin des cercles d’amis virtuels que l’on se choisit tout seul. Dans la rue, on ne peut bloquer personne. Et c’est pour cela qu’il faut que les espaces publics ne soient pas bloquants, mais laissent la place à l’incongruité du quotidien, et restent ces « lieux communs » qui ne nous protègent ni ne nous enferment.

La ville dans Esprit

La ville à trois vitesses ; gentrification, relégation, périurbanisation, mars-avril 2004.

Le gouvernement des villes, février 2008.

Les chantiers du Grand Paris, octobre 2008.

Le logement au cœur de la crise, janvier 2012.

Alice Béja

Maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, chercheuse au CERAPS-CNRS, Alice Béja est spécialiste de l’histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Elle travaille sur les mouvements protestataires américains de la fin du XIXe et du premier XXe siècle ainsi que sur leurs représentations littéraires. Ancienne rédactrice en chef de la revue Esprit, elle a notamment publié Des mots pour se

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