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L’étrange apathie des indignés français

décembre 2011

#Divers

Les Français ne sont en général pas les derniers à descendre dans la rue. Nos voisins européens nous le font souvent remarquer, tantôt moqueurs, tantôt jaloux des manifestations et grèves qui rythment l’année presque autant que les saisons. Qui plus est, l’auteur du best-seller Indignez-vous ! est après tout français. Cependant, depuis un an, les Français restent chez eux. Ils regardent, à la télévision, les manifestations des printemps arabes, zappent sur le mouvement des « indignés » espagnols campant sur la Puerta del Sol, s’offusquent des émeutes londoniennes et s’amusent de voir des tentes dressées tout le long de Wall Street.

Le dernier grand mouvement en date fut celui contre la réforme des retraites, qui s’est terminé à l’automne 2010 par un échec. En France, contrairement à bien d’autres pays industrialisés (Grèce, Italie, Espagne, Portugal, Royaume-Uni, États-Unis), la crise elle-même n’a pas donné lieu à des manifestations populaires conséquentes (le mouvement d’occupation de La Défense, depuis le 4 novembre, reste très marginal pour l’instant) ; les 99 % seraient-ils satisfaits de la manière dont les gouvernants, partis et institutions y font face ? Loin s’en faut. Divers arguments sont avancés dans la presse, sur les blogs ou à la radio, pour expliquer cette étrange apathie hexagonale.

Le premier, et le plus imagé, est celui de « la grenouille au bain-marie ». Lorsque vous plongez une grenouille dans de l’eau bouillante, elle saute et tente de fuir. En revanche, si vous la mettez dans de l’eau froide et augmentez la température progressivement, vous n’aurez pas de réaction aussi violente. En d’autres termes, la France a été moins brutalement touchée par la crise que d’autres pays occidentaux, entre autres grâce à son système de protection sociale ; les Français n’ont donc pas eu de choc les poussant à descendre dans la rue. Cet argument est certes valable, mais limité ; l’érosion de l’État-providence, même en France, est une réalité depuis des années, et ici aussi la crise s’est installée pour durer ; ses conséquences sont d’ailleurs de plus en plus visibles (les sommets européens ne sont pas les seuls à se multiplier ; il ne se passe guère de jour sans que l’on annonce un plan social de grande ampleur, par exemple dernièrement l’annonce de suppressions de postes chez Psa ou chez Bnp/Paribas).

On dit également1 que les pays dans lesquels la droite est au pouvoir sont moins sujets aux manifestations que ceux où la gauche gouverne, dans la mesure où la « rigueur » imposée par les gouvernants serait plus en accord avec un programme conservateur. Les Espagnols, les Américains, les Grecs se sentent trahis par leurs gouvernements de gauche, alors que les Français ne peuvent dire que Nicolas Sarkozy a renié ses valeurs. Outre que le « président du pouvoir d’achat » est au moins autant revenu sur ses promesses que Zapatero ou Papandréou, on constate que les pays où les conservateurs sont au pouvoir ne sont guère mieux lotis. L’Angleterre et l’Italie, par exemple, ont été le théâtre de manifestations importantes au cours des derniers mois, et Silvio Berlusconi, au pied du mur, a fini par démissionner.

Enfin, l’absence d’« indignés » en France s’expliquerait par le fait que les Français ont confiance dans la politique, comme l’a démontré l’enthousiasme suscité par les primaires du parti socialiste, et préfèrent s’en remettre à l’élection présidentielle de 2012 plutôt qu’à la rue pour exprimer leurs revendications2. Là encore, ça n’est pas tout à fait vrai. Les primaires ont, certes, fortement mobilisé une part de l’électorat de gauche, mais une part seulement, et en général il s’agissait de gens déjà assez fortement mobilisés, plutôt citadins, plutôt instruits, bref, un socle électoral relativement traditionnel. De manière plus générale, comme l’a confirmé un récent sondage3, les partis politiques sont loin d’avoir la cote, et les Français, en majorité, éprouvent à leur égard « dégoût » et « méfiance ». La foi dans la politique est ainsi toute relative, et, même s’il est vrai que l’élection présidentielle suscite toujours l’intérêt et une large participation, il ne faudrait pas qu’elle vienne masquer la défiance qui s’enracine dans le pays à l’égard du fait politique lui-même.

Si la politique, au sens traditionnel, n’est plus vue comme une solution, il demeure néanmoins en France une forme de « fiction de l’État », confortée du reste par l’importance réelle de la fonction publique qui rend -pour l’instant du moins– l’État visible sur le territoire et dans le champ politique à travers ses syndicats, un État que l’on rend responsable de tous les maux, et dont on espère aussi secrètement qu’il saura les résoudre. On est face au paradoxe d’un État en crise, qui pourtant semble être le seul recours contre cette même crise (on le voit également au niveau européen, où les gouvernements, et en particulier l’axe franco-allemand, ont supplanté les institutions européennes dans les négociations). Lu dans une autre perspective, ce jacobinisme à la française (manifesté par l’importance de l’élection présidentielle) révèle une société qui n’a pas confiance en elle-même, une société qui, pour le meilleur et pour le pire, continue à s’en remettre à son État ou à ses « grands hommes », préférant déléguer ses combats à des figures tutélaires comme Stéphane Hessel et Edgar Morin4.

Il ne s’agit pas ici de dire que des mouvements comme ceux des indignés ou des occupy sont l’alpha et l’oméga de la politique aujourd’hui, mais ils sont tout de même, bien que minoritaires, révélateurs de sociétés qui manifestent leur défiance vis-à-vis de l’État et des structures politiques traditionnelles. Le qualificatif d’« apolitique », que l’on entend souvent dans les assemblées générales, est d’ailleurs profondément ambigu. À bien des égards, sans s’identifier formellement à des mouvances ou à des partis, les protestataires appartiennent à une tradition de gauche non étatiste, fondée sur des mouvements horizontaux, alliances d’associations, de syndicats, de particuliers, etc.5. À l’heure où la mondialisation semble être devenue l’affaire des États et des marchés, certaines sociétés se rappellent à leur bon souvenir. Faut-il alors jeter le bébé avec l’eau du bain, et décider que la crise marque la fin de l’État ? Non, mais il faut en tout cas se poser la question des sociétés, et retrouver une pensée de gauche qui s’y intéresse.

  • 1.

    Bruce Crumley, “Why Protest-Happy France has Snubbed the Occupy Movement (For Now)”, Time, 1er novembre 2011, repris par Mediapart.

  • 2.

    Zineb Dryef, « Pourquoi le mouvement des “Indignés” ne prend pas en France », Rue89, 4 novembre 2011.

  • 3.

    Étude du Cévipof dont les résultats sont analysés par Françoise Fressoz et Thomas Wieder, « La défiance envers les dirigeants politiques croît », Le Monde, 3 novembre 2011.

  • 4.

    Stéphane Hessel, Edgar Morin, Chemin de l’espérance, Paris, Fayard, 2011.

  • 5.

    La composition varie bien sûr énormément selon les pays ; on a vu de nombreux représentants syndicaux aux côtés des « occupants » américains dans diverses villes des États-Unis par exemple.

Alice Béja

Maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, chercheuse au CERAPS-CNRS, Alice Béja est spécialiste de l’histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Elle travaille sur les mouvements protestataires américains de la fin du XIXe et du premier XXe siècle ainsi que sur leurs représentations littéraires. Ancienne rédactrice en chef de la revue Esprit, elle a notamment publié Des mots pour se

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