La Bible fait-elle la loi aux États-Unis ?
La séparation flottante entre religion et politique aux États-Unis est souvent une source de perplexité pour les Européens, et pour les Français en particulier. Les références religieuses abondent dans les discours des hommes politiques américains, et le président actuel en est un exemple flagrant. Le discours sur l’État de l’Union délivré le 31 janvier 2006 se termine bien sûr sur le rituel « que Dieu bénisse l’Amérique », mais comporte également une autre référence religieuse :
La vie humaine est un don de notre Créateur, et ce don ne doit jamais être détruit, avili ni mis aux enchères.
Dans un pays comme la France, où la notion de laïcité est au cœur de la fondation de la République, ce genre de référence semble incompréhensible, sinon absurde. Or, contrairement aux idées reçues, la constitution américaine ne comporte aucune référence religieuse. En revanche, il est vrai que la Bible a une importance fondamentale tout au long de l’histoire des États-Unis. Le mythe des origines, pour ce pays comme pour bien d’autres, est au cœur de la représentation qu’il se fait de lui-même, et ce mythe est éminemment lié à ces deux textes fondateurs : la Bible et la Constitution. Comment le rapport entre ces deux références, l’une religieuse, l’autre séculière, s’articule-t-il ? La revendication de cette double fondation n’est-elle pas contradictoire ?
La double fondation des États-Unis
La France était un territoire, l’Angleterre était un peuple, mais l’Amérique […] était plus difficile à formuler.
Cette réflexion de Francis Scott Fitzgerald met en lumière un des paradoxes de la nation américaine. En effet, les États-Unis ne sont pas fondés sur un territoire (celui-ci s’est construit au fur et à mesure de l’histoire du pays), ni sur une ethnie ou une population (tous les Américains, à divers degrés, sont des immigrés). Les deux moments auxquels on se rapporte pour évoquer la fondation de la nation américaine sont, en général, d’une part l’arrivée des pèlerins à bord du Mayflower en 1620 (au cours de la traversée sera ratifié le Mayflower compact, premier contrat social écrit fondant une société libre), d’autre part la guerre d’indépendance aboutissant à la ratification de la constitution en 1787.
Les puritains qui s’établissent en Amérique ont une vision claire de leur mission ; cette terre vers laquelle ils s’exilent (craignant une invasion des Provinces-Unies, où ils se sont réfugiés, par l’Espagne) est un don de Dieu et, à bien des égards, une Nouvelle Jérusalem. La rhétorique des Pilgrim fathers, magistralement analysée par Sacvan Bercovitch dans The American Jeremiad, associe étroitement, contrairement à celle des puritains européens, le texte biblique à leur condition d’immigrants. John Cotton et John Winthrop, principaux tenants de cette rhétorique dans le Massachusetts naissant, arrivés à bord de l’Arbella en 1630, insistent sur la valeur positive de cette nouvelle terre promise, sur la mission qui incombe aux colons d’y établir le royaume de Dieu sur terre. Dans la version américaine du puritanisme en effet, la condition de l’homme, marquée par le péché originel, ne l’empêche pas de mener à bien certains projets sur cette terre. Dans ce contexte, religion et politique sont dès le départ intimement liées, notamment dans la mise en place d’une théocratie (Church State) au Massachusetts, qui sera suivie d’une république puritaine ; interprétation biblique et pratique politique vont ainsi de pair tout au long du xviie siècle. Comme l’écrit Sacvan Bercovitch,
c’est précisément cet effort de fusion du sacré et du profane qui caractérise les jérémiades américaines1.
Avec la guerre d’indépendance viendra l’unification des treize provinces fondatrices, qui formeront les États-Unis d’Amérique, mais les spécificités de chaque État se maintiendront au sein de l’État fédéral.
La constitution des États-Unis, ratifiée en 1787, ne comporte aucune référence religieuse. Lors des réunions de l’assemblée constituante, Benjamin Franklin avait suggéré qu’une prière précède l’ouverture des débats, proposition qui ne fut pas suivie. Contrairement à la Déclaration d’Indépendance, qui s’ouvre sur ces mots :
Lorsque, dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l’ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l’opinion de l’humanité l’oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation,
la constitution, elle, ne fait aucune allusion à une autorité supérieure. Cependant, il ne faut pas oublier que la constitution n’est pas née de rien ; elle a été élaborée en référence aux modes de gouvernement des différentes colonies avant la guerre d’indépendance, donc, dans une certaine mesure, à l’expérience des puritains. Par ailleurs, si la constitution en elle-même refuse le sacré, la représentation que s’en font les Américains, et ce dès sa rédaction, a quelque chose de mythique, voire de religieux. Mitchell Meltzer parle à ce propos de la constitution comme « révélation séculière », paradoxe constitutif de ce texte fondateur. En effet, la constitution représente l’un des fondements de l’idée d’exceptionnalisme américain ; elle apparaît comme une origine créée de toutes pièces, une sorte de nouvelle genèse. Cette origine est nécessaire à la création d’une identité, d’une référence collective à la base de la nation américaine. Par ailleurs, la révélation de la constitution au peuple se déroule selon un modèle sinaïtique : un texte jusque-là mystérieux (les réunions se tiennent dans le plus grand secret) est révélé au peuple à travers un intermédiaire ; ce texte établit un contrat, et énumère des règles régissant la vie de la nouvelle société ainsi créée (comme le fait le Deuteronome dans l’Ancien Testament). Dernier point commun, la notion de peuple élu qui, comme nous l’avons vu, n’est pas étrangère aux Américains2.
Il serait par conséquent trop schématique de concevoir la fondation des États-Unis à travers deux moments distincts, l’un religieux (fondé sur l’interprétation biblique de l’Amérique comme nouvelle Jérusalem), l’autre exclusivement politique. Sacré et profane sont intimement liés dans la mythologie fondatrice de cette nation ; il s’agit d’une dialectique, mais également d’un paradoxe, qui est au cœur de la pratique politique américaine, de l’idée d’Amérique elle-même, et se décline tout au long de l’histoire des États-Unis.
L’idée d’Amérique
La séparation flottante entre sacré et profane est visible également dans la sacralisation de la constitution. Jefferson qualifie les rédacteurs de la constitution de « demi-dieux », et le texte lui-même devient en quelque sorte une nouvelle Bible. Denis Lacorne parle à ce propos de « théologie constitutionnelle ». La célébration des anniversaires de la ratification illustre bien ce phénomène ; lors du cent cinquantième par exemple, Sol Bloom n’hésita pas à déclarer :
L’usure du temps ne fera pas disparaître les vérités éternelles de la constitution3.
Du reste, tout comme l’interprétation du texte biblique est au cœur de la pratique religieuse aux États-Unis, l’interprétation de la constitution est au fondement de leur juridiction. La Cour suprême est exclusivement vouée à cette tâche, et ses arrêts donnent à voir les évolutions de la société américaine par rapport au texte fondateur.
L’histoire de l’Amérique est fondée sur cette contradiction apparente ; c’est une histoire qui est d’ailleurs souvent conçue comme prophétique, l’histoire
d’un pays qui, malgré des limites territoriales arbitraires, lit son destin dans le paysage, et d’un peuple qui, malgré son mélange étonnant de races et de croyances, croit en une chose appelée la mission américaine, et insuffle à cette pure fiction toute la force émotionnelle, spirituelle et intellectuelle d’une quête religieuse4.
Cette notion de mission se retrouve tout au long du xixe siècle, notamment dans le mythe de la Frontière. La colonisation progressive du territoire des États-Unis répond en effet à des impératifs économiques, mais elle n’en est pas moins pourvue d’une forte signification symbolique. Il s’agit également de faire progresser la civilisation, de domestiquer le territoire sauvage (wilderness) donné par Dieu.
La relation entre le texte biblique et la Constitution donne ainsi à voir une histoire complexe de la fondation des États-Unis, ou plutôt du mythe entourant cette fondation. L’arrivée des puritains au xviie siècle donne naissance à la vision de l’Amérique comme terre promise, mais aussi à l’idée de mission, qui amène les prédicateurs à prendre en compte l’organisation politique et sociale de la nouvelle colonie. Ce lien étroit entre religion et politique se poursuit tout au long du xviiie siècle, notamment à travers la sacralisation du texte constitutionnel. La mission américaine perdure, et s’applique aussi bien à la conquête du territoire qu’à la construction d’un régime politique. Dans le discours de Gettysburg (Gettysburg Address), Abraham Lincoln renouvelle cette mission, appelant à une renaissance de l’idéal américain, en plein cœur de la guerre civile :
Nous décidons ici avec ferveur que ces morts ne seront pas morts en vain, que cette nation verra renaître la liberté [a new birth of freedom], et que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ne disparaîtra pas de la terre.
Car c’est bien l’idée d’Amérique qui permet d’unifier profane et sacré en donnant une identité à cette nouvelle nation :
De tous les symboles d’identité, l’Amérique est le seul à avoir unifié nationalité et universalité, identité citoyenne et spirituelle, histoire séculière et rédemptrice, le passé du pays et son futur paradisiaque, en un seul et unique idéal5.
C’est pour cette raison que le concept français de laïcité ne saurait s’appliquer aux États-Unis, pour lesquels la « mission » relève du domaine séculier (faire progresser la liberté dans le monde) comme du religieux (faire profiter le monde de l’aura de cette Nouvelle Jérusalem terrestre).
- 1.
Sacvan Bercovitch, The American Jeremiad, Madison, The University of Wisconsin Press, 1978, p. 29.
- 2.
Cette interprétation est développée dans le livre de Mitchell Meltzer, Secular Revelations: the Constitution of the United States and Classic American Literature, Cambridge, Harvard University Press, 2005, 204 p.
- 3.
Cité par Denis Lacorne dans l’Invention de la république : le modèle américain, Paris, Hachette, 1991, p. 15.
- 4.
S. Bercovitch, The American Jeremiad, op. cit., p. 11.
- 5.
S. Bercovitch, The American Jeremiad, op. cit., p. 176.