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Perturber l'histoire intellectuelle. Introduction

juillet 2013

#Divers

La mode, depuis des années déjà, est aux contre-histoires1, aux relectures qui diffractent des récits linéaires pour y faire entrer des voix alternatives, porteuses d’autres versions, livrant d’autres visions. Le développement des études postcoloniales, qui invitent à s’intéresser à des pays longtemps exclus des canons de la pensée, des études subalternes, qui s’attachent à faire entendre des individus et des groupes (les peuples indigènes, les femmes, les vaincus…) qui avaient perdu la bataille de la « grande » histoire, ou encore de l’histoire des mentalités, des émotions, redonne chair au passé et tente de s’émanciper de figures tutélaires qui sont parfois aveuglantes, quand elles ne sont pas elles-mêmes aveuglées. Esprit pratique depuis longtemps ce décentrement intellectuel, et a toujours cherché à valoriser des auteurs qui peinaient parfois à se faire entendre, et dont on relit aujourd’hui les œuvres avec profit2, en les associant à un projet collectif.

Il ne s’agit pas par là de construire un « canon » alternatif, d’ériger un nouveau panthéon, mais au contraire d’interroger les rigidités de la pensée, telles qu’elles se cristallisent autour d’individus, d’institutions ou de concepts ; telles que l’histoire les construit, aussi, transformant nécessairement le réel en récit, homogénéisant parfois des positions diverses, pour faire émerger des groupes, des affiliations, qui permettent au lecteur, à l’étudiant, au citoyen de se repérer dans un passé qui reste toujours à redécouvrir et à interpréter. Pour faire jouer la pensée, on ne peut se contenter d’inviter de nouveaux auteurs dans le grand bac à sable du débat intellectuel. Il faut aussi décloisonner les savoirs – interroger par exemple la philosophie et la politique à partir de la littérature –, décentrer le regard, en allant voir ce que les autres disent de notre pensée, et se déconnecter du maelström politique et intellectuel du jour. Car les grands noms, s’ils peuvent servir de guides dans un paysage intellectuel difficile à décrypter, peuvent aussi faire écran, donner l’illusion de l’unité, de l’homogénéité, au détriment du débat d’idées de leurs idées même, qui se transforment en système et laissent ainsi échapper leur part de subjectivité.

Nous avons choisi de faire ce pas de côté à travers trois textes qui interrogent la figure du maître et revendiquent, en un sens, une volonté de pervertir le savoir. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Éric Marty revient sur une période clé de la vie intellectuelle française, les années 1960 et 1970, quand des philosophes qui contestaient la société bourgeoise, ses hiérarchies et ses modes de domination, sont eux-mêmes devenus des maîtres à penser. Par le biais de la littérature, il cherche à leur restituer – parfois à leur corp(u)s défendant – leur individualité. En inscrivant leur parcours, non pas simplement dans un contexte politique, mais dans une histoire qui ne s’y laisse pas réduire, qui est collective et individuelle. Cette persistance de l’individualité se manifeste dans l’importance de la figure de Sade pour un certain nombre d’entre eux (Klossowski, Bataille, Blanchot, Lacan, Deleuze, Barthes), mais ne va pas sans ambiguïté : le désir de faire du « divin marquis » une figure positive de l’émancipation, inévitablement unique, et qui ne se laisse pas réduire à une quelconque forme d’idéologie, va en effet de pair avec le déni de la domination dans l’œuvre même de Sade, la volonté de faire de lui une victime magnifique, au risque de le désincarner et d’oublier sa violence, sexuelle, extrême, qui prend une résonance particulière après la Seconde Guerre mondiale et que Pasolini fait éclater dans Salò ou les 120 journées de Sodome.

Le sadisme du maître, le masochisme de celui qui se soumet à sa loi, c’est aussi ce que dénonce François Roustang, comme l’explique Nicolas Duruz. Roustang aborde la psychothérapie à rebours des certitudes de la psychanalyse. Lui aussi, dans les années 1960-1970, a suivi l’un des maîtres de l’époque, Jacques Lacan, pour rapidement se distancer de son approche thérapeutique, et de l’effet de cour et d’adoration qu’il suscitait. Roustang refuse cette posture de maîtrise, chez le thérapeute comme chez le philosophe, et il affirme la validité du « non-savoir ». Pour lui, Socrate, figure du maître accoucheur de la pensée, était une sorte de « shaman », qui provoquait chez ses disciples l’embarras et la confusion. Contre un « moi » qui se ressasse, il en appelle à une thérapie de l’expérience, à une pensée en action, qui ne se laisse pas prendre aux rets du discours, à rebours d’une tradition qui fait reposer la cure sur le récit de soi.

Il n’y a donc pas d’unité du moi, pas de réponses à aller chercher dans le regard énigmatique du Maître ou du Père. Il faut alors « dépasser cette ambition extatique de l’Un » pour « construire avec patience, sans renier l’éclat primordial, les paliers d’une connaissance qu’on sait enfin approchée », comme l’écrit Édouard Glissant. Raphaël Lauro retrace le parcours du poète philosophe, d’abord déchiré entre sa formation française et son être antillais, et qui finalement fait sienne cette déchirure en critiquant l’« homme-tronc » occidental, qui croit encore à l’universel transparent dont il se veut l’incarnation. Contre la vision d’une mondialisation exclusivement économique, Glissant avance une pensée du « tout Monde », de la « mondialité », qui préserve la diversité des peuples et leurs identités, conçues comme des relations plutôt que comme des identités enracinées : les États-nations, les « grandes » puissances laisseraient ainsi la place à un monde en archipel, en écho au monde ultra-marin dont vient le poète. Penseur et poète de la créolisation, Glissant veut instiller de l’autre dans l’histoire de la pensée, et le faire à travers la littérature, ce qu’Éric Marty nomme le « privilège du littéraire », qui permet d’écrire à nu, sans s’abriter derrière une idéologie ou un concept, en négociant sans cesse entre le récit que l’on construit et la manière dont on se conçoit.

La France a une tendance, dans la pensée comme dans la politique, à vouloir croire aux hommes providentiels. Dans une époque que l’on qualifie souvent comme « en perte de repères », on plonge volontiers dans la nostalgie d’un âge d’or du débat intellectuel, où l’on savait où chacun se situait, où les grandes figures servaient de point d’ancrage. Mais c’est souvent sous la forme d’un récit d’« histoire intellectuelle » aplati et terne, où les incertitudes, les conflits et surtout la singularité des voix sont sacrifiés. À l’inverse, il faut renouer d’abord avec des œuvres, avec leurs dialogues et leurs résonances dans notre temps.

  • 1.

    Les éditions La Découverte ont publié récemment toute une série de contre-histoires (du libéralisme, de la IIIe République) dans leur collection de sciences humaines.

  • 2.

    Parmi bien d’autres, voir nos dossiers sur Ivan Illich (« Actualité d’Ivan Illich », août-septembre 2010) et sur Simone Weil (« Simone Weil, notre contemporaine », août-septembre 2012).

Alice Béja

Maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, chercheuse au CERAPS-CNRS, Alice Béja est spécialiste de l’histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Elle travaille sur les mouvements protestataires américains de la fin du XIXe et du premier XXe siècle ainsi que sur leurs représentations littéraires. Ancienne rédactrice en chef de la revue Esprit, elle a notamment publié Des mots pour se

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