Positions – Comment sortir de la pensée magique du chiffre ?
En janvier 2013, un document de travail du Fonds monétaire international, intitulé « Erreurs de prévisions de croissance et multiplicateurs budgétaires », rédigé par Olivier Blanchard et Daniel Leigh, admettait que le Fmi avait sous-estimé l’impact des politiques d’austérité sur la croissance, notamment en attribuant une valeur trop basse au « multiplicateur budgétaire » qui permet de calculer le rapport entre la dépense publique et le revenu national, donc le repli du revenu associé à la baisse de la dépense.
Quelques mois plus tard, on découvrait une erreur de calcul dans un article de 2010 des économistes de Harvard Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, où ils postulaient que la dette d’un État ne pouvait dépasser les 90 % du Pib sans donner lieu à une baisse brutale de la croissance. Il s’est avéré, ce qu’ils ont reconnu, qu’ils avaient fait une erreur dans leur formule Excel.
La reconnaissance de ces erreurs de calcul n’a finalement pas suscité de tollé, ni une inflexion sensible des politiques en vigueur, notamment en Europe. Faut-il donc imputer la crise, l’austérité et leurs conséquences à des économistes tout-puissants qui pourtant semblent chaque jour donner la preuve de leur incompétence ? Ce serait exonérer un peu vite les politiques de leur responsabilité.
L’économie s’appuie, de plus en plus, sur les mathématiques. Ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant, puisqu’elle traite de la production, de la répartition des ressources, des échanges marchands… En somme, il est nécessaire d’avoir des chiffres pour savoir ce qui se passe dans la société, pouvoir quantifier les flux, analyser les processus de création et de destruction de richesse, etc. Cependant, les mathématiques ne jouent pas uniquement ce rôle informatif et analytique. Elles jouent aussi un rôle prédictif (et prescriptif), notamment à travers la construction de modèles économétriques. La tradition néoclassique dominante, par exemple, repose sur un modèle de « concurrence parfaite » qui suppose que les prix sont donnés et représente le marché idéal. Ce modèle, néanmoins, a bien peu à voir avec les économies de marché telles qu’elles existent1… Or si l’on peut concevoir que, dans une perspective scientifique, universitaire, on élabore des modèles conçus comme des hypothèses, qui ont vocation à être améliorés au fur et à mesure que la recherche progresse, les choses se compliquent lorsque l’appel au chiffre et la caution scientifique des mathématiques en viennent non seulement à justifier des visions de la société et des modalités de gouvernement, mais aussi à constituer le seul cadre de pensée de nombre de politiques.
Le chiffre, en effet, clôt le débat. On n’argumente pas face à une prévision de croissance, face à la « récession » mathématiquement prouvée (deux trimestres consécutifs de recul du Pib). Dès lors, il faut tenir les « objectifs » : réduction de la dette, de la dépense publique… L’avenir est délimité par la prochaine estimation, à trois mois, à six mois ; à la vision politique se substitue une véritable politique du chiffre, au sens où le chiffre devient à la fois le point de départ et l’aboutissement des mesures mises en œuvre. Il n’est donc pas étonnant que l’on déplore le manque de perspective d’ensemble des politiques actuelles. Il n’y a plus besoin de vision, mais de gestion raisonnée sur la base de chiffres fiables. On en arrive à souhaiter, non pas la « baisse du nombre de chômeurs », mais l’« inversion de la courbe du chômage »…
Les indicateurs se multiplient, chaque organisation crée le sien, chacun cherche à étendre les paramètres pris en compte, à enrichir les méthodes de calcul, ce qui pourrait être une garantie de pluralisme, de remise en question de l’« objectivité » de la science économique. Pourtant, de ce déluge de chiffres se dégage une double impression : d’une part, les interprétations qui en sortent, du moins celles qui atteignent le grand public, semblent relativement homogènes ; d’autre part, on a le sentiment que tout est chiffrable, mesurable, que plus rien n’échappe à la pensée économique. Or celle-ci a ses points aveugles : là où l’on n’a pas de chiffres (par exemple, jusqu’à récemment, sur les paradis fiscaux), on ne peut raisonner. Faut-il alors tout « convertir » en pensée chiffrée ? Cela se fait déjà dans les domaines de l’environnement2, de la santé ou de l’éducation.
Ou bien faut-il maintenir ce que Marcel Hénaff a appelé le « hors-de-prix3 » ? Sortir de la pensée économique, non pas parce que les chiffres seraient intrinsèquement mauvais, ou inutiles (les statistiques sont indispensables pour savoir « ce qui se passe » et sortir de l’accumulation des cas particuliers), mais parce qu’il est nécessaire de réfléchir hors d’un cadre devenu omniprésent. À travers, par exemple, la notion de « bien commun », ou de « communs » (commons), qui fait florès dans le domaine numérique, mais aussi ailleurs. L’idée que certaines choses, si elles sont mesurables, chiffrables, ne doivent pas être pensées d’abord comme telles (comme pouvant croître, être rentabilisées, « monétisées »). Non pas pour les renvoyer vers la gratuité, l’intangible, mais bien vers le politique. Car « faire société », ce n’est pas simplement regarder de combien l’on croît, c’est se mettre d’accord sur ce en quoi l’on croit…
- 1.
Voir Bernard Guerrien, « Le rôle des mathématiques en économie », www.contretemps.eu, 25 mars 2011.
- 2.
Voir le rapport Stern de 2006, qui chiffrait les dégâts économiques causés par le changement climatique ou le marché des émissions de gaz à effet de serre.
- 3.
Marcel Hénaff, « L’argent et le hors-de-prix », Esprit, février 2002, extrait du Prix de la vérité. Le don, l’argent, la philosophie, Paris, Le Seuil, 2002.