Rezso Kasztner : à l'ombre de l'histoire


Qui connaît Rezso Kasztner ? Il ne figure pas dans les manuels d’histoire, ne fait pas partie de ces noms que l’on associe à la Seconde Guerre mondiale, reste relativement méconnu, en somme, du grand public. Pourtant, son histoire est au cœur de deux questions qui résonnent encore aujourd’hui dans les esprits : la mémoire de la Shoah et la création de l’État d’Israël.

Juif hongrois, membre d’un réseau d’aide et de secours, Kasztner négocia avec Eichmann, au moment des déportations massives qui eurent lieu après l’invasion de la Hongrie en 1944, le sauvetage de 1 684 juifs, qui quittèrent Budapest en train, furent bloqués pendant quelques mois, sans savoir ce qu’il adviendrait d’eux, au camp allemand de Bergen-Belsen, pour enfin trouver refuge en Suisse.

Après la guerre, Kasztner part pour Israël, avec toute sa famille, et, au début des années 1950, travaille pour le gouvernement de David Ben Gourion. En 1953, il est accusé par Malchiel Gruenwald, un pamphlétaire proche de l’extrême droite, d’avoir collaboré avec les nazis et favorisé l’extermination des juifs hongrois. Le gouvernement israélien intente un procès en diffamation à Gruenwald, qui va progressivement se transformer en « procès Kasztner », au cours duquel celui-ci se voit accusé d’avoir négocié avec Eichmann pour sauver certains juifs au détriment d’autres, et d’avoir touché de l’argent pour cette opération. Ces accusations sont aggravées par le fait que Kasztner, même s’il l’a initialement nié, a, après la guerre, écrit des lettres en faveur de l’officier nazi Kurt Becher, pour qu’il ne soit pas jugé à Nuremberg.

Le procès fait la une des journaux, et suscite de grands débats en Israël. La cour finit par accuser Kasztner d’avoir « vendu son âme au diable » en négociant avec les nazis, et acquitte Gruenwald. Kasztner, dès lors, devient aux yeux de l’opinion publique un collaborateur, qui a sauvé quelques juifs fortunés, triés sur le volet, en laissant mourir les autres. En 1957, Zeev Eckstein, militant dans un groupuscule d’extrême droite, tire sur Kasztner, qui meurt des suites de ses blessures. Un an plus tard, la Cour suprême israélienne invalide la plus grande partie du jugement rendu par le tribunal, mais cette réhabilitation posthume n’a guère d’influence sur l’image publique de Kasztner.

Faut-il défendre Kasztner ?

Le 4 avril 2012 sort sur les écrans français le Juif qui négocia avec les nazis1, documentaire de la réalisatrice américaine Gaylen Ross, qui suit la fille et les petites-filles de Kasztner dans leurs tentatives pour faire reconnaître la mémoire de leur père et grand-père, et dans lequel on découvre également un entretien à la fois glaçant et bouleversant avec Zeev Eckstein. Si le spectateur déplorera parfois l’excessive dramatisation de la mise en scène (notamment dans l’usage de la musique et de la voix off), pour un sujet qui demande au contraire une grande sobriété de traitement, tant il est lui-même « chargé » sur le plan symbolique et émotionnel, il ne pourra qu’être fasciné par l’histoire de cet homme, par son destin, que Gaylen Ross a longuement exploré, sous tous ses angles (elle a mis plusieurs années à réaliser cette œuvre).

Bien que les membres de sa famille souhaitent le faire reconnaître comme un héros, il reste des zones d’ombre dans l’histoire de Kasztner, qui ne seront peut-être jamais élucidées. Mais le film, s’il se place clairement du côté des défenseurs de Kasztner, ne vire cependant pas à l’hagiographie. Il ne s’agit pas de blanchir l’homme, mais de réintégrer son histoire à la mémoire de la Shoah, de reconnaître ce qu’il a fait, avec toutes les ambiguïtés que cela implique. De dire, aussi, qu’à une période – à partir de 1944 – où les Alliés étaient sur le chemin de la victoire, l’accélération de l’extermination des juifs par les nazis exigeait de trouver tous les moyens possibles pour les sauver. Quitte à négocier avec celui qui avait mis en œuvre la solution finale ? Quitte à lui promettre des vivres, de l’argent, des munitions, pour qu’il puisse se replier, et, peut-être, reconstituer ses forces pour revenir à la charge ? La question mérite, bien entendu, d’être posée, mais ne peut être aisément résolue. Les survivants du train de Kasztner lui sont majoritairement reconnaissants de les avoir sauvés. Ils portent aussi le poids de tous leurs compatriotes hongrois qui sont morts, et ce d’autant plus que certains disent qu’ils sont morts par leur faute, pour qu’eux puissent s’échapper.

Kasztner lui-même a pris des notes sur ses négociations ; il aurait tenté, en vain, de faire passer des messages aux Alliés pour qu’ils l’appuient auprès d’Eichmann, promettant des camions en échange de vies juives. Ce genre de négociations a été mené à d’autres moments pendant la guerre, quand certains se sont rendus compte qu’il n’y avait pas d’autres possibilités de sauver les juifs, ou du moins certains d’entre eux. La vie humaine ne se monnaie pas, mais un tel absolu implique parfois de devoir alors accepter la gratuité de la mort de masse.

La construction du roman national israélien

L’histoire de Kasztner pose donc des questions fondamentales de choix moral, d’autant plus difficiles à trancher de manière rétrospective. Mais la mémoire de la Shoah est ici étroitement liée à la naissance de l’État d’Israël, à la façon dont celui-ci, au sortir de la guerre, a construit son récit fondateur, ce que le documentaire montre bien. Fallait-il, pour créer une nation de guerriers, ces « nouveaux juifs » conquérants et volontaires, célébrer une figure de la négociation, du compromis, potentiellement entachée par le doute ? L’idéal de la jeune nation, qui devait avant tout former de futurs soldats, ne pouvait se construire sur pareil personnage ; il se forgea alors autour des figures de martyrs, comme les résistants juifs du ghetto de Varsovie, qui s’inscrivaient par ailleurs dans la lignée des rebelles de Massada, ces zélotes qui résistèrent jusqu’à la mort aux armées romaines.

Kasztner est donc devenu, aux yeux de beaucoup, le symbole, non pas du compromis, mais de la compromission, caractéristique que d’aucuns associaient également au gouvernement de David Ben Gourion, pour lequel il travaillait. C’est ce qu’explique Zeev Eckstein, froidement, de sa voix rauque : lorsqu’il est entré en contact avec Lehi, l’organisation d’extrême droite pour le compte de laquelle il a tiré sur Kasztner, les discours qu’il y a entendus condamnaient le gouvernement israélien pour l’attitude trop conciliante qu’il avait eue avec les Anglais au moment des négociations pour la création de l’État d’Israël, et pour avoir renoncé au « Royaume d’Israël », territoire biblique bien plus étendu, selon eux, que l’État d’Israël lui-même.

Les fils de l’écheveau sont donc bien emmêlés (il faudrait, pour faire bonne mesure, ajouter l’hypothèse selon laquelle l’assassinat de Kasztner aurait été commandité par les services secrets israéliens, mais qui semble à l’heure actuelle peu crédible), et font sourdre des débats qui, encore aujourd’hui, sont centraux, non seulement en Israël, mais partout où la Seconde Guerre mondiale a laissé des cicatrices. Alors qu’à mesure que le temps passe, les témoignages de survivants disparaissent, il est nécessaire de faire vivre ces questions, ces interrogations, non pas pour assigner des rôles (le héros ou le traître), mais pour continuer à chercher, à comprendre qui a été sauvé, pourquoi, et aussi pour déconstruire les récits nationaux qui souvent se sont forgés (ici, celui d’Israël, mais on peut penser à d’autres pays, comme la France…), au sortir de la guerre, sur la mémoire de la tragédie, pour le meilleur et pour le pire.

  • 1.

    Le Juif qui négocia avec les nazis, réalisation Gaylen Ross, États-Unis, couleur, 120 minutes (2008), sortie en France le 4 avril 2012.