Victoire républicaine, Amérique progressiste ?


Les élections de mi-mandat ont eu lieu aux États-Unis le 4 novembre 2014, pour renouveler l’intégralité de la Chambre des représentants et un tiers des sièges du Sénat. Comme cela avait été prédit par tous les observateurs, les républicains ont conforté leur majorité à la Chambre et obtenu le contrôle du Sénat (avec plus de 51 sièges, le seuil de majorité) pour la première fois depuis 2007. Ces élections ont coûté près de quatre milliards de dollars et ont mobilisé moins de 40 % des électeurs (le taux de participation des élections de mi-mandat est toujours plus faible que celui des élections présidentielles). On a même vu çà et là des articles se demandant si les midterms ne devraient pas être abolies, tant elles mobilisent de temps et d’argent, sur un rythme bien trop bref pour laisser le temps aux politiques de s’inscrire dans la durée.

Les élections se sont largement jouées autour du rejet de Barack Obama, omniprésent dans le discours des républicains, les candidats démocrates mettant tout en œuvre pour prendre leurs distances avec le président. Celui-ci est désormais considéré comme un lame duck (canard boiteux) dont le pouvoir politique dans les deux années à venir sera fortement limité. Les analystes font cependant souvent remarquer que les acquis de la présidence Obama (réforme de l’assurance santé, redressement de l’économie malgré le creusement des inégalités) ne pourront être appréciés qu’avec un certain recul. Et si les républicains continuent la politique d’obstruction systématique qu’ils ont menée au cours des quatre dernières années (depuis qu’ils ont repris en 2010 le contrôle de la Chambre des représentants), cela pourrait favoriser les démocrates lors de la présidentielle de 2016, sur laquelle tous les yeux sont désormais rivés – certains allant même jusqu’à dire que la grande gagnante de ces élections de mi-mandat est… Hillary Clinton, candidate démocrate présumée pour 2016.

Autour du globe, on se demande si cet affaiblissement de Barack Obama sur la scène intérieure se traduira ou non en termes de politique internationale ; le président américain va-t-il perdre de son pouvoir, ou au contraire se recentrer sur les questions de politique étrangère pour échapper aux blocages du Congrès ?

Le petit bout de la lorgnette

Tous ces commentaires centrés sur Washington font oublier que les États-Unis sont un État fédéral. En même temps que les élections de mi-mandat se tenaient des élections locales, au niveau de chaque État, pour l’élection des assemblées législatives, des gouverneurs, ainsi que des référendums d’initiative populaire. Et c’est peut-être là, davantage que dans un Congrès bloqué depuis six ans, que se jouent les évolutions du pays. Rappelons que l’actuel Congrès américain (le 113e), en fonctions depuis janvier 2013, a fait voter très peu de lois (moins de 200, contre près de 300 pour le précédent, où la chambre était pourtant déjà dominée par les républicains), ce qui lui vaut d’être surnommé le do-nothing Congress (congrès fainéant), appellation naguère accolée au 80e Congrès sous la présidence de Harry Truman en 1947. La très grande majorité des lois sont donc votées au niveau local, dans chaque État.

Permettons-nous ici un bref rappel institutionnel. Les États-Unis sont composés de cinquante États et d’un district fédéral (le District of Columbia, où se trouve la capitale, Washington). Chaque État a un gouverneur, le chef de l’exécutif, une Cour suprême et deux chambres législatives (à l’exception du Nebraska, qui a un système monocaméral). La sécurité publique, l’éducation, les droits des personnes, la politique fiscale locale sont les principaux domaines de compétence de chaque État. Lors des élections de mi-mandat de novembre, 36 élections au poste de gouverneur se sont tenues et 46 États renouvelaient leurs chambres législatives, entièrement ou en partie. Comme au niveau fédéral, les républicains ont remporté une assez large victoire1. Ne faut-il voir alors dans la politique locale que la réplique des enjeux nationaux, à une autre échelle ? La question est plus complexe. En effet, si la victoire républicaine ne fait aucun doute, elle a été en partie causée par des effets mécaniques : les élections de mi-mandat – en particulier celles du second mandat présidentiel – sont historiquement favorables au parti de l’opposition, la popularité du président est en berne, la victoire de 2010 aux élections nationales et locales a donné lieu à des redécoupages de districts très favorables aux républicains2. Cette victoire, en outre, ne s’est pas faite sur un programme à proprement parler, le parti de l’éléphant restant assez divisé et n’offrant pas, pour l’instant, de politique clairement définie, mis à part les promesses de réductions d’impôts et de construction d’infrastructures (notamment le Keystone XL Pipeline Project).

Et si les Américains étaient progressistes ?

Par ailleurs, un certain nombre de référendums d’initiative populaire se sont tenus dans divers États, dont les résultats semblent aller à l’encontre d’une vision de l’Amérique conservatrice associée au Parti républicain et à l’offensive du Tea Party. En Arkansas et dans l’Illinois par exemple, où les républicains ont remporté l’élection au poste de gouverneur, l’augmentation du salaire minimum a été acceptée par référendum. En Alaska, après un vote très serré, c’est un républicain qui l’a également emporté ; mais le jour de l’élection, l’État a également légalisé l’usage récréatif de la marijuana. Plus généralement, ces dernières années, de nombreux sujets qui étaient bloqués au niveau national ont avancé au niveau local, notamment le mariage des couples de même sexe, l’augmentation du salaire minimum et la dépénalisation du cannabis. Ainsi, au 1er janvier 2014, plus de vingt États avaient instauré un salaire minimum supérieur au salaire minimum fédéral et plus de trente avaient autorisé le mariage des couples de même sexe ; dans une trentaine d’États, il n’y a pas d’interdiction absolue de l’usage du cannabis (son utilisation est tantôt dépénalisée, tantôt autorisée pour raisons médicales, quatre États seulement ayant légalisé son utilisation récréative3).

S’il faut mettre l’accent sur un certain nombre de lois votées dans les parlements locaux qui renforcent la mainmise républicaine (libéralisation de l’usage des armes à feu, déni du changement climatique), d’autres questions débattues au niveau des États vont dans le sens d’une prise de conscience des questions liées à aux inégalités économiques et sociales et aux mœurs qui sont plutôt les chevaux de bataille des démocrates.

Se pourrait-il donc que derrière la victoire républicaine se dessine une Amérique démocrate, ou du moins plus à gauche ? Le constat est à la fois inquiétant et rassurant. Inquiétant, car il montre le décalage croissant entre la sphère politique nationale et les évolutions du pays, renforcé par le blocage institutionnel et les questions plus que préoccupantes liées au financement de la vie politique4. Rassurant, car il donne à voir la vitalité de la société civile américaine et de ses évolutions. Vu d’Europe, cela peut sembler paradoxal : les Américains se rapprocheraient de notre manière de penser sur un certain nombre de sujets, alors que nous-mêmes semblons nous en éloigner…

  • 1.

    Les républicains, qui défendaient beaucoup plus de sièges de gouverneurs que les démocrates, ont pourtant réussi à en gagner quatre (au Massachusetts, au Maryland, dans l’Arkansas et dans l’Illinois) et ont reconquis une chambre législative dans au moins quatre États (Colorado, Nevada, New York, Virginie occidentale). Voir Reid Wilson, “Republican Sweep Extends to State Level”, The Washington Post, 5 novembre 2014 (http://www.washingtonpost.com/blogs/govbeat/wp/2014/11/05/republican-sweep-extends-to-state-level/).

  • 2.

    Je m’inspire dans cette note des communications présentées par Aurélie Godet, Thad Kousser, Alix Meyer et Olivier Richomme lors de la conférence consacrée par le Ceri et l’université Paris Diderot aux midterms, qui s’est tenue le vendredi 7 novembre 2014.

  • 3.

    L’exception majeure concernant cette évolution « progressiste » est l’avortement ; de nombreux États ont en effet, au cours des dernières années, adopté des restrictions au droit à l’avortement garanti par l’arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême américaine en 1973 (bien qu’une résolution demandant la reconnaissance du fœtus comme une personne ait été rejetée le 4 novembre dernier au Colorado et dans le Dakota du Nord).

  • 4.

    Une étude de l’université de Princeton affirmait récemment que les États-Unis n’étaient plus une démocratie, mais plutôt une oligarchie. Martin Gilens et Benjamin I. Page, “Testing Theories of American Politics : Elites, Interest Groups, and Average Citizens”, Perspective on Politics, vol. 12, no 3, septembre 2014, p. 564-581.