La rivière hors de son lit. Face aux idéologies inégalitaires

La poussée de l’extrême droite, en France et ailleurs, révèle la puissance de séduction de l’idéologie inégalitaire, qui promet plus à certains, à la condition que d’autres aient moins. Trouver des réponses crédibles et efficaces à lui opposer constitue un chantier politique et intellectuel majeur.


À quoi reconnaît-on que quelque chose est en train de changer dans les mentalités communes ? Quel est ce travail intérieur, cette maturation longtemps invisible, qui transforme peu à peu l’image qu’une société se donne d’elle-même et de son chemin, créant les conditions pour que la survenue d’un événement, quel qu’il soit, en infléchisse alors radicalement le cours ? Les historiens comme les sociologues se méfient de la notion de « signal faible », qui n’est souvent que prétexte, soit à la reconstitution a posteriori d’un sens qui ne se donne jamais comme tel dans l’histoire, soit à un discours normatif sur le devenir d’une société. Ils sont en revanche attentifs aux signes, aux traces laissées par les événements dans la vie des hommes et des femmes d’une époque et d’un endroit donnés. Or les signes et les traces, à la différence des preuves, s’interprètent.

« Qu’est-ce que l’histoire, où se joue-t-elle ? » se demande ainsi Sebastian Haffner dans Histoire d’un Allemand. Dans ce témoignage à la fois personnel et clairvoyant sur ce que furent, à travers les yeux d’un jeune magistrat stagiaire à Berlin, les années de l’instauration du nazisme en Allemagne, il note que « les événements et les décisions historiques qui comptent vraiment se jouent entre nous, entre les anonymes, dans le cœur de chaque individu placé là par le hasard, et qu’en regard de toutes ces décisions simultanées, qui échappent même souvent à ceux qui les prennent, les dictateurs, les ministres et les plus puissants sont totalement désarmés ». Et, ajoute-t-il, c’est même « une caractéristique de ces événements de n’être jamais visibles en tant que phénomène de masse […], mais toujours comme le vécu apparemment privé de milliers et de millions d’individus1 ».

En France récemment, parmi les événements à s’être joués « dans le cœur de chaque individu placé là par le hasard », il y eut peut-être la mort de Nahel Merzouk, franco-algérien de 17 ans tué par le tir à bout portant d’un policier lors d’un contrôle routier, qui déclencha les émeutes urbaines de l’été 2023. Ou encore, en octobre de la même année, l’assassinat de Dominique Bernard par un de ses anciens élèves. Rien ne rapproche en apparence ces deux événements, si ce n’est l’immense émotion qu’ils ont suscitée. Le premier a relancé le débat sur les violences policières et la persistance du racisme au sein de la police d’une part, les causes et la légitimité des émeutes d’autre part. Le second a rouvert les plaies jamais cicatrisées du terrorisme islamiste et son cortège de questions sur les manières de lutter efficacement contre. Mais à y regarder de plus près, il y eut tout de même un point commun à leur réception : celui d’avoir interrogé la place des droits des individus dans le fonctionnement de la société. Ainsi, en contrepoint de la dénonciation du tir qui tua le jeune homme, on rappela parfois non seulement qu’il conduisait sans permis, mais qu’il était déjà bien connu des services de police. Inversement, quand il fut rendu public que l’assassin de Dominique Bernard, fiché S, avait fait l’objet d’une procédure d’expulsion du territoire et que cette procédure avait été contestée par des associations, des voix se sont élevées pour critiquer le fait que ces dernières se soient mobilisées. Dans le premier cas, le profil d’un jeune homme justifierait qu’un policier outrepasse ses droits ; dans le second, on regrette d’avoir fait valoir les droits d’un futur assaillant. Dans les deux, l’idée que les droits des individus sont une précaution encombrante, qui entre vite en contradiction avec les exigences de maintien de l’ordre ou de la sécurité collective, se distille insensiblement dans le débat public.

Il est arrivé d’entendre de tels propos au détour de conversations. Nous les avons surtout lus dans des journaux, entendus sur les plateaux de certaines chaînes de télévision et dans la bouche de quelques responsables politiques. Seuls les historiens pourront dire un jour de quelle manière la mort de Nahel Merzouk ou celle de Dominique Bernard ont bousculé ou non le « vécu apparemment privé de milliers d’individus ». Pour cela, il leur aura fallu non seulement lire la presse du moment, mais aussi s’attacher à d’autres « traces » : la littérature, les documentaires, les archives administratives, nos correspondances ou nos journaux intimes, qui évoqueront peut-être des dîners agités en famille ou entre amis. Mais en simples témoins du présent, nous sentons déjà que certaines idées progressent dangereusement dans la société française.

Des inégalités légitimes aux inégalités naturelles

Évoquer la banalisation du racisme ou la justification des discriminations pour qualifier ce climat général est à la fois nécessaire et insuffisant. Nécessaire car ces phénomènes prennent de l’ampleur : la campagne des législatives a permis de mesurer que la parole et les actes racistes ne demandaient qu’à éclore, légitimés par la perspective d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Mais ce qui travaille en deçà de cette éclosion est plus complexe que ce que la seule qualification de racisme permet de saisir, et sans doute plus profond. Ce dont témoignent les deux événements évoqués ici, et beaucoup d’autres en réalité, pourrait se résumer ainsi : dans une société traversée par de multiples inquiétudes, l’inconditionnalité de certains droits ne va plus de soi. Le fait que des individus, par leur comportement réel ou supposé, portent atteinte au bon fonctionnement de la communauté justifierait que l’on revienne sur certains de leurs droits. La logique de réciprocité entre droits et devoirs, qui s’est imposée depuis longtemps dans le champ des politiques sociales, s’étend désormais aux droits civiques et politiques2. Dès lors que les devoirs viennent avant les droits, une ligne de partage distingue les citoyens méritants des autres : les premiers se persuadent aisément qu’ils font ce qu’il faut pour mener leur existence à l’abri du droit et peuvent jeter l’opprobre sur les seconds, légitimement exposés aux conséquences du manquement à leurs devoirs. Cette conception, formulée ici à gros traits, est aussi ancienne que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen3, et il n’est pas question ici de minimiser l’importance des devoirs dans l’ordre républicain. Mais la rapidité avec laquelle s’est imposée dans la mentalité commune, en quelques années, l’idée que les devoirs commandent les droits, a quelque chose de stupéfiant. Ce n’est rien moins qu’un des acquis majeurs de l’ordre juridique des démocraties refondées après 1945, quand l’Europe sortait hébétée de l’abîme de la Seconde Guerre mondiale et qu’Hannah Arendt formulait l’exigence d’un droit universel à la politique, le « droit d’avoir des droits », qui paraît sur le point de se dérober.

Dans une société traversée par de multiples inquiétudes, l’inconditionnalité de certains droits ne va plus de soi.

La fragilisation de l’édifice a démarré au plan des droits sociaux. Sans en faire la généalogie, il importe d’y revenir, pour rappeler que les sphères du politique et du social, si elles ne se confondent pas en démocratie, sont néanmoins liées. Et qu’abîmer la seconde ne saurait être sans conséquence sur la première. En France comme dans d’autres pays, l’adaptation de l’État-providence aux exigences de la mondialisation libérale s’est parée d’une double justification : celle du pragmatisme d’une part, celle de la légitime conditionnalité des mécanismes de solidarité d’autre part, les deux se renforçant continûment. Le débat, certainement nécessaire, sur les manières de faire évoluer les formes et le financement de la solidarité dans un monde en pleine transformation aurait pu prendre bien d’autres tours. Mais c’est cette double justification qui, jusqu’à aujourd’hui, est sans cesse invoquée pour durcir les conditions d’accès à la solidarité nationale, qu’il s’agisse des droits à la retraite, au chômage ou, plus manifestement encore, au revenu de solidarité active (RSA), dont la dernière réforme prévoit que les bénéficiaires effectuent un certain nombre d’heures d’activité d’insertion par semaine. Les conséquences de telles transformations sont profondes : en formulant explicitement que certains n’ont pas fait ce qu’il fallait pour mériter la solidarité, le discours politique touche à sa légitimité même, dont l’existence ne va plus de soi4.

À partir de là, l’extrême droite n’avait plus qu’à tendre la main pour qu’y tombe un fruit bien mûr : si, dans un contexte de raréfaction des moyens de la solidarité, les bénéficiaires de l’État social sont en concurrence les uns avec les autres, l’idée que certains – les moins méritants – ne devraient plus y émarger paraît frappée au coin du bon sens. Il faut donc que quelques-uns aient moins pour que d’autres aient plus. L’efficacité redoutable de cette promesse de l’extrême droite doit beaucoup au travail de légitimation des inégalités mené depuis plus de trente ans : légitimation méritocratique, qui postule que les inégalités ne sont pas injustes, quand elles sanctionnent la paresse, récompensent le travail ou la créativité ; légitimation utilitariste lorsque l’on considère que l’existence d’inégalités peut bénéficier à la société dans son ensemble, par exemple quand des « premiers de cordée » tirent tout le monde vers le haut5. À mesure que la gauche devenait de plus en plus inaudible dans la défense de l’idéal égalitaire, le tour de force de l’extrême droite a consisté à s’adresser aux vaincus de la compétition, non pas en réclamant pour eux davantage de justice sociale, mais au contraire en leur parlant le langage inégalitaire qui fonde son idéologie, celui des inégalités naturelles. À celles et ceux que tenaillent la peur du déclassement et le manque de perspectives d’avenir, elle a expliqué avec conviction que les inégalités véritablement légitimes n’étaient pas celles que leur infligeait « le système », mais celles qui distinguent, au sein d’une communauté politique définie comme un « peuple », ceux qui appartiennent à la « souche », et ceux que l’histoire ou la géographie y ont agrégés plus récemment. La place totalement disproportionnée qu’occupe aujourd’hui la question migratoire dans le débat politique ne fait que masquer la véritable obsession de l’extrême droite, qu’elle est parvenue à imposer : celle des Françaises et Français d’origine étrangère, désormais explicitement désignés comme indésirables.

Ce ressort a beau être vieux comme le monde, il n’a rien perdu de sa puissance. Non seulement les leçons du xxe siècle n’ont pas immunisé les sociétés occidentales contre ce fléau, mais elles rappellent qu’une fois les vannes de la distinction inégalitaire entre les citoyens ouvertes, la rivière sortie de son lit n’y retourne pas avant d’avoir causé de nombreux dommages, parfois irréversibles. Si les solidarités sociales sont les premières à être emportées, l’indifférence croissante à la privation de droits des « autres » va rapidement au-delà, et touche aux libertés civiles et politiques. Et le courant est d’autant plus fort que la rivière élargit son lit : si les « oubliés de la mondialisation » restent la cible privilégiée des discours d’extrême droite, ses électeurs sont de plus en plus divers – ils comptent désormais en France un nombre significatif de retraités et de cadres, ce qui est nouveau dans la sociologie du Rassemblement national – souvent tout à fait bien insérés dans la mondialisation, mais séduits par l’idéologie inégalitaire.

Défaire la promesse inégalitaire

La question de savoir comment désigner ce phénomène, avant même de savoir comment y répondre, reste étonnamment ouverte. On se souvient des dégâts causés par la qualification des soutiens de Donald Trump de « pitoyables » (deplorables) par Hillary Clinton en 2016. La condamnation morale avait contribué à galvaniser cet électorat. Mais, en miroir, la formule « fâchés pas fachos » de Jean-Luc Mélenchon en 2012, qui légitimait les raisons de la colère des sympathisants d’extrême droite, tout en cherchant à en détourner le cours et la cible, s’est révélée parfaitement inefficace. La première attitude ignore les causes du ressentiment ; la seconde ne voit qu’elles, mais sous-estime les relents nauséabonds d’une colère qui va bien au-delà des conditions matérielles d’existence. La première échoue par mépris, la seconde par empathie. Dans de nombreux pays, et en France singulièrement, la réponse politique à la montée de l’extrême droite aura consisté, d’un côté à prêter l’oreille au ressentiment et à le légitimer (par exemple sur la question de l’immigration ou de la sécurité), et de l’autre à mener des politiques sociales et économiques incapables de répondre au désarroi des classes populaires, voire susceptibles de l’aggraver. Il est frappant de constater qu’aucune force politique démocratique n’a pour l’instant été capable d’articuler de manière convaincante la réponse inverse : celle qui prendrait au sérieux le besoin de sécurité et de confiance dans l’avenir des électeurs de l’extrême droite, tout en combattant fermement, sans jamais les justifier, les revendications inégalitaires que ce besoin a libérées. Cette ambition devrait être celle de toutes les forces démocratiques aujourd’hui. Mais c’est sans doute de la gauche que viendront les réponses susceptibles, à terme, de faire durablement reculer l’extrême droite, pour la raison que la lutte contre l’inégalité érigée en principe de l’ordre social est son moteur historique. Encore faut-il qu’elle formule de manière adéquate les enjeux d’une telle lutte pour le monde contemporain.

Dans ce chantier colossal, deux questions méritent sans doute une attention particulière. La première touche à la conception du bien commun – incluant ce qui relève du service public, mais aussi toutes les ressources, matérielles et symboliques, qui permettent de faire société – et la manière d’en faire un objet de débat public. L’une des urgences à la fois intellectuelle et politique pour aujourd’hui est de contredire enfin l’idée, à laquelle nous ont acculturés des décennies de politiques austéritaires, que le bien commun est devenu un bien concurrentiel, et que dans un contexte de tension budgétaire croissante, il n’y en aura pas pour tout le monde. Mais les moyens d’y arriver restent à inventer. Pour preuve, on sait désormais que le sentiment de détérioration de l’accès aux services publics est, en France, étroitement corrélé au vote d’extrême droite6. Or le Rassemblement national ne propose absolument pas de programme ambitieux en la matière, bien au contraire. L’efficacité paradoxale de la promesse inégalitaire est ici manifeste : l’extrême droite est plus convaincante en s’en prenant à l’aide médicale d’État pour les étrangers que la gauche lorsqu’elle promet de lutter contre les déserts médicaux en régulant l’installation des médecins. Il appartient donc à la gauche d’inventer les contours de nouvelles solidarités, qui passeront par le renforcement des moyens dévolus aux services publics, mais ne pourront s’y limiter. À cet égard, l’enjeu d’une revitalisation du lien social et des collectifs citoyens de proximité est certainement majeur. Non pas pour qu’ils suppléent à la disparition des services publics, mais pour qu’ils soient un lieu d’exercice de la vie civique dans toutes ses dimensions, d’expression des attentes et des besoins, et de recherche de solutions adaptées à des contextes spécifiques. Ces collectifs sont aussi le lieu privilégié de pratiques solidaires quotidiennes, bien plus nombreuses dans la société que ne le laissent penser les discours politiques ou les médias. La gauche doit prioritairement réinvestir ce champ, pour le rendre visible à lui-même, y puiser des ressources et enrichir un répertoire d’action qui ne pourra se limiter à la seule dépense publique.

Une seconde question qu’il lui appartient de reprendre touche au domaine du droit et à son articulation avec la visée d’émancipation chère à la pensée de gauche. Car si l’extrême droite peut revendiquer une victoire culturelle, c’est d’avoir convaincu très largement que la reconquête d’un sentiment de projection possible dans l’avenir passait par le détricotage des droits de certains. La gauche devra briser cette spirale du moins-disant des droits, en commençant par rappeler que l’on est toujours « l’autre » de quelqu’un, et que la dynamique de réduction des droits finit immanquablement par atteindre ceux qui s’en pensent protégés. Mais aussi en actualisant la conviction du philosophe Claude Lefort que les droits, en s’appuyant sur le noyau générateur des libertés démocratiques, s’engendrent mutuellement, s’enchevêtrent et permettent au tissu du social de se régénérer sans cesse7. Contre une pensée – dont l’extrême droite n’a plus le monopole – qui affirme volontiers que les droits des individus entravent l’agir politique, la gauche doit rappeler son attachement à l’émancipation par le droit : les libertés civiles et politiques sans lesquelles rien n’est possible ; les droits sociaux sans lesquels l’exercice de ces libertés reste une abstraction.

  • 1. Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933), traduit de l’allemand par Brigitte Hébert, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2003, p. 275.
  • 2. Voir Pierre Auriel, « Droits et devoirs dans l’ordre républicain », Esprit, septembre 2023.
  • 3. Voir les rappels historiques utilement proposés par l’avocat Henri Leclerc dans l’article « Vanité et dangers des “Devoirs de l’Homme” », Après-demain, no 5, 2008, p. 12-14.
  • 4. Voir l’entretien avec Serge Paugam, « Participation, protection, relégation », Esprit, mai 2017.
  • 5. Ces réflexions étaient au cœur du dossier d’Esprit de septembre 2018, intitulé « L’imaginaire des inégalités ».
  • 6. Voir notamment les analyses de Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024.
  • 7. Voir Jean-Yves Pranchère, « Un monde habitable par tous. Claude Lefort et la question du social », Esprit, janvier-février 2019.